I. Assurément) Monsieur, si le livre que vous m'avez fait
la grâce de me communiquer ne portait point le nom de
M. Amauld , je demeurerais aujourd'hui dans le silence. Je
crois me devoir cela à moi-même et au public , de ne point
troubler mon repos par des livres contentieux , ni exciter
les passions des autres hommes, en découvrant les fsibles»
ses de ceux pour lesquels ils ont de Taversion ou de Testime.
y si déclaré il y a longtemps cette disposition de mon esprit
en ces termes : <c Je ne répondrai point à tous ceux qui
m'attaqueront sans m'entendre, ou dont les discours me
donneront quelque sujet de croire qu'il y a quelque autre
chose que l'amour de la vérité qui les fait parler. Pour les
autres , je tâcherai de les satisfaire. » Et sans décider en
faveur de l'esprit ou du cœur de M. Arnauld, rien n*est plus
évident, lorsqu'on examine son livre, ou qu'il n'entend point .
mes sentiments, ou que ce n'est nullement l'amour de la
vérité qui le fait parler.
II. Je crois, Monsieur, que vous êtes déjà assez persuadé c|ue M. Arnauld ne me rend pas trop de justice ; et que le ohagrin que ses amis lui ont inspiré contre moi , l'a séduit
et lui fait imaginer avec plaisir grand nombre de variations et de contradictions dans le livre de la Recherche de la Vérité» Mais il y a peu de gens qui aient autant d'équité et de pénétration d'esprit que vous en avez : les philosophes sont fort rares ; et la réputation de M. Arnauld domine de telle manière dans l'imagination de bien des gens, qui d'ailleurs pourraient juger des choses par eux-mêmes , que je crois devoir les obliger par mes réponses , ou à se taire , ou à examiner les contestations sur lesquelles ils veulent opiner. Enfin M. Arnauld est un critique trop illustre pour le traiter comme les autres; et j'espère qu'on approuvera, nonobstant la protestation que j'avais faite , le dessein que je prends aujourd'hui de lui répondre , pour peu qu'on fasse de réflexion sur les raisons que je puis avoir d'en user ainsi.
in. Je ne sais , Monsieur, si je me trompe : mais il me semble que Ton est assez convaincu dans le monde , que M. Arnauld a du chagrin contre moi. Cela de plus est évident par le dessein qu'il a pris d'écrire contre un ouvrage dont il a parlé autrefois avec trop d'estime. Gela est clair par les circonstances du temps ; car il écrit aujourd'hui contre un livre qui parait il y a plus de dix ans. Il écrit dans un temp& où il a bien d'autres affaires , et qu'il emploie si utilement contre les hérétiques : dans un temps auquel on s'attend de voir une réponse de sa façon au Traité de la Nature et de la Grâce, qui certainement n'a nul rapport avec ce qu il examine si au long dans son ouvrage, ainsi que je le ferai voir dans le chapitre qui suit. Enfin le chagrin de M. Arnauld est tellement répandu dans toute sa critique , que si la dixième partie des raisonnements qu'il m'y fait faire était effectivement de moi, bien loin d'avoir les qualités qu'il me donne en quelques endroits comme à son ami , je serais le plus ridicule de ceux qui se mêlent de raisonner. Aussi , Monsieur, je ne crains nullement que ceux qui savent exactement mes sentiments, et qui jugent de toutes chost^ avec un esprit d'équité , soient ébranlés par sa risoiireu-îo
critique. J'appréhende plutôt qu'ils ne se laissent aller à rindignation qui s'excite naturellement dans l'esprit ^ lorsqu'on voit manifestement certains artifices que les passions fournissent abondamment, lorsqu'elles sont excitées, et qu'on ne se met point trop en peine de les réprimer.
IV. Cependant , Monsieur, je vous prie de repasser dans votre esprit la conduite que j'ai tenue à l'égard de M. Ârnauld , par rapport au Traité de la Nature et de la Grâce, qui a excité tant de tempêtes, et qui a mis si fort en mouvement ses amis contre moi. Comme vous me connaissez depuis longtemps, et que je n'ai point eu de secret pour vous, vous savez la vérité de tout ce que je vas vous dire. Mais il est à propos que cela soit ici pour ceux à qui vous communiquerez ma réponse.
y. Vous savez , Monsieur, que je n'ai jamais cru que la grâce, qui n'a son efficace que d'elle-même, eût par ellemême l'effet qu'elle opère , lorsque nous en suivons les mouvements. Je n'ai jamais dit , ni même pensé que la grâce fût efficace par elle-même au sens de M. Arnauld , expliqué dans la troisième page de son second volume contre M. Mallet. J'en prends à témoin tous ceux à qui je puis avoir parlé de cette matière. Je dis ceci en passant , pour me justifier du prétendu changement dont on m'a injustement accusé , et que je préférerais néanmoins infiniment à l'obstination . malheureuse dans laquelle vivent tranquillement bien des gens sous l'aiitorité infaillible de M. Arnauld et de quelques autres.
VI. Mais, Monsieur, quoique je fusse éloigné de ces«entiments dangereux, et que j'aie dit quelquefois seulement à quelques amis, que ce que Messieurs de Port-Royal avaient écrit sur la grâce était un galimatias où l'on ne pouvait rien comprendre ; cependant je vivais avec une telle réserve , Que je n'en parlais presque jamais à personne , de peur de rompre la charité, et de blesser certaines gens dont la délicst^J^^^^ est extrême. Et parce que les sentiments que
•• ogle
j*avais , pour justifier la sagesse et la bonté de Dieu dans la construction de son ouvrage , étaient appuyés sur des idées qui ne sont pas assez communes ; je gardais mes sentiment pour moi et pour quelques amis convaincus des mêmes principes ; et principalement pour faire taire certains philosophes qui outrent la métaphysique, et qui rejettent sar la volonté absolue de Dieu tous les dérèglements qui se trouvent non-seulement dans la nature , mais dans leur propre conduite.
Vn. Cependant, comme il est difficile de retenir longtemps la vérité captive et de régler toujotirs ses paroles se* km ses desseins , une dispute que j'eus comme par hasard avec une personne extrêmement remplie des sentiments de Jansénius, et tout à fait prévenue en sa faveur, trahit heureusement le désir que j'avais de conserver la paix, comme aux dépens de la vérité, et fut la cause de quelques mouvements qui m'ont donné bien de Texercice, quelques menots que j'aie prises pour conserver mon repos, sans abandonner ce que je dois à la vérité connue.
VIII. Car cette personne et quelques autres , après plusieurs éclaircissements , ayant enfin reconnu la solidité de mes principes , et la fausseté des sentiments qu'ils s'imaginaient auparavant être conformes à ceux de saint Augustin , dont rÉglise a toujours approuvé la doctrine contre les ennemis de la grAce de Jésus Christ, eurent la générosité de déclarer que j'étais la cause de leur changement ; générosité certainement extraordinaire : car rien n'est plus généreux que l'humilité chrétienne par laquelle non-seulement on reconnaît de bonne foi ses erreurs , mais encore qu'on doit ses meilleurs sentiments à une personne aussi peu éclairée que je le suis. Lorsqu'on est désabusé par des personnes dont le mérite et la science sont connus , on le dit sans peine, car l'amour-propre y trouve son compte. Mais on a honte de devoir quelque chose qu'on estime à une personne pour laquelle il semble que bien des gens n'aient que du mépris.
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A M. ABNAULD. 27i
IX. Lorsqu'on est frappé par Tévideiice de la vérité , on â*iinagine facilement que tous les autres en seront frappés de la même manière, et certainement cela devrait être. Ainsi ces personnes qui étaient tout nouvellement convaincues de mes sentiments , ne cessaient point de me presser que je misse sur le papier mes pensées, prétendant qu'elles feraient sur bien des gens le même efifet qu'elles avaient fait sur leur esprit, quelque prévenus qu'ils fussent des senti* ments contraires. Mais pour moi , faisant peut-être d'abord plus de réflexion qu'eux sur la disposition où je voyais les esprits, je ne croyais pas que le temps de parler fût encore venu. L'aversion naturelle que j'ai pour les contestations , la crainte d'exciter les passions des hommes, source féconde de maux et présents et futurs, et sur le tout un chagrin mortel qui me désole lorsqu'il faut monter sur le théâtre et parler au monde, me fit quelquefois mettre en colère contre leurs sollicitations importunes. Néanmoins, après environ un an de refus et de combats, fatigué par leurs raisons, et, je vous l'avoue, Monsieur, pressé par les mouvements de ma coiiscience , je me mis à composer les trois discours qui font tout le Traité de la Nature eidela Grâce , que l'équité voudrait qu'on ne regardât encore que comme un essai , ainsi que j'en ai averti dans l'Avis au lecteur. Je fis ces trois discours dans le dessein de n'en point permettre l'impression, et j'évitai avec un soin particulier tout ce qui pouvait ble&er les personnes les plus chagrines et les plus délicates.
X. En effet. Monsieur, si vous y prenez garde , bien loin d'offenser personne dans ce Traité , j'y parle comme si on n'avait jamais disputé sur les matières de la grâce. J'y parle comme si j'écrivais pour les hommes du nouveau monde : et quoique j'y aie inséré bien des choses pour contenter ceux qui ne sont point de mon sentiment, je défie qu'on me montre que j'y attaque ni directement, ni indirectement ceux qui ont troublé la paix de l'Église par leurs oontestations indis«
272 RÉPONSE DE MALEBBANCHE
crêtes. Je défie qu'on me montre dans ce Traité un seul mot qui marque de Taigreur ou du mépris pour personne, quoique, dans le temps que je le composais, j'eusse déjà assez de sujet de mécontentement contre ceux qui dans la suite s'en sont si étrangement formalisés.
XI. Yous savez, Monsieur, que quelque temps après qu'il fut composé, je vous en envoyai une copie, afin que vous la fissiez tenir à M. Amauld ; et que je vous priai en même temps de lui écrire , que s'il voulait se donner la peine de le lire et d'en dire son avis, j'exigeais de lui cette condition, qu'il n'en jugeât qu'après l'avoir examiné de telle manière qu'il fût assuré qu'il l'entendait parfaitement. Car je savais bien ce que fait sur l'esprit une prévention de cinquante années, la considération où il est dans un parti qui l'a toujoufs regardé conome le généreux défenseur des sentiments contraires aux miens , et tant d'autres qualités qui ne donnent que du mépris pour tout ce qui peut venir d'une personne qui me ressemble. II voulut bien accepter cette condition. Néanmoins, si vous vous souvenez de ses lettres, il fut six ou sept mois sans en rien lire, quoique vous eussiez la bonté de l'en solliciter de ma part. Enfin, au lieu de Vous écrire, ou a moi, comme il aurait bien pu le faire, et observer la condition qu'il avait acceptée et sur laquelle il avait pris sujet de différer si longtemps, il écrivit à Paris : « qu'il avait été obligé de parcourir le Traité avec beaucoup de yrédp^ tation, et que les conséquences lui en paraissaient terribles. » Je ne doutais nullement pour les raisons que je viens de vous dire, et pour plusieurs autres, que s'il n'observait point la seule condition que j'avais exigée, il en jugerait comme il avait fait ; et je n'avais même guère d'espérance qu'il en jugeât autrement, quand il l'aurait observée.
XII. Le prétexte que prit M. Arnauld pour « parcourir le Traité avec beaucoup de précipitation , » c'est , dit-il , « qu'il savait de bonne part qu'on songeait à l'impression. »
Ola est vrai , Monsieur , et en voici la raison. Que M. Ar-
nauld ait ou n'ait point jugé du Traité avant la lettre qu'il écrivit, à cause de l'impression qu'on en voulait faire , je n*en puis rien assurer. Je sais néanmoins de personnes dignes de foi , qu'il en avait parlé avec le dernier mépris , et j'ai quelque peine à croire tout ce qu'on m'en a dit. Mais si M. Arnauld n'en parlait point où il est , on n'en parlait que trop à Paris. Car on me rapporta alors tant d'impertinences que ses amis m'attribuaient, et on me sollicita de telle manière que j'en permisse l'impression , afin que chacun pût se désabuser des bruits qu'on faisait courir, qu'enfin j'écrivis, car j'étais pour lors à la campagne depuis quelque temps, qu'on fit ce qu'on jugerait à propos. Je croyais devoir cela à la vérité et à la justice que chacun se doit à soi-même.
XIII. Mais, Monsieur, pour lire le Traité avec attention, il ne faut pas assurément six heures : et pour le comprendre parfaitement, certainement il ne faut pas six jours à une personne qui a autant d'étendue et de pénétration d'esprit que M. Arnauld. Cependant il oublie sa promesse ; il le parcourt avec précipitation ; il en juge ; et enfin il en écrit, non à vous. Monsieur, ou à moi , mais à un ami , qui pouvait dire à ses amis ce que je voulais qu'il n'y eût que vous et moi qui sussions. Mais de plus, quoique je ne puisse dire précisément combien de temps il s'est passé depuis la lettre de M. Arnauld jusqu'à ce que le Traité fût imprimé, je pense que du moins il s'est écoulé trois mois, temps assez considérable pour examiner un livret , dont les principes sont , ce me semble , assez simples et faciles à concevoir pour ceux qui ont autant d'avances qu'en a M. Arnauld. Mais enfin, il y a maintenant plus de quatre ans qu'il demeure dans le silence par rapport à vous et à moi touchant ce petit ouvrage.
Il n'est pas nécessaire, Monsieur, que je vous fasse penser, ni ceux qui liront ceci , à la conduite du monde la plus irrégulière que les amis de M. Arnauld ont tenue à mon égard touchant le Traité de la Nature et delà Grâce; cela n'a point directement de rapport à mon sujet. Bien loin de pren-
27& RÉPONSE DE MALEBBANGHE
dre plaisir à réveiller certaines idées , je voudrais plutôt les ensevelir dans un éternel oubli. Plût à Dieu que moi-même j'en pusse perdre entièrement le souvenir ! Mais j'ai cru devoir vous représenter en peu de mots tout ce qui s'est passé entre M. Arnauld et moi , par rapport au Traité qui le rend d'une humeur fâcheuse , afin que vous reconnaissiez que je n'ai point manqué en cela à aucun des devoirs de l'estime et de l'amitié, et que chacun tâche de découvrir quel peut être le principe de son chagrin et de sa grande délicatesse.
CHAPITRE II. —M. Arnauld n'a pas dû sous un faux prétexte prendre le change ni le donner aux au 1res , examinant du lirre de la Recherche de la Vérité ce qu'il y a de plus abstrait et ce. qui n'a nul rapport au Tr<Uté de la Nature et de la Grâce, pour prévenir contre moi le grand nombre de ceux qui aimeront mieux le croire sur sa parole que de se fatiguer sur un procès de métaphysique.
I. Quoique ce soit uniquement le Traité de la Nature et de la Grâce qui ait mis M. Aitiauld de mauvaise humeur , qu'il y ait plus de quatre ans qu'il en a marqué son chagrin , ei qu'il ait même engagé sa parole, non-seulement dans le livre auquel je réponds présentement , mais encore dans des lettres À ses amis, qu'il le combattrait par un écrit public : cependant ce n'est point cela aujourd'hui. Il à cherché le sentiment le plus métaphysique et le plus abstrait qui soit dans la Bê^ cherche de la Vérité, et qui certainement , au sens qu'il le corn- . bat, n'a nul rapport au Traité de la Nature et de la Grâce, ainsi que je ferai voir dans ce chapitre. Et cela apparemment pour amuser le tapis, et faire croire cependant à ceux qui sont prévenus en sa faveur, qui pour la plupart ne se donneront pas la peine d'examiner dans le fond qui. aura raison , que je suis un visionnaire qui me perds « dans ma nouvelle philosophie des idées, » et qui au lieu de « chercher l'intelligence des my^ tères de la grâce dans la lumière des saints, la cherche dans mes propres pensées. » Mais voici le prétexte dont il se sert pour prendre le change, ou pour le donner aux autres.
II. Dans une édition du Traité de la Nature et de la Grâce, on y a mis une lettre, dont Yoici Textrait que cite M. Ainanld , et sur lequel il prétend justifier le dessein qu'il a pris d'attaquer ce que je crois de la « nature des idées, pour lui ser- « vir de préambule » à l'ouvrage qu'on attend de lui sur le Tratié de la Nature et de la Grâce.
Extrait de la Lettre qui est au commencement d'une édi* tien du Traité de la Nature et de la Grâce, — « Je croîs, « Monsieur, devoir vous dire que pour entendre cet ou- « vrage il serait à propos que vous sussiez bien les pnndpei « établis dans la lUcherche de la Vérité, ou que vous eussiez « lu les Éclaircissements qui composent le troisième tome, « ou du moins ceux-ci : le premier, celui du péché origind, ff celui de la nature des idéee, et principalemeni les deux « derniers, dont l'un est contre la prétendue efficace des «( causes secondes, et l'autre explique comment Dieu agit er par les voies tes plus simples. Je vous envoie aussi , Mon-> « sieur, un Éclaircissement qu'il semble que l'auteur ait « composé pour ceux à qui ses principes ne sont point assez a familiers ; de sorte qu'il pourra en quelque manière voos « tenir lieu de ce que vous devriez avoir lu avant ce Traité, c Je SUIS , etc. »
Vdci maintenant l'usage que M. Arnauld fait de cet ex- 'trait.
M. Amauld. — III. « Je suis donc en repos de ce cAté-là« Mais je crains que tous ne soyez surpris de voir que ce n'est pas encdre l'ouvrage que vous attendiez , et que ce n'en peut être que le préambule. Voici ce qui en a été la cause.
ff Notre ami nous a avertis dans la seconde édition de stfn Traité dé la Nature et de la Grâce, que pour le bien enten^ dre il serait à propos que l'on sût les principes établis dads le livre de la Ikcherche de la Vérité; et il a marqué en particulier ce qu'il y a enseigné de la nature des idées, c'est-àrlire de l'opinion qu'il a que nous voyons toutes choses en Keu.
276 RÉPONSE DE MALEBRANGHE
a Je me suis donc mis à étudier cette matière , et m'y étant appliqué avec soin , j'ai trouvé si peu de vraisemblance, pour ne rien dire de plus fort, dans tout ce que notre ami enseigne sur ce sujet, qu'il m'a semblé que je ne pouvais mieux faire que de commencer par là à lui montrer qu'il a plus de sujet qu'il ne pense de se défier de quantité de spéculations qui lui ont paru certaines , afin de le disposer par cette expérience sensible à chercher plutôt l'intelligence des my&tères de la grâce dans la lumière des saints , que dans ses propres pensées. »
Et dans la conclusion du livre : « Voilà , Monsieur, mes premières difficultés sur les sentiments particuliers de notre ami. Cela ne regarde pas encore ceux du Traité de la Nature et de la Grâce ; mais il a cru lui-même qu'ils y avaient bien du rapport, puisqu'il a souhaité qu'on les étudiât avant que d'examiner ceux de son Traité, et qu'il y renvoie expresse* ment dans le premier chapitre de son troisième discours. Je ne pouvais donc mieux faire, pour bien entrer dans les nouvelles pensées de son dernier ouvrage, que de commencer par là. )> C'est là, Monsieur, tout ce que dit M. Arnauld dans son livre des Vraies et des Fausses Idées^ pour conclure qu'il ne pouvait mieux faire pour entrer dans les nouvelles pensées de mon dernier ouvrage, que de commencer par là.
IV. Mais pour peu d'attention que vous apportiez à la lecture de l'extrait de cette lettre, qui a été imprimée dans la seconde édition du Traité, et dont parle M. Âmauld, vou^ verrez clairement qu'il aurait mieux fait de combattre Téclaircissement, «qu'il semble, comme dit la lettre, que Fauteur ait composé pour ceux à qui ses principes ne sont point assez familiers : de sorte, continue-t-elle, qu'il pourra en quelque manière vous tenir lieu de ce que vous devriez avoir lu avant ce traité. » Cela est déjà assez clair.
Que si M. Arnauld en voulait absolument au livre de la Hecherche de la Vérité, pour guérir au plus tôt le mal qu i. avait fait en le louant autrefois avec excès , il aurait en-
A M. ÀRNAULD. 277
core mieux « fait, pour entrer dans mes nouvelles pensées, » puisqu'il voulait suivre l'avis de la lettre, d'attaquer principalement les deux derniers éclaircissements. Car l'auteur de la lettre conseille principalement « ces deux derniers, dont l'un est contre la prétendue efficace des causes secondes, et l'autre explique comment Dieu agit par les voies les plus simples. »
Enfin M. Arnauld pouvait mieux faire en combattant le premier éclaircissement de la Recherche sur la Vérité, car j'y explique la liberté ; ou en réfutant l'éclaircissement du péehé originel, car le. péché originel, aussi bien que la liberté, a beaucoup de rapport à la grâce. De sorte qu'en suivant l'avis de la lettre, qu'il dit avoir été la Cause du dessein qu'il a pris, il se troiive « qu'il ne pouvait plus mal faire pour entrer dans mes nouvelle» pensées. »
Mais quoi ! l'auteur de la lettre a marqué en particulier, dit M. Arnauld, ce que j'enseigne de la nature des idées. Je n'ai rien à répondre, si ce n'est que c'est un fait. Il n'y a qu'à lire. pour s'éclaircir si la lettre contient l'extrait tel que je viens de le transcrire.
V. M. Arnauld, dans la conclusion de sa critique, prétend encore justifier par une citation son dessein extraordinaire. Et comme il n'apporte que la lettre que je viens d'examiner, et cette citation , pour prouver qu'il ne pouvait mieux faire, que de composer un livre de plus de trois cents pages, pour lui servir de préambule à celui qu'on attend depuis si longtemps contre le livret de la Nature et de la Grâce, trois fois plus petit que ce préambule-, il est à propos que je mette ici le premier article du troisième discours, avec la citation qui fait dire à M. Arnauld, que je renvoie expressément à ce que j'ai enseigné de la nature des idées, si on veut entendre le Traité de la Nature et de la Grâce,
Troisième discours de la Nature et de la Grâce. — « Il n'y (c a rien de plus informe que la substance des esprits, si on c( la sépare de Dieu : car qu'est-ce qu'un esprit sans intelli-
zioogle
yCÎc
i1% RÉPONSE DE MâLEBRÂNGHë
ff gençe et sans raison, sans mouvement et sans amour? Cea pendant, c'est le Verbe et la sagesse de Dieu qui est la rai- <c son universelle des esprits; et c'est l'amour par lequel « Dieu Taime, qui donne à Fàme tout le mouvement qu'elle « a vers le bien. L'esprit ne peut connaître la vérité que par « l'union naturelle et nécessaire avec |a vérité même: il ne « peut être raisonnable que par la raison : enfin, il ne peut « en un sens être esprit, intelligence, que parce que sa proff pre substance est éclairée, pénétrée, p^ectioiinée par la <x lumière de Dieu même. J'ai expliqué ailleurs ces vérités. a De même, la substance de l'âme n'est capable d'aimer le « bien que par l'union naturelle et nécessaire avec Famour <« étemel et substantiel du souverain bien : elle n'avance « vers le bien qu'autant que Dieu* la transporte : elle n'est a volonté que par le mouvement que Dieu lui imprime sans «r cesse ; elle ne vit que par la charité ; elle ne veut que par <( l'amour du bien dont Dieu lui fait part, quoiqu'elle en « abuse. Car enfin, comme Dieu ne fait et ne conserve les «r esprits que pour lui, il les porte vers lui tant qu'il leur « conserve l'être ; il leur communique l'amour du bien an^ <t tant qu'ils en sont capables. Or ce mouvement naturel et « continuel de l'âme vers le bien en général, vers le bien « indéterminé, vers Dieu, c'est ce que j'appelle ici vokmêé, «r parce que c'est ce mouvement qui rend la substance de « l'âme capable d'aimer différents biens. »
Mon dessein dans ce premier article est de détermiiier précisément ce que j'entends par le mbè de vol(mté. Car f ai toujours cru que les termes les plus communs sont les phe confus, quoiqu'on s'imagine les bien entendre, à cause qa'ik sont familiers. Cela est visible. Mais il est encore plus visible que ce que je dis depuis le commencement de cet artidc jusqu'à ces paroles, j'ai expliqué ailleurs ces vérités, et où je renvoie à ce que j'ai enseigné de la nature des idées, n'est qu'une entrée de discours, qu'on pourrait absolument re^ trancher sans nuire à la suite. Mats dans les discours il %
faut des ornementa ou des préambules, et je ne crois pas qu'on trouve que celui-ci soit trop long et tout à fait éloi* gné du sujet dont je traite.
VI. Mais pourquoi l'auteur de la lettre a-t-il marqué, non en particulier, comme le dit M. Arnauld, mais entre plu* sieurs choses, le lieu où je traite de la nature des idées? Puisqu'il faut rendre raison de tout, en voici, Monsieur, la véritable.
C'est que j'ai cité deux fois ce même endrpit à la marge du Traité de la Nature et de la Grâoe. Je l'ai cité dans le pre* mier article du troisième discours, afin qu'on pût s'instruire à fond si on le voulait des vérités qui sont renfermées dans ce même article. Mais je l'ai cité plus utilement à la marge du septième article du premier discours, de laquelle citation M. Arnauld ne parle point, et de laquelle seule il devait parler : car ce n'est que par cette citation que ce que je dis de la nature des idées a quelque rapport au Traité de la Na^ iure et de la Grâce* Je vous prie, Monsieur, de prendre garde à ceci.
VIL J'ai prouvé dans la Becherehe de la Vérité, que nous voyons en Dieu toutes les choses dont nous avons des idées claires, c'est-à-dire dans une nature immuable, dans la sagesse éternelle, dans la raison universelle, j'ai prouvé que tous les esprits avaient un bien commun, la raison, qui éclaire tous les hommes, et par laquelle seule ils peuvent avoir entre eux, et même avec Dieu, une véritable société et communion de pensées et de mouvements. En un mot, j'ai prouvé dans l'éclaircissement que je cite, que si ce n'était pas la sagesse de Dieu même qui nous éclairât, si nous n'avions pas tous, lorsque nous rentrons en nous-mêmes, ridée d'un ordre tellement inmiuable par sa nature, que Dieu même ne le peut changer et n'en pas suivre les lois, parce qu'il aime invinciblement sa sagesse ^t ne peut se démentir soi-même ; il n'y aurait plus de preuve démonstrative de la morale et de la religion, ni même aucune science véritable.
280 BÉPONSE DE MALEBRANGHE
VIII. Car comment pourrait-on prouver à un libertin que la nature est déréglée, s'il n'y avait point d'ordre immuable et nécessaire ? Il n'a qu'à répondre hardiment que Dieu a fait les esprits pour les corps , pour boire , manger, jouir en repos des objets sensibles. Gomment lui prouvera-ton que Dieu récompensera les bonnes œuvres, et punira les crimes, et même que le juste et l'injuste n'est point un fantôme dont on Se sert pour faire peur aux crédules "f Le libertin n'a qu'à dire Bèremènt et brutalement, que la sagesse ou la raison de Dieu est bien différente de la nôtre ; qu'il nous parait juste de récompenser ce qu'on appelle de bonnes œuvres ; mais que ce qui parait juste ne Test nullement, ou ne l'est nullement à l'égard de Dieu, qui est le maître absolu de ses créatures; que sa sagesse , enfin , et sa justice , si on veut lui attribuer ces qualités, n'ont rien de commun avec nos faibles pensées.
IX. Ainsi voulant justifier dans le Traité de la Nature et de la Grâce , la sagesse de Dieu dans la construction de son ouvrage ; voulant prouver que Dieu est toujours sage, juste, bon , et faire concevoir quelque chose par les -termes de sagesse , de justice et de bonté , je devais renvoyer à ce que j'ai prouvé, ce me semble, incontestablement dans rÉclaircissement sur la nature des idées. Mais tout le Traité de la Nature et de la Grâce ne suppose rien de ce que combat M. Arnauld dans son livre des Vraies et des Fausses Idées, dont il fait son préambule ; pour renverser ce qu'il appelle mes nouvelles pensées. Et pourvu qu'il veuille bien demeurer d*ac* cord que lorsqu'on dit que Dieu est juste , bon , sage, on ne prononce point des mots vides de sens, mais qu'on réveiUe des idées qui sont communes à tçus ceux qui rentrent en eux-mêmes, pour y consulter la sagesse étemelle qui parle a tous les esprits immédiatement et par elle-même, conuoae le dit saint Augustin en plusieurs endroits ; je lui accorde, par rapport seulement à mon Traité, tout ce qu'il avance d'extraordinaire et sans preuve dans son grand préambule de Irui^ cents pages.
X. Mais, Monsieur, afin que vous voyiez clairement la raison de ma citation, et pourquoi uniquenient je renvoie expressément, comme dit M. Arnauid, à l Éclaircissement de la nature des idées, car je ne l'ai cité que deux fois; voici l'article VII du premier discours de la Nature eidela Grâce, avec la citation en marge.
AAt. VII. « Si je n'étais persuadé que tous les hommes ne « sont raisonnables que parce qu'ils sont éclairés de la sai( gesse éternelle , je serais sans doute bien téméraire de « parler des desseins de Dieu , et de vouloir découvrir quel- « ques-unes de ses voies dans la production de son ouvrage; « mais comme il est certain que le Verbe éternel est la raia son universelle des esprits, et que par la lumière qu'il réa pand en nous sans cesse nous pouvons tous avoir quelque « commerce avec Dieu , on ne doit point trouver à redire « que je consulte cette lumière, laquelle quoique substantielle a à Dieu même , ne laisse pas de répondre à tous ceux qui « savent l'interroger par une attention sérieuse. »
Art. VIII. (( J'avoue néanmoins que la foi enseigne beaua coup de vérités qu'on ne peut découvrir par l'union patu- « relie de l'esprit avec la raison, La vérité éternelle ne ré- « pond pas à toutes nos demandes; car nous demandons « quelquefois plus que nous ne pouvons recevoir ; mais il ne « faut pas que cela nous serve de prétexte pour couvrir notre « paresse et notre inapplication. »
Art. IX. « Le commun des hommes se lasse bientôt dans a la prière naturelle, que l'esprit par son attention doit faire a à la vérité intérieure, afin qu'il reçoive la lumière et rince telligence ; et fatigués qu'ils sont de cet exercice pénible , « ils en parlent avec mépris , ils se découragent les uns les (( autres, et mettent à couvert leur faiblesse et leur igno- « raiice sous les apparences trompeuses d'une fausse hu- « milité. »
Il est donc visible , que M. Arnauld est trop éclairé pour avoir pu croire qu'effectivement il était a propos qu'il com-
282 ^ÊPONS^ DE Mâlebranghe I
battît ce que j'enseigne des idées par un livre qui lui servit de préambule à son grand dessein, qu'il promet depuis longtemps d'exécuter au plus tôt. Néanmoins t7 ne pouvait mieux faire; mais pour d'autres raisons que celles qu'il donne, et qu'il n'est pas , ce me semble , trop difficile de reconnaître. Je ne vous les dirai pas , Monsieur , afin qu'on ne m'accuse pas déjuger des intentions secrètes. Je serai content, pounu que vous soyez persuadé qu'il n'a pas pu prendre le change, ni dû le donner aux autres, en laissant le Traité de la Natutf et de la Grâce, pour des questions abstraites dont peu de gens sont capables ; et surprendre ainsi le public par la réputation qu'il a heureusement acquise, et dont j'appréhende pour lui qu'un jour il ne rende compte.
CHilPITRE III. —Raisons pour lesquelles M. Amaold esl indispensablement obligé de donner incessamment son examen du Trmiié ée ^: Plature et de la Grâce, Dogme nouveau qu'il avance sur U gric« c< la prédestination.
Il y a, Monsieur, bien des raisons de justice, de charité, \V religion et d'honneur qui obligent M. Arnauld à faire pa* raître incessamment ce qu'il pense sur le Traité de la Aotur et de la Grâce. Je vous prie d'y faire attention ; en v«ci le? principales.
I. Il y a environ quatre ans qu'il me l'a promis, et il y ec a deux ou trois qu'il l'a promis au public , j'entends à >e^ amis , qui n'ont rendu que trop publique la promesse qu leur en a faite. Il y est donc engagé par honneur.
II. En second lieu , on lui a fait savoir que le jugemt^r qu'il en a porté il y a plus de quatre ans , « après ra>' parcouru avec beaucoup de précipitation , » comme il le i lui-môme dans sa lettre, contre la condition que j'aN.exigée, et qu'il avait acceptée , m'avait attiré le mépris. calomnie et l'indignation de bien des gens. Il y est d^^'
bligé par justice.
IIL En troisième lieu, il sait qu'avant même que ce Tn^
fût eomposé, les principes qui y sont expliqués ont fait abandonner ce qu'il appelle les bons sentiments à des personnes qui en étaient auparavant fort persuadées. Il doit donc par charité faire voir incessamment à ces pauvres dévoyés qu'ils s'égajrent et les rappeler au troupeau qui se dissipe, et qui se dissipera, s'il n'y vieille.
IV. Enfin, il y est obligé par principe de religion ; car le Traité de la Nature et de la Grâce étant fait pour justifier aux philosophes la sagesse et la bonté de Dieu dansia construo* tion de son ouvrage, pour nous faire aimer Dieu et nous lier à Jésus*Ghrist, ayant rapport à ce qu'il y a de plus saint dans la foi que nous professons, si mes principes sont faux, rien n'est plus pressant pour un homme qui a de l'amour pour la religion, que de marquer précisément où je me trompe.
y. Mais , Monsieur , ajoutez à tout cela qu'il y a longtemps que c'est une chose publique, que M. Amauld a déjà écrit contre mon Traité. Une personne d'honneur m'a dit à moi-même et à plusieurs autres, il y a plus d'un an, qu'il en avait lu vingt-cinq cahiers. Que sont devenus ces écrits? S'ils sont solides , pourquoi en prlve-t-on le public? Ils sont maintenant nécessaires. M. Arnauld ne sait-il pas que ie monde est soupçonneux et malin? Ne voit-il pas qu'on pourra croire que son livre des Vraies et des Fausses Idées, au temps auquel il paraît, est une approbation authentique du Traité de la Nature et de la Grâce , où il est parlé de matières qu'il a bien plus à cœur qu'une question abstraite sur laquelle il n'a nul engagement, et qui est tirée d'un ouvrage qu'il estimait autrefois lorsqu'il s'imaginait que j'étais dans ses sentiments aussi bien que de ses amis.
VI. En vérité, Monsieur, je plains notre ami, s'il est si fort vendu à l'amitié de certaines gens , ou tellement esclave du rang qu'il tient dans l'esprit de ses disciples , qu'il sacrifie la vérité pour conserver la place qu'il a dans leur esprit et dans leur cœur. Quoiqu'il écrive utilement contre les héré-
28/i RÉPONSE DE MALEBBANCHE
tiques, il travaillerait bien plus utilement pour la religion et pour ceux qu'il abuse depuis si longtemps, si, quittant ses préjugés, il examinait de nouveau ses sentiments sur la grâce par les ouvrages de saint Augustin et des autres pères, par le concile de Trente, et par le secours des livres qu'on a faits pour lui montrer qu'il se trompe , et renonçât enfin à des opinions particulières donl les conséquences font horreur , qu'il avance néanmoins comme des dogmes de foi , et qu'il fait dire aux pères qui certainement ont enseigné tout le contraire. Cela lui serait plus glorieux devant Dieu ', je ne dis pas que de démontrer que l'homme est à lui-même sa lumière et sa raison, contre ce qu'enseigne l'auteur de la Recherche de la Vérité, je dis que de terrasser M. Claude et tout le parti. Il faut de la vertu , et une vertu héroïque et chrétienne , non pour dire en général qu'on est homme sujet à l'erreur , mais pour reconnaître ses erreurs à se couvrir de confusion devant des hommes qu'on rencontre à tous moments afin de plaire à la vérité qui nous pénètre , mais qui ne se présente point devant nous.
VII. J'ai été surpris, je vous l'avoue, lorsqu'on lisant le deuxième volume de M. Ârnauld contre M. Mallet, j'y ai trouvé encore ces paroles , que je vous prie d'examiner avec soin : car c'est à cela que notre ami pense que se réduit tout ce qu'on peut dire de solide sur la prédestination.
Défense de la Traduction de Mons contre M. Mallbt, deuxième volume, page 3, — « En un mot; tout ce qu'il peut y avoir de solide dans la dispute de la prédestination , se réduit à savoir si les mérites des saints auxquels Dieu a destiné le royaume du ciel pour récompense, sont l'effet d'une Grâce dont ils usent bien ou mal, comme il leur plaît; ou si ce sont des dons de Dieu , parce que les saints ne les ont ,
' C'est qac, selon le senlimenl de M. Arnauld , Vàme contient en ellemême toutes les verilés qu'elle contemple. 1ji suite éclaircira cHte pensée.
qu'autant que Dieu les leur fait avoir par Tefficace de sa Grâce.
« Si les mérites , continue-t-il , étaient l*effet d'une grâce de la première sorte , comme ils ne seraient pas proprement des dons de Dieu, il faudrait avouer, que la prédestination serait tout à fait dépendante de la prévision des mérites. Mais il n'y a que les pélagiens qui puissent avoir cette pensée; et c'est un article de notre foi , que tous nos mérites sont des dons de Dieu , et qu'il ne donne ses récompenses éternelles qu'aux bonnes œuvres qu'il nous a fait faire. Tanta est, dit saint Gélestin , ou quelque autre qui a fait le recueil des autorités du siège apostolique joint à la lettre de ce pape/ ergahomines bonitas Dei , ut nostra velit esse mérita, quœ sunt ipsius dona, et pro his quœ largitusest, œiema prœmia sit donaturus. Et la raison que ce recueil en apporte, est que Dieu fait en nous , que nous voulons et que nous faisons ce qu'il veut. Agit quippe in nobis, ut quod vult, et vetimus et agamus. Et le deuxième concile d'Orange, etc. »
YIII. Quoi ! M. Arnauld soutient encore que les mérites des saints s'acquièrent par une a grâce dont ils n'usent pas bien ou mal , comme il leur plait : » mais de plus il prétend que ce sentiment tant de fois condamné est un article de notre foi y et traite de pélagiens ceux qui soutiennent le contraire? Où est la tradition de ce nouveau dogme? Quel est te concile nouveau qui a corrigé celui de Trente , et fait un article de foi du sentiment que ce concile cecuménique a condamné (ou il n'a condamné personne) par ces paroles : Si quis dixerit, liberum hominis arbitrium a Deo motum et exci* tatum, nihil cooperari assentiendo Deo excitanti atque rocanti, quo ad obtinendam justificationis gratiam se disponat ac prœparet, nequeposse dissentire, si velit.,.,, anathema sit» Voilà les hérétiques devenus catholiques sur les matières de la grâce :, car je ne crois pas qu'il s'en trouve un seul qui ne soit pas tout prêt de recevoir le prétendu dogme de M. Arnauld, si ce n'est peut-être, qu'il refuserait d'en faire
286 RÉPONSE DE MALEBRANGHE
un article de m foi. Mais les Pères du concile de Trente sont de mauvais pélagiens , ainsi que les hérétiques les ont appelés tant de fois sur les mêmes principes sur lesquels M. Arnauld prononce, (c Qu'il n'y a que les pélagiens qui aient cette pensée, que les mérites sont Teffet d'une! grâce dont nous usons bien ou mai, comme il nous plaît. »
IX. Mais quoi 1 les Pères assurent que nos mérites sont des dons de Dieu? oui sans doute. Le concile en convient anasi. Car tous lès catholiques conviennent que sans la grâce nous ne pouvons faire aucun bien , ni acquérir aucun mente. On convient que nous ne pouvons même vouloir faire le bien sans le secours du ciel : Voluntoi frœparatur a Domino. Mais que ce secours soit invincible , qu'il ne soit pas véritablement en notre pouvoir d'en bien ou d'en mal user, comme il nous plaît; pure pétition de principe. C'est ce que les Pères et les conciles n'ont jamais défini. C'est plutôt ce qu'ils ont condamné, bien loin d'en faire un dogme, et de traiter de pélagiens ceux qui ne veulent pas le recevoir.
X. Vous donnez, Monsieur, dix pistoles à un pauvre pour lui' avoir du pain pour sa famille. Ce pauvre pourra-t-il rai* sonoablement refuser de reconnaître , que ce pain est un effet de vos libéralités, à cause qu'il aura toujours eu le pouvoir de faire de votre argent, l'usage que fit l'enfant prodigue des biens paternels? De plus, ce pauvre aurait pu par d'autres voies nourrir sa famille. Mais on convient , qu'on ne peut ni faire, ni même vouloir faire le bien , sans le secours de la grâce. Je retire , par mes conseils , ou |>ar des promesses et des menaces, un débauché d'un lieu où on l'aurait assassiné : refusera-t-il de reconnaître qu'il me doit la vie, quoique je lui aie laissé le pouvoir de demeurer, s'il eût voulu , dans le péril de la perdre ? Il aurait peut-être évité la mort ou par la fuite, ou par la résistance vigoureuse. Mais on ne peut pas même vouloir 1^ bien , sans le secours du ciel. Pourquoi donc M. Arnauld décide-t-il que « nos mérites ne seraient pas proprement des dons de Dieu , » si la grAce né-
A M. ARNAVLD. 287
tait invincible? Pourquoi , pour appuyer son nouveau dogme et le faire croire aux simples, fait-il tant valoir ce passage catholique du pape Gélestin : Tanta est erga homines bonitoê Dei, ut nastra veîit eue mérita, quœ 9unt ipsius dona? D'où vient qu'il ajoute pour preuve de sa grâce invincible , ou toujours victorieuse, agit quippe in nobii, ut quod vult, et v»- Umuê êi agamus, et finit la phrase où elle Tincommode? car voici la suite , nec octosa esse in no&ta paiitur, quœ exercenda , non negliffendà danavit, ui et nos cooperatores simus gratiœ Dei : ae si quid nobis ex nostra viderimus remissione langue$* C9ré, ad illum sollicite recurramw,
XI. M. Amauld ne sait^I pas que les hérétiques,- succèsseurs des péiagiens, croyaient par des raisons fort vraisem* blables, et qui sont ruinées par les principes établi» dans le Traiié de la Nature et de la Grâce, que la raison du choix de Dieu , qui déclare si souvent qu'il veut sauver tous les hommes, devait se tirer des hommes mêmes? Car, selon les idées communes , n'y ayant point proprement de choix où il n'y a point de différence , la nature étant égale dans tous les hommes, il faut que la raison du choix se tire de l'inégalité des mérite»; et que Dieu encore un coup, qui « veut la couver* sion des pécheurs, qui veut sauver tous les hommes et les conduire à la connaissance de la vérité, » donne sa grâce à tous, fasse connaître à4ous le mystère qui est encore caché à tant de nations, ou se règle dans son choix sur la diflé* renée des mérites naturels. Qu'ainsi, c'est aux hommes à croire et à vouloir : c'est aux hommes à commencer par les forces du libre arbitre, et à Dieu à les aider à exécuter ce qu'ils ne peuvent sans son secours. Ne sait-il pas que c'est pour réfuter ces pensées de l'orgueil humain , qui minent véritaMement et au sens de saint Augustin, la prédestination gratuite , et distribuent la grâce selon les mérites *, que ce saint docteur dit après ssiint Paul , que c'est « Dieu qui opèrei
' De dont Persévérai cojp. ^ cl Si. Piiuir., 2 el 13.
288 RÉPONSE DE MÀLEBRANCHE
en nous le vouloir et le faire : » operaiur in nobis veik et perficere : « que c'est lui qui prépare les cœurs , » volunlas prœparatur a Domino : eu un mot , que c'est lui qui nous fait vouloir, comme il le dit en plusieurs endroits , et après lui le pape Gélestin , ou Tauteur du recueil : Agit quippe in nobis, ut quod vult, et velimus et agamus ? Pourquoi donc M. Amaald se sert-il de ces passages des Pères pour appuyer la manière dont il prétend que la grâce agit en nous? Question qui n'était point agitée du temps de saint Augustin , et sur laquelle néanmoins ce saint docteur s'explique assez clairement dans la seconde question à Simplicien : ouvrage qu'il a fait étant évéque, qu'il cite et approuve dans ses derniers ouvrages*, et duquel il dit ces paroles : Incttjus quœstionis solutione elo^ boratmn est quidem pro Ubero arbiirio voluntatis humanœ; aed vicit gratta Dei.
XII, Lés pélagiens soutenant qu'il n'y avait que la rémission des péchés qui fût grâce purement gratuite , et que la vie étemelle se donnait aux mérites précédents , voici ce que saint Augustin dit qu'il leur faut répondre : Si enim mérita nostra sic intelligerent, ut etiam ipsa dona Dei esse cognoscerent , non esset reprobanda ista sententia : quoniam vero mérita humana sic prœdicant, ut ea ex semet ipso habere ho^ minem dicant , prorsus rectissime respondet aposiolus , çuis enim te dtscernit, elc? Comment, Monsieur, accorder cela avec ce que dit M. Arnauld , « que les mérites qui sont l'effet d'une grâce de laquelle nous usons bien ou mal , comme il nous plaît, ne sont pas proprement des dons de Dieu*? ' Gomment accorder ce passage avec son dogme nouveau? et comment peut-il , en conscience , traiter de pélagiens ceu\ qui demeurent d'accord que nous devons à la grâce tous no^ mérites , et que l'homme par lui-même et sans le secours du ciel ne peut ni faire le bien ni même vouloir le faire? Vote
' De Prœdest., cap. 4, de doni Persever., cap. 3i, de Grai. et lib, .l/t.
deux passages de saint Augustin , qui suffisent seuls pour obliger M. Arnauld à se taire. Hoc quippe ita dicuni, dit ce Père, vdtU homo a seipso sine culjutorio Dei habeat proposi' tum bonum studiwngue virtutis, q^io merito prœcedente, dignus sitadjuvari Dei gratta subsequenie. Ad Bonifac, lib. I, cap. 9. Voici le second passage : Si comenserii, dit saint Augustin psirlant de Pelage, etiam ipsam voluntatem et actionem dtvt* nitus adjuvari , ut sine Ulo adjutorio nihil bene velimus et agamus; eamque esse gratiam Dei per Jesum Chrisium Domi* num nosirwn, in qua nos stta, non nbstrajustitia, justos faeit, «/ ea sit vera nostra justiiia, quœ nobis ab Ulo est : nihU de culjutorio gratiœ Dei, quantum arbitror, inter nos controversiœ relinquetur: De Grat. Christi, cap. 17.
XIII. Si je ne craignais point de m'éloigner trop de mon sujet, et qu'on s'imaginât que je voulusse prendre la défense d'un ouvrage que je n'approuve nullement , je continuerais l'examen de la seconde partie du livre de M. Arnauld contre M. Mallet ; et peut-être que j'y ferais voir que M. Arnauld ne conçoit pas trop bien ce qu'il lit : qu'il vaut mieux ne point citer les Pères , que de leur mettre dans la bouche des paroles fort opposées à leurs sentiments ; et qu'ainsi , lui qu^ dogmatise , car c'est dogmatiser que de faire de nouveaux dogmes, n'a pas eu trop de droit de me donner cet avis charitable , par lequel il m'accuse indirectement de bien des choses : «c Que je dois chercher plutôt Tintelligence des mystères de la grâce dans la lumière des saints que dans mes propres pensées. »
XrV. En effet, on m'a fait un crime de ce que je n'ayais point cité saint Augustin dans le Traité de la Nature et de la Grâce. La raison néanmoins eh est évidente à ceux qui exa* minent avec équité le dessein de ce Traité : et je n'ai rien à ajouter pour ma justification , aux raisons qu'en donne l'auteur de l'extrait d'une lettre imprimée à la tête de ce même Traité. Personne n'a jamais tant cité saint Augustin , que Jansenius : cela me suffit. Mais je veux bien qu'on sache la
2fM BÉPOKSE M HALBUIA^CHE
oonduite ^ue j'ai teooe dans le TnUU de la Nature et de la Grâce, et dans tous les sojels que j'examine, qoi ont qœlque rapport à la foi. Le dogme , je le cherche ou dans tes Pères ; oa pour abr^er le travail , lorsqu'on n'a pas assez de loisir, et éviter les écueils, je le chorche dans les définitions des conciles. Je dis pour éviter les écudls et épargner le travail, car Jansenins est un bon témoin , aussi bien qoe quelques autres, qu'il est plus fiacile et plus sûr de s'instruire, par exemple, des dogmes de la grâce dans le oondle de Trente, que dans les ouvrages de saint Augustin. Mais lors* que le doeme m'est clairement connu , uIots je ne crains point de m'égare dangereusement, lorsque je Tai toigoun en vue, et que toutes mes réflexions ne tendent qu'à le prou» ver, ou à l'appuya*. Je tâche ainsi de faire servir le peu que j'ai de lumière, pour sout^r ma foi par quelque intelli» genoe de la vérité. Je trouve beaucoup d'utilité pour mon édlficatkm particulière, et celle de quelques autres, dans cette oonduite. Je suis en cela le conseil que donne saint Augustin en plutteurs endroits. Je suis son exemple , cdui des Pères, celui de tous les théologiens qui cherchent les dogmes dans la parole de Dieu écrite ou non écrite, et se servent de btrai* son pour les édairdr.
XV. Je me suis peut-être trop étendu sur le «putin^^^^ qu'a M- Arnauld touchant la prédestination gratuite; mais. Monsieur, ce que je viens de vous dire, a plus de rapport au Traité de la Nature et de la Grâce, que les livres des Vraiee et des Fausses Idées. Ceci n'est pas si long que son ouvrage. La Réponse à M. Mallet est plus uouvelle que la Recherche de la VérUé. Ainsi, après le livre que notre ami vous a adressé, vous ne devez pas être surpris de tout ce que je viens de voué dire. Car enfin, l'examen de ceci me parait pour M. Arnauld de plus grande conséquence que les meilleurs ouvrages qu'il pourraoi "imposer. Plût a Dieu , Monsieur, qu'il voulût bien se défaire
ur quelque temps de ses anciens préjugés, et anraclier la trequi l'aveugle, avant quede prétendreéclairer lesMilivs !
A M. ARNArLO. 291
CHAPITRE IV. — Quels sont les principes da Traité de la Naiure et de la Grâce j et ce que doit faire M. Arnaaid pour renrerser cet ouvrage.
I. C'est une chose assez nouvelle de solliciter son ami qu'il devienne son critique, et un critique public. Cependant, c'est à quoi m'oblige la conduite de M. Arnauld, jointe à sa réputation , qui donne cours et autorité au jugement qu'il a porté en général contre le Traité de là Nature et de la Grâce, duquel jugement je voudrait bien mettre la vérité à couvert. M. Arnauld devait , ce me semble , répondre à la civilité que je lui avais faite , de lui envoyer manuscrit ce IVaité. n n'avait qu'à me marquer précisément où je me trompais, ce que je n'ai pu encore apprendre de personne depuis que ce livre est composé; ou me renvoyer mon manuscrit, et me faire dire qu'il n'avait pas le loisir de l'exami-^ ner : j'eusse été content , et la vérité sans atteinte. Mais ayant rendu jugement public, par la bouche de ses amis, contre les formes auxquelles il s'était engagé, je n'ai point pour ma justification d'autre défense que de tâcher d'exciter les esprits, M. Arnauld, et tous mes juges, à Texamen de mes sentiments , et tacher ainsi de faire paraître la lumière de la vérité, pour dissiper les bruits qu'on a fait courir.
II. Car vous devez , Monsieur, prendre garde que j'ai sur les bras deux puissants adversaires , M. Arnauld et sa réputation. M. Arnauld, la terreur des pauvres auteurs, mais qu'on ne doit pas néanmoins craindre beaucoup lorsqu'on défend la vérité ; et sa réputation , qu'on a grand sujet d'appréhender, quelque vérité qu'on soutienne; car c'est un fantôme épouvantable qui le précède dans les combats, qui le déclare victorieux , et par lequel je suis déjà depuis trois ans au nombre des vaincus. Mais comme les coups que donne un fantôme ne sont point mortels , que la lumière les guérit , et
292 RÉPONSE DE MAtEBRANCHE
fait même évanouir le fantôme qui les a portés, j'espère qu'enfin on s'appliquera sérieusement à l'examen de mes principes, qu'on ne croira pas M. Amauld, sur sa parole, touchant un ouvrage contraire au parti qu'il a pris depuis longtemps, et qu'on me rendra la justice que j'ai toujours espérée des lecteurs éclairés et équitables. . III. C'est pour cela, Monsieur, que j'ai prouvé dans le chapitre précédent , que M. Amauld était indispensablement obligé à examiner le Traité de la Nature et de la Grâce, et que j'y ai parlé de son dogme prétendu , afin de l'obliger par là à méditer sérieusement mes principes , qu'il ne conçoit peulrëtre pas encore assez clairement. Mais pour lui en faciliter l'intelligence , et l'empêcher de prendre ou donner le change, comme il le donne presque à chaque page de son livre det Vraies et des Fausses Idées, où il trouve autant de varialiofu que les termes dont je me sers ont de sens différents; je crois devoir dans ce chapitre lui marquer comment il doit battre le Traité par les fondements.
IV. En voici , Monsieur , le dessein : J'y prétends justifier la sagesse et la bonté de Dieu dans la construction de son ouvrage. Je prétends faire taire les libertins et les impies , qw attribuent à une nature aveugle les dérèglements de Famvers, et l'univers même; et certains théologiens ou philosophes outrés, qui prétendent que Dieu n'a pas une volonté sincère de sauver tous les hommes. Mais les principes que j'ai établis vont encore infiniment plus loin. Je n'en sais point dont les conséquences soient plus avantageuses à la religion; et j'espère qu'on en reconnaîtra l'utilité à proportion qu'os se les sera rendus familiers. Voici comme on peut découvrir ces principes.
C'est, par exemple, une proposition de foi que Dieu veot que tous les hommes soient sauvés ; et il est certain que tooi ne le sont pas. Or rien ne peut résister à Dieu que Diea même : il peut , sans blesser la liberté, sauver tant de nations qiii périssent. Donc il faut qu'il se trouve en Dieu même quel-
k M. ARNAULD. 293
que chose qui empêche qu'il n'ait une volonté pratique de sauver tous les hommes. *
y. Pour découvrir ce que ce peut être , il n*y a qu'à prendre garde que Dieu doit agir d'une manière qui porte le caractère de ses attributs ; qu'il aime sa sagesse plus que son ouvrage, plus que les hommes; et qu'il ne doit pas troubler l'ordre et la simplicité de ses voies , pour subvenir à nos besoins , ni pour remédier aux dérèglements de la nature. En un mot , Dieu doit agir par des lois ou des volontés générales, dont l'effi'cace soit déterminée par l'action des causes naturelles ou occasionnelles. Voilà le grand principe, ou comme le fondement du Traité. M. Arnauld en convient en partie dans son ouvrage, page 324 . C'est donc ce qu'il doit combattre. Je vas en donner quelques preuves. Si M. Arnauld les détruit, il aura, je le veux, ruiné tout l'ouvrage. Que si l'on n'entend pas clairement ce que c'est qu'agir par des volontés générales, il faut lire avec réflexion l'article qui suit. Mais il serait bien plus à propos qu'on eût lu la Recherche de la Vérité, ou plutôt les i/^itoiions c/ir^ttennes depuis la cinquième jusqu'à la huitième inclusivement.
VL a Ce que c'est qu'agir par des volontés générales, et par des vqlontés particulières. »
Je dis que Dieu agit par des volontés générales ', lorsqu'il . agit en conséquence des lois générales qu'il a établies. Par exemple, je dis que Dieu agit en moi par des volontés gênéraies, lorsqu'il me fait sentir de la douleur dans le temps qu'on me piquQ, parce qu'en conséquence des lois générales et efficaces de l'union de l'âme et du corps qu'il a établies, il me fait souffrir de la douleur, lorsque mon corps est mal disposé.
De même, lorsqu'une boule en choque une seconde, je dis que Dieu meut la seconde par une volonté générale, parce qu'il la meut en conséquence des lois générales et ef-
■ Ceci est tiré du premier Éclaireissement du Traité de la Nature et €le la Grâce.
29U RÉPONSE DE MUEBRANCHE
flcaces des. communications des mouvements; Dieu ayant établi généralement que, dans le moment que deux corps se choqueraient, le mouvement se partageât entre euxs^n certaines proportions ; et c'est par l'efficace de cette volonté générale que les corps ont la force de se remuer les uns les autres.
Je dis au contraire que Dieu agit par des vohniés pàrticih lièrei, lorsque l'efficace de sa volonté n'est point déterminée par quelque loi générale à produire quelque effet. Ainsi, supposé que Dieu me fasse sentir la douleur d'une piqûre, sans qu'il arrive dans mon corps, ou dans quelque créaturB que ce soit, aucun changement qui le détermine à agir ea moi selon quelques lois générales , je dis qu'alors Dieu agit par des volontés particulières.
De même, supposé qu'un corps commence à se mouvoir, sans être choqué par un autre, ou sans qu'il arrive de chan* gement dans la volonté des esprits, ou dans quelque autn créature qui détermine l'efficace de quelques lois g^érales, je dis que Dieu remuera ce corps par une volonté particulière.
VII. Voici maintenant une preuve a priori, tirée de l'idée qu'on a de Dieu.
Un être sage doit agir sagement. Dieu ne se peut démentir soi-même : ses manières d'agir doivent porter le caractère de ses attributs. Or Dieu connaît tout et prévoit tout : son intelligence n*a point de bornes. Donc sa manière d'agir doit porter le caractère d'une intelligence infinie w Or, choisir des causes occasionnelles et établir des lois générales pour exécuter quelque ouvrage, marque une connaissance infiniment plus étendue, que changer à tous moments de volontés, on agir par des volontés particulières. Donc Dieu exécute ses desseins par des lois générales dont l'efficace est déterminée par des causes occasionnelles. Certainement il Caut une phts grande étendue d'esprit pour faire une montre qui , selon les lois des mécaniques, aille toute seule et règlement, soit
qu'on la porte fturfioi, soit qu'on la tienne suspendue, soit qu'on lui donne tel branle qu'on voudra, que pour en faire une qui ne puisse aller juste, si celui qui l'a faite n'y change à tous moments quelque chose , selon les situations où on la met. Car enfin , lorsqu'il y a une plus grande quantité de rapports à comparer et à combiner entre eux , il faut une plus grande in* telligence. Pour prévoir tous les effets qui doivent arriver en conséquence d'une loi générale, il faut une prévoyance infi*» nie; et il n'y a rien à prévoir de tout cela, lorsqu'on change à tous moments de volontés. Donc établir des lois générales et choisir les plus simples, et en même temps les plus fè*. oondes, est une manière d'agir digne de celui dont la sagesse n'a point de bornes; et au contraire, agir par des volontés particulières, marque une intelligence bornée et qui ne peut comparer les suites ou les effets des causes les moins fécondes. Je pourrais encore démontrer a priori la même vérité par quelques autres attributs de Dieu, comme par son tmrmUabiliié, par laquelle M. Descartes prouve que tout ce qui se meut tend à décrire une ligne droite; qu'il y a toujours dans le monde une égale quantité de mouvement et d'autres vérités. Car il est évident que Dieu étant immuable, sa con* duite doit être uniforme, régulière et constante, pour porter ie caractère de son immutabilité : ce qui ne serait point si Dieu agissait par des volontés particulières ; comme s'il re« muait les corps sans qu'ils fussent choqués, ou ne les remuait. pas s'ils Tétaient. Mais ces preuves a priori, ou tirées des attributs divins, sont peut-être trop abstraites pour la plupart des hommes. M. Amauld aura bien l'adresse de les oï^scurdr à Tégard de ceux qui ne les conçoivent pas claire* rnent. Mais il ne sera pas pour cela fort avancé, car en votoi. li 'autres plus sensibles. .
Yill. Lorsqu'on ne peut pas prouver une vérité a priori, on doit, si on le peut, la démontrer par les effets. Ainsi, supposé que nous n'ayons aucune idée de l'Être infiniment parfait, voycms, par tous les effets qui nous sont eomiiia,
quelle est sa conduite. Je prétends prouver que Dieu ne fait rien dans le monde que par des lois générales ; j'excepte les miracles et les effets dont les causes naturelles ou occasionnelles nous sont inconnues. En voici la preuve.
IX. Dieu ne meut jamais les corps, s'ils ne sont choqués ; et lorsqu'ils sont choqués, il les meut toujours. L'âme ne sent jamais la douleur d'une piqûre, si le corps n'est piqué, OU s'il n'arrive dans le cerveau le même ébranlement que si le corps était piqué ; et Dieu fait toujours sentir à l'âme la douleur de la piqûre, quand le corps est piqué ou quand il arrive dans le cerveau le même ébranlement que si le corps était piqué. Dieu ne remue jamais mon bras que lorsque j'ai la volonté de le remuer ; et Dieu ne manque jamais à le remuer, lorsque j'ai la volonté qu'il se remiïb. Je ne vois jamais la lumière du soleil, que le soleil ne soit levé ; et lors* qu'il est levé, je le vois toujours. En un mot, ce que Dieu fait en nous, et dans ce qui nous environne, n'arrive jamais qu'en conséquence des lois générales que Dieu a établies pour exécuter ses desseins par des voies qui portent le caractère de ses attributs. Car je suppose que la nature des philosophes païens est une pure chimère que les hommes ont imaginée sur le témoignage de leurs sens: je suppose que c'est Dieu qui fait tout, et que nul autre que lui ne peut, comme cause véritable, faire sentir à l'âme la douleur d'une piqûre , ou le sentiment que j'ai de la lumière du soleil , ni même changer les modifications des derniers êtres. Je pense que M. Arnauld en convient; mais s'il n'en convient pas, qu'on ajoute à ceci les preuves que j'en ai données dans ^ Recherche de la Vérité, dans les Méditations chrétiennes et ailleurs.
X. S'il est donc vrai que tout ce qui se fait dans le monde matériel, dont la cause nous est connue, se fait « en oonst'^ quence des lois générales des communications des mouvc^ ments, dont le choc des corps est la cause occasionneUe qui détermine leurs efficaces; » s'il est vrai que tout ce qui s*'
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passe dans l'âme et le corps de l'homme arrive « en cônaé-> quence des lois générales de l'union de l'âme et du corps, dont l'efficace est déterminée par des modifications qui arri» vent à l'une ou à l'autre de ces deux substances ; » il est évident par tous les effets que Dieu produit, qui nous.sont connus, qu'il agit toujours par des lois générales, ou du moins qu'il agit ordinairement de cette manière. Car il ne me faut que cela pour la suite, et je n'en ai pas demandé davantage dans le Traité de la Nature et de la Grâce.
XI. Mais si Dieu agit par des lois ou des volontés gêné* raies dans tous les effets qui me sont connus, je puis dire que cette conduite est digne de lui : je pourrais même dire la plus digne. Car quoique Dieu ne fasse pas toujours le plus bel ouvrage qui se puisse, à cause qu'il n'y a rien hors de lui qu'il aime invinciblement, il agit toujours de; la manière la plus digne de ses attributs qui se puisse, parce, qu'il aimé invinciblement sa sagesse. Dieu est indifférent pour agir ou ne pas agir au dehors ; mais il n'est point indifférent à l'égard de la manière d'agir : il suit toujours la conduite la plus sage qui se puisse par. rapport à son ouvrage.