XII. Que si maintenant cette manière d'agir par des lois
générales est digne de Dieu , je puis m'en servir pour justifier
sa sagesse et sa bonté. J'en puis conclure que Dieu n'est
point inconstant, quoiqu'il ravage par la grêle ce qu'il avait
auparavant fait croître par l'abondance des pluies ; qu'il est
sage et bon, qyoique ces mêmes pluies ne soient point pro*
portionnées au besoin des terres, qu'il prétend par elles en gé«
néral de rendre fécondes; quoiqu'elles se répandent aussi bien
sur les sablons et dans la mer, que sur les terres ensemen*
cées ; qu'il est juste, quoique la peste confonde les bons avec
les méchants ; que les gens de bien ne prospèrent pas ici*
bas; que celui qui va secourir un pauvre se trouve accablé
sous des ruines ; et que celùf qui court à la vengeance ne
trouve rien qui lui r^iste. Car il est évident que la grêle, la
peste, l'irrégularité des saisons, la distribution des pluies, ne
2M lÉfOnSC DE VAUBBANCHE
que des soiles des km générales des des monveraeiits que Dîea a étabyes, et qaH floitetdoit suivre conslainineni, lorsque Tordre, qui est sa loi inviolable, ne Foblî^ point à en oser antrement. I/hs, dis-je, qœ Dieu a établies, non pour rendre des terres stériles, non poor «igendier des monstres, non pour accabler eétm qui fint une bonne enivre, non enfin pour faire r^;ner Finjustice et prospérer les méchants, mais pour de meilleurs effets, plus dignes de sa sagesse et de sa bonté. Mais Dieu ne doit pas troubler Tordre et la simplicité de ses vmes pour empêcher un monstre, une stérilité, une injustice. Il ne doit point agir comme nous par des fjokmlés partieulièhi, puisque ses connaissances n'ont point de bornes ; et comme il est immuable par sa nature et dans ses desseins, il tant que sa conduite soit toujours la même.
Xni. Après que M. Amauld aura fait voir, que tout œd est de travers , et que je n'ai point prouvé ni a priori, ni a po9leriori, ni par l'idée que j'ai de l'Être infiniment par&it, ni par les efiets, quelle est la conduite de Dieu , ni queQe elle doit être, il faudra qu'il renverse les preuves que je vas donner, qu'on appelle dans l'école, per redwsUtmem ad abswrdum. Bn voici quelques-unes :
Si Dieu agissait par des volontés particulières, une des conséquences impies qui suivrait de là , c'est qu'il ne serait pas sage. Car un être sage proportionne toujours les moyei» à la fin ; .or l'action de Dieu n'est pas toujours proportionaée à la 6n; Donc , etc. La fin pour laquelle Dieu £ait pleaYoir, c'est de rendre la terre féconde; or souvent la pluie la rend stérile. Donc, etc. Que si on répond, que Dieu fait pleuv«iîr pour rendre la terre stérile : son action serait inutile , et par conséquent elle ne serait pas sage. Car afin qu'une terre demeure stérile, il suffit qu'il n'y pleuve point; c'est là le plus court.
XIV. Mais afin d'ôter sur cela tout sujet de doute , rap* tons à la pluie de la grâce ce même raisonnement. Nous
A M. AaNAULD. 390
savone que Dieu ve\it « que tous les hoounes Boient saovés » que sa volonté est notre sanctification; qu'il hait Timpie et l'impiété ; » qu'il peut avoir le dessein de punir et de rendre misérable , mais jamais celui de rendre les hommea plus coupables et plus méchants. Or Dieu ne proportionne pas tou* jours sa grâce à ce dessein de convertir les pécheurs, il. ne la proportionne pas toujours à leurs besoins. Et même , à l'égard des justes , quoiqu'il la proportionne à |^u» besoina, elle n'a pas toujours ce bon effet de les sanctifier. En un mot, la grâce reiid quelquefois les hommes plus coupables. Donc Dieu n'est ni bon , ni sage; car il n'en est pas de la pluie de la grâce, comme de la pluie ordinaire. Lorsque Dieu ren^ verse les moissons par des orages, on peut dire qu'il fait cela, non en conséquence des lois générales des communications des mouvemenla ( et je crois que ceUi arrive trèssouvent en conséquence d'autres lois qui sont peu connues), mais dans le dessein de punir les hommes. On peut échap* per par ce détour ; je dis détour, car pour punir les hommes, il suf&t comme je viens de dire , de ne point faire pleuvoir sur leurs terres. Mais on ne peut pas dire sans impiété , qne Dieu répande le prix- du sang de Jésus*Christ dans les coMirs, avec ce dessein funeste de les endurcir et de les rendre plus coupables par l'abus qu'ils en feront. Si « la volonté de Dieu est notre sanctification : si Dieu hait l'impie et l'impiété, » comnM) dit le Sage , il ne nous- éclairera pas , il ne nous ton* diera pas par ses saintes inspirations, pour nous rendre plus eriminels. Or il est certain , que souvent la grâce nous rend plus coupables par l'abus que nous en faisons. Donc m Dieu agit par des volontés particulières, il n'est pasaa(j&, puisqu'il ne proportionne point les moyens à la fin qu'il se propose , et qu'il est trompé dans ses desseins. Mais si IMeu agit par des lois générales , toutes ces absurdités se dissipent» comme on peut voir dans le Traité de la Nature ei de la Chrâce, et ailleurs. Donc , etc.
Je ne veux pas des principes commups tirer de nouvelles
300 RÉPONSE DE MALËBRANGHE
absurdités injurieuses à Dieu. Je voudrais plutôt , si cela était possible, que les sentiments les moins raisonnables fussent bons à faire rendre à Dieu le respect et Tamour qui lui sont dus. Mais il a fallu, pour la défense de la vérité, tirer Fabsurdité que je viens de conclure du sentiment de ceux* qui trouvent à redire que je soutienne que Dieu n'agit que pajr des lois générales , dont Tefficace est déterminée par des causes occasionnelles , si la nécessité de Tordre , qui à regard de Dieu même est une loi inviolable, ne l'oblige à en user autrement. Voici d'autres absurdités moins odieuses.
XV. Supposé que Dieu agisse par des volontés particu* lières, je dis que s'il pleut sur nous, par exemple, c'est péché que de se mettre à couvert ; car c'est péché que de résister à la volonté de Dieu. Orj selon cette supposition , il n'y a point d'action particulière sans volonté particulière.
. Ainsi , résister à l'action de Dieu , c'est résister à sa volonté connue , ce qui certainement est péché. Car si Adam d commis un crime énorme en mangeant du fruit défendu, ce n'est pas précisément parce qu'il a mangé de ce fruit , mais c*est qu'il en a mangé contre la volonté connue de son tûenfaiteur. Lorsqu'un homme sage fait quelque chose, et qif on résiste à son action, il est certain qu'on l'ofiefise; car comme il n'agit que par des volontés particulières, on ne peut résister à son action sans résister à ses volontés. Mais lorsqu'on résiste à l'action de Dieu , on favorise souvent ses de&* seins , bien loin de s'y opposer : comme lorsqu'on sootiem un homme qui se renverse, qu'on guérit un malade, qu'on réveille celui qui dort sous des ruines qui vont l'accabler, qo*on fait tous ses efforts pour se tirer du naufrage , et éviler les flots que Dieu par les vents pousse contre nous. Il est donc évident, que Dieu n'agit point par des volontés particulières.
XVI. Si Dieu n'agissait pas en conséquence des lois géïK^ raies qu'il a établies, on ne le tenterait jamais. Au lieu de descendre pas à pas un escalier, ce serait bien plus tôt fait de se jeter par les fenêtres en se confiant en Dieu. Appa-
A M. AHNAtJLD. 34)1
remment on jugera que ce serait être fou ; et pour moi , je le crois par mes principes , aussi bien que quelques autres par l'expérience, car assurément on se casserait la tète, mais je le nie selon les principes contraires aux miens : car on ne peut se blesser en tombant, on ne peut même tomber que par une suite nécessaire des lois générales des communications des mouvements; on ne peut pas en tombant se blesser, qu'en supposant que Dieu suive les lois générales qu'il s'est prescrites, pour exécuter son ouvrage par des voies dignes de lui. Car la nature est une chimère si ces lois mêmes ne sont la nature. Mais pourquoi donc serait-ce péché et folie que de se précipiter? Ce serait péché, car ce serait tenter Dieu ; ce serait prétendre l'obliger à agir d'une manière indigne de lui , ou par des volontés particulières ; ce serait lui déclarer, que son ouvrage va périr s'il ne trouble lui-même la simplicité de ses voies. Et ce serait une folie : car c'est être fou , que de prétendre que Dieu doive régler son action sur nos besoins particuliers , et changer sans raison, pour l'amour de nous, l'uniformité de sa conduite ; ce que l'expérience apprend ne réussir pas.
XVII. Que les hommes sont impies de s'amuser à plaider et à chercher des témoins pour assurer les juges du bon droit de leurs affaires! Que ne tirent-ils au sort, que ne prennent-ils Dieu seul pour juge de leurs différends? Se défient-ils de la Providence , et craignent-ils que Dieu donne gain de cause à celui qui n'a pas droit? Pourquoi intenter des procès criminels? Le duel est la plus sainte des procédures. Que l'accusé et l'accusant se battent religieusement. Quelle impiété , que de croire que Dieu puisse favoriser le crime , ou que sa providence ne s'étende pas à tontes cho* ses ! Le criminel succombera.
Je ferais un volume entier des absurdités étranges qui se tirent directement dei principes de ceux qui mesurent Dieu sur eux-mêmes, et soutiennent qu'il n'agit pas en conséquence de certaines lois générales, dont l'efficace est déter-
S02 RÉPONSE DE UALBbRAMCHE
minée par des causes occasionnelles ; car je prétends avoir ruiné ailleurs cette nature aveugle , que les philosophes païens ont introduite dans le monde, pour partager avec Dieu la gloire qui est due à la fécondité et a la simplicité de ses voies. La belle et noble idée qu'ils ont de la Providence, lorsqu'ils disent que mes principes la renversent 1 II faut , Monsieur, attendre leurs ouvrages, et alors nous an jugerons solidement. Mais que M. Arnauld déclame, que je me perds dans mes nouvelles pensée». Nouvelles ou non , je les crois solides , je les crois chrétiennes , je les crois seules dignes de la sagesse et de la bonté de celui ,.à qui on donne, du moins pour adjoint de l'empire du monde , un fantôme incompréhensible, une nature aveugle et bizarre, qui aveugle et qui trouble l'esprit des philosophes qui ne savent ou ne veulent point méditer.
XVIII. Mais quel rapport de tout ceci avec la grâce t Pourquoi se chagrine-t*on contre ces principes? Le voici , Monsieur, en partie. C'est qu'en supposant que Dieu agisse par des volontés particulières, il est clair que la grâce est efficace par elle-même , et que Dieu ne veut le salut que des seuls prédestinés : ce que bien des gens ne mettent pas au nombre des absurdités , car Dieu est sage. Il proportionne les moyens à la fin* Quand il donne sa grâce , il a un de»mn particulier selon ce principe, qu'il agisse par des volontés particulières. Donc la grâce a toujours l'effet pour lequel Dieu la donne : autrement, il serait trompé. Donc Dieu ne veut pas sauver tous les hommes, il ne donne qu'aux seuls prédestinés sa grâce dans le dessein de les sauver. U donne aux autres des grâces suffisantes , mais il ne prétend pas qu'ils en fassent un bon usage , il ne les donne pas dans ce dessein. Car s'il les donnait dans ce dessein , elles seraient effîeaces conune les autres, puisqu'on ne peut résister à la volonté de Dieu, et que Dieu n'est jamais trompé dans ses desseins, XIX. On voit par le principe que je viens d'établir, que
A M. AftHAtlLD. SOS
totti 06 raisonnement suppose faux , et qu'il n'a aucune so* lidité. Selon mon principe, Dieu aime soit ouvrage , il aime les hommeS; « Jugez , s'écrie son prophète , entre moi et ma vigne', qu'y avait-il à faire pour elle, que je n'aie point fait? » Oui certainement, Dieu aime les hommes; mais il aime davantage sa sagesse : il l'aime invinciblement , il en suit les lois inviolablement. Il jure par son prophète, « qu'il ne veut point la mort de l'impie, mais sa conversion *. » Il dit par son Apôtre, qu'il veut que tous les hommes soient sauvés. Qui l'empêche de le faire ? C'est qu'il ne doit les sauver, qu'en agissant comme il doit agir; c'est qu'il ne doit pas troubler la simplicité de ses voies , ou agir par des volontés particulières. Comme il ne doit pas régler les pluies sur le désir des laboureurs, il ne doit pas aussi proportionner ses grâces au besoin des pécheurs , ni même à la n^ligence des justes. Il n'y a rien en nous qui attire cette pluie céleste , que ce que cette pluie y a produit. Dieu doit agir en Dieu , et laisser faire la cause occostonnétie qu'il a établie pour lui construire un temple , par la puissance qu'il lui a donnée en conséquence de la loi générale qui fait et règle rordre de la grâce, après en avoir prévu toutes les suites, et voulu positivement l'eifet admirable qui est le principal de ses desseins , le motif de son action , et l'otpjet étemel de sa complaisance.
XX. Dieu seul , comme cause véritable , donne sa grâce pour convertir les pécheurs ; et il y a des pécheurs qui de* meurent endurcis. Dieu seul fait toutes choses , et il y a des monstres. Dieu seul donne à l'âme toutes les pensées qu'elle £1 , et tous les sentiments dont elle est frappée; et certainerx:&ent il y en a une infinité d'inutiles. Car je pense qu'on ne cJoute pas que les songes qu'on a la nuit, et mille et mille folles pensées qu'on a le jour soient fort nécessaires à ceux :jiji les ont : ou que le sentiment de douleur que souffre, par
« Isa., 5,4.
= Kzçch., 33, n.
30& RÉPONSE DE MALEBBANGHE
exemple , un homme , par rapport au bras qu'il y a un mois qu'on lui a coupé*, ne lui est pas nécessaire pour la conservation de ce bras imaginaire. D'où vient tout cela? si ce n'est que Dieu n'agit pas comme les intelligences bornées par des volontés particulières, mais en conséquence des lois générales qu'il a établies , et dont il a prévu toutes les suites , quoiqu'il n'ait établi ces lois , que pour de» effets dignes de sa sagesse , de sa bonté et de ses autres attributs. Voyez, Monsieur, l'article 19 et 20 de la septième desMédiiatiom chrétiennes.
XXI. Lorsque M. Arnauld aura renversé toutes ces preuves a priori, a posteriori, per reductionem ad absurdum (souffrez, s'il vous plaît, ces termes); lorsqu'il aura fait voir, que je « pousse trop loin mes nouvelles pensées , que les conséquences du Traité sont terribles , » que l'on doit^ comme il a fait heureusement , quoique tout le monde n'en veuille pas convenir, chercher a l'intelligence des mystères de la grâce dans la lumière des saints; » enfin, quand il aura déclamé contre la témérité de ceux qui exanûnent la conduite de Dieu , quelque bon dessein qu'ils aient , car je ne pense pas qu'il veuille juger des intentions secrètes , il faudra, pour couronner son ouvrage, qu'il fasse voir que j'ai mal entendu l'Écriture, qui me confirme plus que tout ce que je viens de dire, dans les principes que je viens d'établtr.
XXII, J'ai lu dans saint Mathieu, que toute puissa$èce a été donnée à Jésus Christ dans le ciel et sur la terre : et je sai» que c'est comme homme qu'il a reçu cette puissance; car comme Dieu , certainement il est égal au Père. J'ai lu dan» l'épître aux Hébreux ', que Dieu avait donné aux anges U conduite de la synagogue, le pouvoir de récompenser et «k punir les juifs, et de leur distribuer, non la grâce, mais Ip*^ biens temporels promis aux observateurs de la loi : iDa> qu'il avait réservé à Jésus-Christ le monde fuiur ( chap. i
» Exod.,23, 21.
A M. ABNAULD. 305
et 3.], l'édifice de son Église; en un mot, qae Jésus-Christ (( dispose âe tout en la maison de son Père. ' » Jésus-Christ assure lui-même, « qu'on ne peut rien sans lui; que personne ne va au Père que par lui , et que celui qui sera victorieux , il en fera une colonne dans le temple de son Dieu. ^ » Et de là j'ai conçu , que Jésus-Christ était le vrai Salomon , qui devait élever, à la gloire de son Père , le temple éternel dont le Salomon charnel et le temple matériel n'étaient que Tombre et la figure. C'est pour cela que dans le Traité de la Nature et de la Grâce, je compare Jésus-Christ dans la distribution de ses dons, à un architecte qui construit un édifice à la gloire de son prince.
XXin. J'ai lu dans saint Paul, que Jésus-Christ est « le chef de l'Église , dont les membres reçoivent l'accroissement par l'efficace de son influence, selon la mesure qui est propre à chacun d'eux , afin qu'il se forme et s'édifie par la chanté. » Jésus-Christ lui-même, se compare à un cep de vigne, et ses disciples aux branches qui en reçoivent la nourriture. Et de là , et de plusieurs autres passages, qu'il n'est pas nécessaire de rapporter, j'ai conclu que Jésus-Christ comme homme n'était pas seulement la cause méritoire, mais, pour parler selon les principes que je crois avoir prouvés aux philosophes , piour lesquels uniquement est composé le Traité , qu'il était encore la cause occasionnelle sur laquelle est fondée la loi générale de la grâce , par laquelle Dieu veut construire son grand ouvrage en son Fils et par son Fils. Car si Dieu fait tout conmie cause véritable, il ne communique sa puissance aux hommes , qu'en les établissant causes occasionnelleê, pour déterminer l'efficace de quelques lois générales par leurs désirs, qui certainement sont en leur pouvoir, puisque sans cela il est clair qu'ils n'auraient aucun pouvoir.