VII. M. Amauld dit , que ce raisonnement est étrange, et
que c'est un pur sophisme, Bt voici Targument par lequel il prétend le renverser :
« Cet auteur, dit-il, prétend que notre âme se coniiait ellemême , sans se voir en Dieu , et sans rien voir qui soit en Dieu en se connaissant. Or cela ne donne pas lieu de dire que notre âme soit pour elle-même , et non pas pour Dieu. Encore donc que notre esprit eût le soleil pour objet immédiat dç sa connaissance, on ne pourrait pas dire pour cela . que notre esprit fût pour le soleil, et non pas pour Dieu. »
RÉPONSE. — Je nie sa majeure. J*ai dit tant de fois, que rame ne se connaissait point elle-même , et qu'elle n'avait que sentiment intérieur de son existence et de ses modalités actuelles, que je ne comprends pas, comment M. Arnauld suppose que je crois qu'elle se connaît. Car enfin, il combat fort au long dans les chapitres 92, 23 et 2i, le sentiment que j'ai, qu'elle ne se connaît pas. J'ai dit plusieurs fois, qu<* l'âme n'était que ténèbres à elle-même, que. sa substance était inintelligible, et qu'elle ne verrait jamais ce qu elle est. jusqu'à ce qu'elle pût contempler son idée, ou V archétype sur lequerDieu l'a formée, et hors duquel rien n'est intelligible . car toute la capacité que nous avons de connaître n'est faite que pour voir la lumière , hors de laquelle on ne voit ou un ne connaît aucune chose, parce que Dieu n'agit que pour lui et ne fait les esprits que pour la raison qui lui est consuU stantielle.
CHAPITRE XX. — Képonsc aux dix-builiéino, dix-ii?ii\iénie rt viaglléme chapitres.
1. Ecoutons M. Ârnauld. « Je me persuade que Ton \er maintenant, que j'ai eu raison de ne me pas amuser à répondre aux preuves, dont cet auteur si ingénieux ei subtil a cru avoir bien appuyé le sentiment qu'il a • <]> nous voyons toptes choses en Dieu. » Cela aurait été oê«>—
A M. ARNAULI>. 397
Sciire , si on n'avait eu à lui opposer que des raisons vraisemblables; car on ne peut juger alors, qui sont celles qui le sont le plus , qu'en les comparant les unes aux autres. Mais cette comparaison est inutile , quand on peut faire voir dcmonstrativement la fausseté d'une opinion que Ton combat. Et je ne crois point me tromper, quand j'ose espérer que toutes les personnes trouveront que je l'ai fait ici. »
RÉPONSE. — Et moi, Monsieur, je ne crois point me tromper, quand j'ose espérer que toutes les personnes qui entendront mon sentiment et sa réponse, jugeront que, bien loin que M. Arnauld en ait fait voir démonstrativement la fausseté, il n'y a pas seulement donné la moindre atteinte , faute de le bien concevoir et d'écouter trop son chagrin qui l'en empêchait.
II. M. Arnauld prétend dans ce chapitre et dans les deux qui suivent, ôter trois « préjugés, qui pourraient, dit-il, empêcher qu'on ne se rende si facilement à ce qu'il dit contre la nouvelle philosophie des idées. »
Le premier préjugé, c'est la réputation de l'auteur de la Recherche de la Vérité, Voilà , Monsieur, un grand préjugé ! Plût à Dieu que la réputation de M. Arnauld ne fît point plus de tort à la vérité que la mienne I Quand on croit ce que dit M. Arnauld sur sa parole, ce n'est pas \k préjugé. Mais quand on est ébraqlé par mes raisons , auxquelles M. Arnauld dit cavalièrement, « qu'il a eu raison de ne pas s'amuser à répondre , » c'est préjugé, qu'on y prenne garde. « Car j'ai acquis, dit-il, une si grande réputation dans le monde; et avec raison (car il y. a dans mon livre un grand nombre de très-belles choses), qu'il y aura bien des gens qui auront peine à croire, qu'un si grand esprit et si pénétrant, puisse être repris avec justice d'avoir avancé tant djB choses si peu raisonnables. »
RÉPONSE. — m. En vérité, Monsieur, ia plus fausse pensée de M. Arnauld , c'est que l'auteur de la Recherche de la Vérité ait V esprit si gn-and et si pénétrant. Je doute même quo
398 BÊPONSE DE MALEBRANCHE
M. Arnauld ait ce sentiment de moi : car si cela était, comment raccorder avec lui-même , 4ui qui me fait dire tant d'extravagances et si contraires au sens commun ? Mais quoi qu'il en soit , je me connais mieux que M. Amauld ne me connaît, et je rends ce témoignage à la vérité, en l'honneur de la raison qui m'éclaire , que s'il y a quelque chose de solide dans mes ouvrages , c'est uniquement que je ta consulte f au lieu des modalités de mon âme, qui ne sont essentiellement représentatives que des sentiments confus ; c*c$t que je tâche de discerner ses réponses , de celles que mo rendent à tous moments mes sens , mon imagination et mes passions , quelque effort que je fasse pour leur imposer silence. J'espère que les lecteurs ne me feront point d'honneur aux dépens de la vérité , et qu'ils ne rejetteront point mes raisons, sous ce prétexte, que j'ai assez d'esprit pour les surprendre. Je ne suis pas, comme M. Arnauld , aguerri dans les disputes. Quand il parle, la pnidence*veut qu'on ait de la défiance : sa réputation* son esprit, ses manières, et m;^me à l'égard de bien des genâ , l'état de ses afiàires , imposent étrangement. Mais moi, je n'ai nulle adresse, iii nulle qualité pour soutenir ce qae la vérité ne soutient pas. De sorte que si ma réputation est un préjugé qui peut favoriâer Terreur, et contre lequel on doit être en garde , certainement je puis dire , que celle de M. Arçauld est capable de faire entrer dans l'esprit les erreurs les plus dangereuses ei les plus insoutenables. 11 me semble que pour renverser me^ sentiments , il suffit de réfuter les raisons qui les appuient : à quoi M. Arnauld tfa pas cru devoir s^amuser. Mats qmu&d j'aurais détruit son ouvrage de fond en comble, j'apprébesbderais encore avec raison , que sa réputation ne fût un prrjugé assez fort pour le rétablir et pour l'affermir dans r«^ prit de bien des gens.
IV. Le second préjugé contre lequel M. Arnauld OMir son lecteur, c'est qu'il semble que mon sentânent, «|u\r voit en Dieu toutes choses, « fait mieux voir qu'aucun «ulr»-
combien les esprits sont dépendants de Dieu , et combien ils lui doivent être unis. » C'est le titre du dix-neuvième cha-* pitre.
RÉPONSE. — M. Arnauld connaît trop bien les hommes pour croire que ce sentiment , quon voit en Dku toutes cho* ses, soit de leur goût; et qu'ainsi il est à propos de lui^ ôter cet air de religion qui peut favoriser son entrée dans les esprits. Certainement , Monsieur, tous les préjugés sont contraires à mon sentiment ; et je sais par expérience , que les personnes même qui ont le plus de piété , ne sont pas toujours les plus portées à le recevoir. Quand M. Arnauld rappelle mystérieux , c'est qu'il sait bien que cette exprès* sion réjouit le monde. Quand il le traite de ridicule , c'est qu'il suit les mouvements naturels de l'imagination. Car limagination , qui est la maîtresse du monde, ne permettra jamais qu'on invoque la raison , et qu'on la consulte. La vérité ne règne point ici-bas : l'imagination, qui s'est révoltée, l'en a bannie.
V. Qu'on invoque les Muses au commencement d'un poëme; qu'on mette en mouvement les esprits et le sang par la mesure des vers, et l'àme en fureur par une peinture vive des objets de nos passions ; voilà le goût du siècle corrompu; car rien ne parait grand à l'esprit, que ce qui frappe vive*» Tnent l'imagination. Mais qu'on invoque la raison; qu'on exhorte les hommes à rentrer en eux-mêmes , pour y enten* dre la voix basse, mais pure et intelligible de la vérité qui leur parle; on devient le sujet de la raillerie des imaginations hardies, ou l'objet de la frayeur des imaginations fai* fciles, qui appréhendent tout ce qui ne leur est point familier: O'^e&i une mystérieuse pensée, que de dire qu'on voit toutes etioses en Dieu; c'est une nouvelle philosophie des idées, qui xrk^rite d'être traitée de ridicule. Voilà comme parlent ceux r|ui ont l'imagination vive et hardie. Mais ceux qui l'ont fai- [ >lo appréhendent d'avoir commerce avec Dieu ; ils aiment ^î€=*ux rep;arder les corps comme le principe de leurs con-
/kOO RÉPONSE DE HALEBRANCHE
naissances, et se familiariser avec eux , que de reconnaître leur grandeur, soutenir leur dignité , vivre en société avec le Dieu invisible. Bassesse d'esprit , fausse humilité , crainte servile qui affaiblit ou qui éteint la noble ardeur de la charité des enfants de Dieu.
VI. Je crois, Monsieur, que vous voyez bien que c'e?! prendre une précaution fort inutile , que d'avertir le monde qu'il prenne garde au préjugé avantageux à mon sentimenl : car cela m'a obligé à faire attention aux préjugés qui lui sont désavantageux. Et j'espère maintenant, que la réputation de M. Arnauld et la disposition où l'on est naturellement à l'égard de ce sentiment , quon voit en Dieu touffs choses, sont deux préjugés qui feront moins de tort à la ^êrité, qu'ils n'eussent fait, si M. Ârnauld n'avait point voulu ^précautîonner.son lecteur aussi mal à propos qu'il a fait.
YII. Mais dans son vingtième chapitre, il parle encore d'une troisième chose, qu'il lui plaît aussi d'appeler préjuge. et qui lui paraît capable de favoriser ma mystérieuse pem^, > ou ma nouvelle philosophie des idées. Voilà comme il l'explique dans le titre du chapitre du troisième préjugé : « Qu'en n'admettant , point cette philosophie des idées, on est réduit à dire que notre âme pense, parce que c'est sa nature . vi que Dieu en la créant lui a donné la faculté de penser. » ' Je dis. Monsieur, qu'on voit en Dieu toutes choses; M. Arnauld : que l'àme connaît la vérité, parce que cest sa naiur* de penser : lequel des deux sentiments est conforme aux pn» jugés? Il est clair que les préjugés ne favorisent pas les s**nliments extraordinaires. Or, selon M. Arnauld, page 20 • mon sentiment est extraordinaire; il l'appelle ailleurs t. étrange paradoxe : et ce sentiment, que idîne pense, par que c'est sa nature, est celui de tous ceux qui n'ont jama examiné le fond de la question : c'est un sentiment fort con mua. Pourquoi donc appréhende-t-il qu'on ne rejette jv préjugé son opinion, et qu'on ne donne dans la mieniH' Est-ce là appeler les choses par leur nom? Aurais-je rai-.
disputant contre un cartésien, de dire qu'il faut prendre garde d'entrer par préjugé dans l'opinion de ceux qui disent que les bêtes ne sentent point? Mais c'est que pour soutenir une méchante cause, il faut faire tout valoir. Il faut du moins prendre Tair et les manières d'un homme qui suit exactement la lumière de la raison, et qui n'appréhende rien tant que les préjugés. Néanmoins, j'espère qu'on verra bien que les trois prétendus préjugés, qui sont les seuls que M. Arnauld fait semblant de craindre , ne lui peuvent faire de mal ; et que d'autres préjugés eussent fait beaucoup de tort à la vérité, s'il ne m'avait obligé d'y faire penser les lecteurs.
CHAPITRE XXI. — Réfulalion'de quelques réponses que fait M. Arnauld aux preuves de mon sentiment.
1. M. Arnaud , dans les chap. 19 et 20 , prétend prouver (jue j'ai tort d'avoir joint ensemble ces deux propositions : V que c'est Dieu qui nous éclaire , et que nous ne sommes point à nous-mêmes notre lumière. » 11 soutient que Dieu est véritablement notre lumière, quoique nos modalités soient, selon son opinion, essentiellement représentatives; « parce que , selon le sentiment de l'auteur de ïa Recherche de la Vérité (car il semble qu'il craigne même en cela d'ôter à rame sa prétendue faculté de penser , et de rendre à Dieu seul tout l'honneur qui est dû à sa puissance, comme il ne rend pas tout celui qui est dû à sa sagesse , raison universelle des intelligences), il n'y a que Dieu, dit-il, qui soit la cause véritable des modifications de l'âme. » Ainsi, quoiqu'elle ne voie les choses que dans ses propres modalités , elle n'est point à elle-même sa lumière , puisqu'elle ne peut rien connaître que Dieu n'agisse en elle.
RÉPONSE. — II. Je réponds qu'en ce sens l'homme n'est pointa lui-même la caM.se de sa lumière; mais je soutiens que même en ce sens il ne laisse pas de s'éclairor vérilablc-
402 RÊrO>SE DE MALEBRANCHE
ment, ou d'être à lui-même réeUemmi et fwrmeUememt m lumière; car ce qui nous éclaire formellement, c'est ce qui nous représente formellement la vérité ; c'est ce qui doim représente les objets intelligibles dans lesquels nous déooovrons la vérité , ou , ce qui est la même chose , entre lesquels nous découvrons les rapports; car la vérité ne consiste que dans les rapports que les cboses ont entre elles , puisque deux et deux sont quatre, ou deux et deux ne sont pas cinq, ne sont des vérités que parce qu'il y a un rapport d'égalité entre deux et deux et quatre, et un d'inégalité entre deux et deux et cinq. Or , selon le sentiment de M. Amauld , « les modalités sont essentiellement représentatives, » niHhsealement des créatures , mais même du Créateur , du fîni et de rinBni , des nombres, de. l'étendue, de l'âme même, et généralement de tout ce que l'esprit connaît. Donc , seloo le sentiment de M. Arnauld, l'esprit est à lui-même sa lumière; ce que saint Augustin lui défend de dire par ces paroles : Die quia tu iibi lumen non es, etc^
m. Il est visible que celui qui allume un flambeau n'est pas la lumière corporelle du flambeau , quoique le flambeau n'ait sa lumière que par celui qui l'allume : c'est le flambeau qui éclaire, c'est le flambeau qui représente les objets et qui les rend visibles par sa propre lumière. Si donc les modalités de l'âme sont essentiellement représentatives; si l'âme voit, en se considérant, les objets qui renvironneot , et généralement toutes choses, quoiqu'elle ne soit pas la cause de sa lumière , ce que je n'attribue pas à ceux qui ne sont point de mon sentiment : « elle est â elle-même réellement et formellement sa lumière , elle s'éclaire elle-même; » elle voit la vérité, non dans une raison universelle et < mune à tous les hommes, comme le dit saint Augustin , i dans sa propre substance.