CHAPITRE XVI. — Réponse au qualorziéme chapitre
I. Ce chapitre 44 de M. Arnauld contient plus de vingt pages , et il en faudrait du moins une centaine pour éclaircir toutes ses brouiileries. Il semble, à l'entendre parler, qu'il n'ait vu que le blanc et le noir dans ce qu'il critique : tantôt il m'attribue des impertinences, que dis-je, des impertinences? des hérésies et des impiétés, et tantôt il expose mes sentiments véritables et il les combat par des discours qui ne les regardent nullement ; en un mot, il confond si bien toutes choses, qu'il est beaucoup plus facile d'éclaircir le fond de la question que de donner de la suite et du sens à ses paroles.
II. Ce qu'il attaque principalement, c'est qu'on voit les objets matériels par l'étendue intelligible. D'abord il fait semblant d'être effrayé de cette pensée; et ensuite il dit, qu'il ne peut comprendre ce que j'entends par cette étendue intelligible. Et ainsi , par le trouble et l'embarras qu'il fait paraître , il trouble et embarrasse l'esprit de son lecteur, qui souvent entre naturellement et machinalement dans les dispositions des auteurs qui ont de la réputation.
m. « Je ne sais , dit-il page 429 , que vous dire d'un tel discours ; j'en suis effrayé. Car je trouve qu'il renferme tant de brouiileries et de contradictions^ que toute ma peine sera d'en démêler les équivoques , et d'en découvrir les paralogismes. ( Il devait plutôt dire , que toute sa peine sera de le remplir d'équivoques, et'd'y trouver des paralogismes. ) Et [>lus bas, page 133. « De bonne foi , je no saurais deviner
ZIU RÉPONSE DE MALEBBANCUE
ce qu'il a voulu que nous entendissions par cette étendue intelligible infinie, dans laquelle il prétend maintenant jt- Tai toujours prétendu ) que nous voyons toutes choses ^ oui . toutes les choses matérielles ) ; car, continue-t-i! , il en dit des choses si contradictoires, qu'il me serait aussi difficile de m'en former une notion distincte sur ce qu'il en dit, que do comprendre une montagne sans vallée. C'est une créature, et ce n'est pas une créature : elle est en Dieu et elle n'est pa> en Dieu : elle est divisible , et elle n'est pas divisible : elle n'est pas seulement éminemment en Dieu , mais elle y c.-l formellement; et elle n'y est qu'éminemment, et non pas formellement. C'est une créature , puisque c'est retendue que Dieu a faite : et c'est l'étendue que Dieu a faite, puisqu'il prouve par là que Dieu la connaît. » Dieu, dit-il, renferme en lui-même une étendue intelligible infinie. Car Dieu connaît l'étendue, puisqu'il l'a faite; et il ne peut la connaître qu'en lui-même. « £t ce n'est pas une créature , puisque si cela était, en voyant les choses dans cette étendue intelligible infinie , nous ne les verrions que dans une créature , et son dessein est que nous les voyons en Dieu. Et par là il faut qu'elle soit Dieu, etc. »
Réponse. — IV. Y a-t-il , Monsieur, du sens dans ces paroles de M. Arnauld? Entend-il mon sentiment? ou s'il l'entend, est-il sincère? Mais pour le tirer de son embarras, et dissiper le trouble qu'il jette dans l'esprit de son lecteur je lui demande :
Dieu ne connaît-il pas l'étendue qu'il a faite , avant que de l'avoir faite? Ce serait une impiété que de le nier. Dieu a donc en lui-même l'idée de l'étendue ; or, c'est cette idée «le l'étendue, c'est ce qu'il y a en Dieu qui représente l'éteadue ainsi que je me suis expliqué dans la Recherche de la lerite c'est cela que j'appelle ici et dans les Éclaircissements qu i cite, étendue intelligible. M. Ârnauld me rend-il justice, dt prétendre qu'ayant dit dans un premier volume , qu'on vo\'ar' les corps dans ce qu il y a en Dieu qui les repré&eiite, j .
changé de sentiment , à cause que je parle autrement dans le troisième , qui contient les Éclaircissements , et que je dis (fans le passage qu'il cite , qu'on les voit dans l'étendue intelligible ? N'est-il pas visible que c'est la même pensée? Mais est-ce une chose aussi difficile « de se former une notion distincte de cette étendue intelligible , que de comprendre une montagne sans vallée ?»
V. (( Cette étendue intelligible , dit M. Arnauld , est une créature, et n'est pas une créature. C'est une créature, puisque c'est rétendue que Dieu a faite. »
RÉPONSE. — Qui est l'impie qui a dit cette imi)iété? je lui. dis anathème. Mais cet impie c'est moi-même ; « puisque , dit M. Ârnauld, je prouve par là que Dieu connaît les créatures. » Oui , Dieu connaît dans son Verbe les créatures : mais son Verbe lui est consubstantiel. Dieu voit les corps dans l'étendue intelligible : mais les corps ne sont point l'idée dans laquelle Dieu les voit. Leur être est bien différent de la nature immuable, ou de l'archétype sur lequel Dieu les a formés. M. Arnauld ne sait-il pas que l'essence de Dieu , en tant qu'elle est participahle par les créatures, est l'idée éternelle dans laquelle Dieu les voit? Mais c'est peut-être qu'il ^ suppose, que Dieu voit les créatures en elles-mêmes, et autrement que par ses divines idées, et par la connaissance qu'il a de ses volontés qui leur donnent l'être ? ce qui est une innpiété, comme le dit saint Augustin dans le passage même* qu'il rapporte, hoc opinari sacrilegium est. Au reste, afin que l'embarras de M. Arnauld ne soit point une feinte, il faut bien qu'il ait sur cela un autre sentiment que moi. Qu'on tache donc de s'en éclaircir, en lisant son livre depuis la. page 129 jusqu'à 435.
VI. Mais Dieu est-il cette étendue intelligible? oui certainement : car tout ce qui est en Dieu, est Dieu même. Celte étendue intelligible est sagesse , est puissance , est infiniment T>arfaite : non selon qu'elle est représentative des corps, non solon que nous la voyons, non en tant qu'idée éternelle des
376 RÉPONSE DE MALEBRÂNCHE
créatures , mais selon la substance que nous ne voyons pas en elle-même. Car tout ce qui est en Dieu , est Dieu tout entier, pour parler ainsi. Sa substance n'estpoint divisible* et quoiqu'il y ait dans retendue intelligible des parties in^ telligibles , des figures intelligibles , et toutes les vérités géométriques, Dieu est un être simple , indivisible , immuable ; Dieu ne renferme qu'éminemment les corps qu'il a créés , mais il renferme dans la simplicité de sa substance infiniment infinie , les idées de toutes choses réellement , substantiellement, divinement.
• VIL « Oh voudrait bien , dit M. Arnauld page 1 43, que ce ne fût qu'éminemment que je misse en Dieu l'étendue intelligible ; car cela pourrait ne rien marquer qui fût indigne de Dieu. » Quoi î fera-tril croire aux lecteurs , que je pense que l'étendue intelligible est une créature, afin de leur persuader ensuite , que j'ai cru que les créatures n'étaient pas seulement en Dieu éminemment, mais formellement? A quel dessein brouiller ainsi toutes choses? Ne pourrais-je pas lui dire sur cela , et sur tant d'autres ou malignités, ou méprises ,
^ une partie de ce qu'il reproche à M. Mallet? « On voudrait bien, dit-il, que ce ne fût qu'éminemment, etc. » Que cette parole est équitable et charitable ! je l'en remercie. Voilà conmient il faut traiter ses amis. Il faut excuser leurs impiétés, ce ne sont que des méprises. Mais pourquoi prouve-
' t-il si au long que ce n'est point éminemment, mais formdlement, que j'ai cru que l'étendue intelligible était en Dieu, après avoir parlé de cette étendue comme de quelque chose tout à fait indigne de Dieu ? c'est assurément , qu'il faut préférer l'amour de la vérité à une honnêteté pemi— cieuse à ses amis. Jugez, Monsieur, de la conduite de M. Arnauld. Excusez son esprit, ou son cœur. Appelez cela par le nom qu'il. vous plaira. Mais s'il vous a troublé sur mon sujet , rassurez-vous , et n'abandonnez pas la vérité , quoiqu'il la tourne en ridicule, et la représente conwne unfiatt" lôme qui ne doit faire peur qu'aux esprits faibles.