‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 148 sur 159 · IV. J'ai dit dans la Recherché de la Vérité*, que mon seo · texte numérisé non relu

IV. J'ai dit dans la Recherché de la Vérité*, que mon seo

* Chap. e de U deuxième parUe du troisième litre.

A M. AflNAtILD. AOS

liment mettait « led esprits dans une entière dépendance de Dieu , et la plus grande qui puisse être ; » qu'en le supposant nous ne saurions rien voir que Dieu même ne nous le fasse voir : Non sumus mfficienie» cogiiare aliquid a nobis , lan" quam ex nobis , sed aufficientia nosira ex Deo est *; que c'est Dieu même qui éclaire les philosophes dans les connais* sances que les hommes ingrats appellent naturelles, quoiqu'elles ne leur viennent que du Ciel : Deus enim illis mani" fesiavit, etc.*.

Sur cela, M. Arnauld fait de grands discours pour faire voir que ces textes ne prouvent pas que la manière dont je crois qu'on voit les objets est la véritable. Mais ce n'est pas aussi ce que j'ai prétendu en les rapportant , mais seulement que ma pensée s'accommodait , du moins aussi bien qu'aucune autre, avec l'Écriture, ce que M. Arnauld ne peut nier. J'ai prétendu que les philosophes païens avaient reçu de Dieu les connaissances qu'on nomme naturelles , et qu'on apprend par un désir de simple curiosité. La connaissance que les philosophes avaient de l'existence et de la puissance de Dieu était naturelle , puisque Dieu s'est fait connattre par ses ouvrages depuis la création du monde : Invisibilia enim ipsius a creatura mundi, per ea quœ facta sunt intel' lecta , conspiciuntur '. Et cependant cette connaissance , quoique naturelle , était un don de Dieu : Deus enim ilîis manifesiavit. Saint Paul prouve même que Dieu leur avait donné cette connaissance par ces paroles : Invisibilia enim ipsius, etc. Et saint Augustin , en plusieurs endroits , prétend que ces philosophes sont tombés dans l'aveuglement, parce qu'ils n'ont pas reconnu que la connaissance qu'ils avaient acquise par leur application était véritablement un don de Dieu : Qwd curiosiiate invenerunt, dit-il, superbia perdideruni : dicentes enim se esse sapientes , id est donum

• IF. Cor., 3,5.

' Rom., 1 , 19.

' Boni., 1 , 20,

UQli BÉPOMSE DE MALEBRANCHE

Dei sibi iribuenles, stulti faeti 8uni\, sMmaginant que leiiis connaissances venaient uniquement de la faculté qij*il> avaient de méditer, s'imaginant être sages par eux-mêmes , stulti. facii sunt, en cela même ils étaient insensés : Habes remedium a contrario *, dit le même saint en un autre endroit, si.dicendo te esse sapientem, stultus foetus es : die te stultum, et sapiens eris. Sic die. Die et intus, quia sic est ut dicis, Prorsus quod ad te ipsum pertinet, quod ad tua tenelrrosus es. Dites que vos modalités ne sont point essentidlement représentatives, et que vous n'êtes point à vousmême votre Lumière. N'imitez pas ces philosophes insensés qui eussent rendu grâces à Dieu , qui leur avait donné cette connaissance , s'ils eussent bien reconnu cette vérité : Qui . si çratias egissent Deo, qui dederat hane sapientiam , non aliquid tribuissent cogitationibus suis^. Consultez enfin la lumière des saints , le Verbe éternel , et non votre propre esprit ou vos propres modalités , si vous ne voulez tomber dans l'aveuglement et dans l'erreur.

V. M. Arnauld est admirable dans tout son livre : car souvent à chaque membre d'une période il y a qtioIqiH^ méprise. Voici , par exemple , une période où il nV en a que quatre :

« Il ne s'agit point ici proprement, dit M. Amauld, de certaines vérités de morale dont Dieu avait imprimé la connaissance dans le premier homme , et que le péché n*a pas entièrement effacées dans l'âme de ses enfants. Ce sont ce< vérités que saint Augustin dit souvent que nous voyons on Dieu ; mais comme il ne s'est point expliqué sur la inaniôn* dont nous les voyons , cela ne peut servir à cet auteur « qm a même été assez sincère pour ne se |X)int prévaloir de l'autorité do ce saint , parce qu'il n'était pas de son opinum. Car, nous ne disons pas, dit-il, que nous voyons Diou t r.

De YerbtH Domini , s?rm. 53.

\h\d t »erm. 8.

'» PTjM)*. quarumâam propos, in Epiu. ad Aom., propos. 4.

<( voyant les vérités éternelles , comme ledit saint Augustin, « mais en voyant les idées de ces vérités; car l'égalité entre « les idées, qui est la vérité, n'est qu'un rapport qui n'est « rien de réel. »

RÉPONSE. — VI. Tout ce discours est faux; car premièrement il s'agit ici des vérités de morcde, aussi bien que de toutes les autres. M. Arnauld répond ici à un chapitre qui a pour titre : Qu'on voit toutes choses en Dieu , et ce titre n'exclut rien. De plus, dans ce chapitre, et plus particulièrement dans rËclaircissement qui y a rapport , je tâche de faire voir que Tordre immuable et nécessaire est la loi divine , aussi bien que la nôtre ; que c'est le principe de toutes les lois humaines et de toutes les règles de la véritable morale. . VIL En second lieu , M. Arnauld ne sait pas trop bien son saint Augustin ; car saint Augustin prétend que toutes les vérités des sciences humaines, de l'arithmétique, de la géométrie, de la métaphysique , se voient en Dieu aussi bien que les vérités de morale. Est-ce que saint Augustin ne parle que de la morale , lorsqu'il dit généralement : De univer sis auiem quœ intelligimus * , non loquentem qui personat foris, sed intus ipsi menti prœsideniem consulimus veriiaiem, verbis fortasse ut consulamus admoniti. Ille autem qui consuiitur docet, qui in interiore hoinine habitare dictus est Christus, idest incommutabilis Dei virtus, atque sempitema Sapientia. Et plus bas : Num hoc Magistri profitentur , ut cogitata eorum, ac non ipsœ disciplinœ , quas loquendo se trctdere putani', percipiantur atque teneantur, Nam quis tain stulte curiosus est, qui filium suum mittat in scholam, ut quid niagister cogitet , discat ? At istas omnes disciplinas quas se docere profitentur, ipsiusque virtutis atque sapienliœ cum verbis expUcaverint , tun/P illi qui discipuli vocantur, utrum vera dicta sint apud semetipsos considérant, interiorem scilicet illam veritatem pro viribus intuentes. Tune ergodiscunt,

' ne Magluro , cap. ii.

|v4ifviiMlF m rifïo iHit* um mnUn*ft? f^dnl hup\ ^iréU^nrl \tm. l'ar totit iu> <]u'it <îil *hmsr ci* ïtrr^ tir 1 ' fi'iistqu^ |Kittr fuiiii imw Um concevoir fo ({110 iMMi^eroM h déjà ptiî la fui, qu'y u\ a qtit^ ittsuMUirbt , i|ije la fm^^ti

par rérMl(9fic:6 iW ^^ lumien* . d qui nmii* insèlfittir |Hir !>«' Uiriiè de m parole /'^ /am nft9t mr^ivrntti lanfiim, amI;»!^

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Bnial Aui^iiiitijï a)iiiir |i&rt<S an p€{) eo pditoairit iOfiloi]Ut^f fait €*}Uis rétrïK^liatiuii ; i^m gyrt^/crn» ^uim

^«Tiif fWf* fi"*.

A M. AENAULD.

encore ici d'autres passages, pour convaincre M. Amauld, que, selon salht Augustin, on voit en Dieu les vérités'métapbysiques, géométriques, etc., aussi bien que les vérités de morale.

VIII. En troisième lieu , il n*est pas vrai que saint Augustin ne se soit point e^cpliqué sur la manière dont on voit les vérités. Car n'est-il pas visible qu'il rejette les modalités essentiellement représentatives de M. Arnauld , lorsqu'il dit qu'on ne voit la vérité ({ue dans une lumière universelle et commune à tous, dans la sagesse de Dieu même, dans la vérité immuable, éternelle, immense, qui est la même dans l'Orient et dans l'Occident, aujourd'hui et avant que le monde fût créé, dans mon esprit et dans celui de toutes les intelligences? Peut-on voir un passage plus formel contre ce que dit M. Arnauld, que celui-ci du livre ii du Libre arbitre, chap. 43. OtMffropter nullo modo negaveris èsse incommutabilem veri^ tuteiH , hivv uwnia qiuv iimmmniiahiUkr rera sunt contineniem, t}uûm nQnptimit dicûre tuam, vd laeam , rel cujusvis hominis; Hr*fl 0jnnihu» ifmytnmutahîUa vera vernentibus miris modis st'rjTtitm ft puhtiftuni hitïn^n prœsto esse ac se prcebere commu- ^ i*iietn ffUùti oitimbua rntiocinantibus atque intelt i*>it , ad Hiiiiis ettrum proprie naturam perti-

tond qu«.i It** vérii^^'s (jue l'on voit n'existent

de celui qtii \^ voit; que l'on fait les

que L'idée de l'étendue est

in esprit; et saint Au-

ie soient plus réels que

^ des choses par Tim-

i$ mente tam cœcusest,

in geometria docentur,

m veriiatem *? Et dans

Sensi etiam numéros

Z|08 RÉPÔINSË J)E MALëBRANCHE

omnibus corporis sensibus quos numeramus ; sed illi sunl quibus' numeramus', nec imagines istorum sunt* et ideo vMe sunt. Rideai me isla dicentem qui eos non videl, et ego doleam ridentem me. Et dans son livre de VImmortalité de VAme (chap. \0): Ea quœ intelligil animus,quum se avertit a corpore, non sunt profecto corporea, et tamen sunt maxime quœ sunt , nam eodem modo semper sese habent, Nam nihil absurdius dici potest, quameaesse quœ ocuHs videmus, ea non esse quœ intelligentia cernimus,

M. Arnauld prétend aussi qu'il n'est pas nécessaire que l'esprit soit uni à son objet immédiat. Selon lui , c'est un préjugé; car, selon lui, la réalité objective n'est que la modalité de l'âme. Et saint Augustin continue : Hœc autem quœ inlelliguntur eodem modo esse habentia, quum ea intuetur animus, satis ostendit , se iJlis esse conjunctum miro quodam eodemqw incorporaîi modo, scilicet non localiter. En un mot, il faut que M. Arnauld, qui est si prodigue en citations, ait la mémoire du monde la plus malheureuse pour avoir avancé que saint Augustin n*a pas cru qu'on vît en Dieu d'autres vérités que de morale, et qu'il ne s'est point expliqué sur la manière dont on voyait ces vérités; car il n'y a rien dont saint Augustin parle tant dans ses ouvrages de philosophie , où ii établit ses principes. Je crois que seulement dans son secoDil livre du Libre arbitre , depuis le chapitre 8 jusque vers la fm, ii condamne plus de vingt fois le sentiment de M. Ar^ nauld. Chose étrange que le chagrin de M. Arnauld lui ai; fait oublier ce qu'il a traduit autrefois dans les Confessiot^^ de saint Augustin et dans le Livre de la véritable Religion.

IX. Afin , Monsieur, que vous découvriez plus clairemenx la quatrième et dernière méprise où M. Arnauld est tornlHdans une seule période de sa critique , il faut que je vous ta répète encore tout entière : « Ce sont ces vérités de morale que saint Augustin dit souvent que nous voyons en Meu mais comme il ne s'est point expliqué sur la manière di-n nous les voyons , cela ne peut servir à cet auteur (je vîe^-

A M. AHKAULD. 609

de répondre à tout cela), qui a même été assez sincère pour ne se point prévaloir de l'autorité de ce saint, parce qu'il n'était pas de son opinion. » « Car nous ne disons pas ', « dit-il , que nous voyons en Dieu en voyant les vérités éter- « nelles, comme le dit saint Augustin, mais en voyant les « idées de ces vérités. Car l'égalité entre les idées , qui est la « vérité, n'est qu'un rapport qui n'est rien de réel. »

Je réponds à M. Arnauld que je n'ai point la fausse sincérité qu'il m'attribue, et que j'ai toujours cru et soutenu que saint Augustin était de mon opinion à l'égard de la manière dont on voit en Dieu les vérités géométriques et métaphysiques, aussi bien que celles de morale. M. Arnauld se trompe fort d'avoir cru le contraire; mais il ne prend pas garde à ce qu'il fait, d'apporter le passage qu'il cite de la Recherche de la Vérité , pour preuve que je n'ai pas sur cela le même sentiment que saint Augustin. Selon ce passage même, saint Augustin prétend que Von voit Dieu en quelque manière lorsqu'on voit les vérités étemelles. Et moi je dis dans ce même passage , qu'on voit Dieu en quelque manière lorsqu'on voit les idées de ces vérités. Voilà la différence qui, selon ce passage de la Recherche de la Vérité, est entre le sentiment de saint Augustin^ et le mien. N'est-il pas visible que toute cette différence ne consiste que dans la manière d'expliquer une même chose ; et que nous convenons saint Augustin et moi , que l'on voit en Dieu les vérités éternelles? Pourquoi donc M. Arnauld dit-il , « que je suis assez sincère pour ne me point prévaloir de l'autorité de saint Augustin , parce qu'il n'était pas de mon opinion? » Et pourquoi cite-t-il un passage qui dit tout le contraire de ce qu'il prétend prouver? N'estr-ce point que lorsqu'on renonce à la raison, que Ton combat ses pouvoirs , qu'on ne la veut point pour son maître , qu'on lui substitue des modalités qui ne sont que ténèbres, ou représentatives de sentiments confus, elle nous

' Recherche de la Vérité , chap. 6 de la deuxième partie du Iroisièm livre.

610 BÉPONSË DE MALEDRâNCUE

abandonne à nouâ-mèmes? Car en6u, Mooôieur, combien de méprises en peu de paroles, et de quelle grosseur serait un volume , si j'examinais en particulier tout l'ouvrage de M. Arnauld , qui certainement est composé avec la dernière négli* gence, où il n'y a rien de solide ou de vraisemblable à dire contre ce sentiment, v qu'on voit en Dieu ou dans la raison universelle toutes les choses que Ton connaît, ou dont on a des idées claires. »

CHAPITRE XXIf. — Réponses aux viiigl-uiiièmc el >ingt-iJeu\iéfnc ' chapitres.

I. Je ne crois pas devoir rien répondre à M. Amauld sur son vingt-unième chapitre, où il prétend faire voir que je me suis expliqué confusément sur les quatre manières dont on voit les choses; si ce n'est que quand on se met un peu sur le tard à philosopher, on ne prend pas facilement le sens de ceux qui méditent; et que cela même est moralement impossible, quand le chagrin est de la partie.Car je n'ai encore vu personne accoutumé à la méditation, qui ne conçût distinctement et sans peine les quatre manières dont je dis dans la Hecherthe de la Vérité, qu'on peut connaître les choses. Mais il n'y a rien qu'on ne trouve confus quand on n'a pas l'esprit net, et il ne peut rien venir de bon de ceux que nous n'aimons pas, principalement quand l'imagination est excitée et que les passions sont en mouvement. Car c'est une propriété essentielle aux passions de répandre leur malignité sur les objets qui les excitent, pour la même raison que les sens attachent, aux objets qui les frappent , les qualités sensibles dont ils sont touchés à l'occasion de ces mêmes objets. Les paasiott n'ont point de meilleur moyen pour justiûer leur déréglemeot et leur injustice. Ceux qui auront lu et bien conçu la Rechercht de la Vérité jugeront si j'ai tort de répondre ainsi cavalièrement au vingt-unième chapitre de M. Arnauld , et si cette réponse ne suffirait pas môme pour les chapitres qui suiveat

A M. ARNAULD. i^lt

jusqu'à la fin de son livre. Vous l'allez voir, Monsieur, en partie dans un examen plus particulier de son vingt^leuxiènie chapitre, dans lequel il prétend prouver, que selon mes principes , j'ai dû dire que nous voyons notre âme en Dieu et par son idée. Voici comme il raisonne :

IL Selon mon sentiment, les idées de toutes choses sont en Dieu , et je connais en elle les créatures , parce que Dieu me les découvre, a Or, dit M. Amauld, Tidée de notre âme n'est-elie pas en Dieu, aussi bien que celle de retendue? Et ce qu'il y a en Dieu qui représente notre âme, n'est-il pas aussi spirituel, aussi intelligible et aussi présent à l'esprit que ce qui représente les corps ? Et il est même sans difficulté que ce ç|u'il y a en Dieu qui représente notre âme, qui a été créée à son image et à sa ressemblance, parce qu'il a voulu qu'elle fût comme lui une nature intelligente, est plus propre à faire que notre âme se puisse voir en Dieu , que ce qu'il y a en lui qui représente les corps, qui, ne pouvant être qu'éminemment et non pas /ormel/em^n/ étendu, figuré, divisible, mobile, ne peut être propre à les faire voir à notre esprit, qui les doit concevoir étendus, figurés, divisibles, niobiles. Pourquoi donc , si notre âme voyait les corps en Dieu , ne s'y verrait-elle pas elle-même ?

« Tout ce que peut dire cet auteur, est que Dieu n'a pas voulu découvrir à notre âme ce qui est dans lui qui la représente , au lieu qu'il veut bien lui découvrir ce qui est dans lui qui représente les corps. Mais qui lui a appris que Dieu veut l'un et qu'il ne veut pas l'autre? N'appréhendet-il point, en mettant comme il lui plaît ces inégalités dans la conduite de Dieu, ce qu'il témoigne appréhender si fort en d'autres rencontres, qu'elle n'ait pas assez les caractères qu'il prétend se devoir toujours rencontrer dans la conduile de l'Être parfait, qui est d'être uniforme, constante, réglée? Car y pourraitron trouver de l'uniformité si , au regard de la môme âme à qui il a bien voulu être intimement uni , il lui découvrait celles de ses perfections qui représentent les plus

412 RÉPONSE DE MALEDRANGHE

viles de ses créatures , savoir les choses matérielles, en lui' cachant celles qui représentent les plus nobles , savoir les spirituelles? Quelle uniformité pourraitron trouver en cela? »

RÉPONSE. — m. Paraît-il , Monsieur, par ce discours, que M. Arnauld sache seulement distinguer entre connaître et sentir, entre avoir l'idée claire d'une chose ou le sentiment confus? « L'idée, dit-il, ou l archétype de Tâme est en Dieu, aussi bien que celle du corps. Pourquoi donc ne voyons-nous pas l'âme en Dieu et par son idée , aussi bien que nous connaissons rétendue qui la représente? » La réponse est facile. C'est que nous ne connaissons pas même notre âme , et que nous n'en avons qu'un sentiment intérieur et confus. Si nou> la connaissions aussi clairement que l'étendue ^ nous la connaîtrions en Dieu , qui seul est lumière, en qui toutes choses sont lumière, et hors de qui l'âme, quoique spirituelle, es4 entièrement inintelligible à elle-même. Nous la connaîtrions par l'idée sur laquelle elle a été formée , et dans laquelle « quoique nous n'eussions jamais senti la douleur, nous découvririons clairement que nous en pourrions sentir : de même que Dieu connaît la douleur et toutes les qualités sensibles sans les sentir. Mais nous ne pouvons pas sentir en Dieu la douleur, où elle n'est pas sentiment confus, mais lumière intelligible ; nous ne pouvons la sentir qu'en nous-mêmes, par l'action néanmoins de celui qui seul a la puissance de noit^ la faire sentir, et qui .en cela ne nous communique point >,i sagesse et sa lumière.

IV. « Qui m'a appris , dit M. Arnauld , que Dieu veut qrr je voie l'étendue par son idée et non pas l'âme ?» Je lui n*ponds que pour moi je suis sûr que j'ai intelligence de rétt^rdue, et qu'en contemplant l'idée des corps j'y découvre durement qu'ils peuvent être ronds, carrés, pyramidaux, el. Je puis méditer éternellement sur les rapports de Tétendu* et découvrir sans cesse de nouvelles vérités en contempla' ridée que j'en ai ; mais je sens fort bien que je ne puis fa • le même de Fâme. Je ne puis , quelque ofTorl que je f»>-*

connaître qu'elle soit capable de douleur ni d'aucun autre sentiment en contemplant son idée prétendue. Je ne sais d'elle que ce que le sentiment intérieur et confus m'en apprend sensiblement , et non point intelligiblement. Je suis convaincu, enfin, que je ne suis que ténèbres à moi-même, que ma substance par elle-même m'est intelligible, et que je ne saurai jamais clairement ce que je suis, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de me manifester l'archétype sur lequel j'ai été formé ; ce que les mêmes objections de M. Arnauld m'obligent de répéter à tous moments.

V. a Mais n'appréhende-t-il point, continue M. Arnauld, en mettant comme il lui plaît ces inégalités dans la conduite de Dieu , ce qu'il témoigne appréhender si fort en d'autres rencontres, qu'elle n'ait pas assez les caractères qu'il prétend se devoir toujours rencontrer dans la conduite de l'Être parfait, qui est d'être uniforme, constante et réglée? Gary pourrait-on trouver de l'uniformité si, au regard de la même âme à qui il a bien voulu être intimement uni , il lui découvrait celles de ses perfections qui représentent les plus viles de ses créatures, savoir les choses matérielles, en lui cachant celles qui représentent les plus nobles , savoir les spirituelles ? Quelle uniformité pourrait-on trouver en cela ? »

RÉPONSE. — VI. Ce discours a quelque rapport au Traité de la Nature et de la Grâce, ' où je justifie la sagesse et la bonté de Dieu par ce principe, que sa conduite doit porter le caractère de ses attributs , et , par conséquent , être uniforme, constante, générale, etc. Mais il paraît, par cette objection , que M. Arnauld le prend bien de travers. Dieu agit d'une manière uniforme et constante , parce qu'il suit exactement les lois générales qu'il a établies , et non point parce qu'il y a de la diversité dans son action. Il ne pleut pas également dans tous les pays ; mais ce n'est pas par la diversité des effets, c'est par l'uniformité de la conduite qui produit ces divers effets qu'il faut juger de la cause. Dieu répand la pluie en conséquence des mômes lois générales

k\li RÉPONSE DE MALEBBANCHE

qui font tomber la grêle, lois qu'il suit constamment, et c'est en cela que sa conduite est uniforme et porte le caractère de ses attributs. Mais apparemment M. Arnauld , aussi bien que quelques autres qui condamnent sans réflexion ce qu'on a écrit après y avoir bien pensé, s'est imaginé que dans ce Traité je soutiens que Dieu donne à tous les hom* mes une grâce égale, afin qu'il y ait de l'uniformité dans sa conduite ; c'est comme si on concluait que ma pensée est que tous les corps sont également agités, et, par conséquent, également durs ou fluides, chauds ou froids, etc., à cause que je crois qu'ils ne sont mus qu'en conséquence des lois générales des communications des mouvements.

Vn. Mais pour répondre à l'objection de M. Arnauld, je dis que l'uniformité de la conduite de Dieu à l'égard des idées par lesquelles il nous éclaire , et des sentiments par lesquels il nous touche et nous détermine comme par instinct à agir, consiste en ce que Dieu , par des lois générales, a uni l'esprit à la raison universelle pour en être instruit , et au corps pour être averti de ses besoins ; et que la raison , par sa lumière , parle à l'esprit en conséquence de son attention ou de ses désirs , et que le corps parle à l'àme par des sentiments confus , non en conséquence de ses désirs, mais en conséquence des ébranlements qui arrivent dans les fibres du cerveau ; et que l'uniformité de la conduite de Dieu consiste en ce qu'il suit exactement ces lois. Ainsi , prétendra que Dieu doit manifester à l'âme l'idée qui la représente, puisqu'il lui manifeste l'idée des corps aGn qu'il y ait uniformité dans sa conduite , c'est ne pas concevoir le principe dont on tire des conséquences.

VIII. M. Arnauld continue ainsi : a^J'ajoute une autre règle que cet auteur fait souvent valoir, c'est que la volonU* de Dieu est toujours conforme à l'ordre. Or, n'est-il pas tk l'ordre que notre âme soit pour le moins autant éclaira 6t Dieu à l'égard de la connaissance de soi-même qu*à Téf^n* des choses matérielles ? Et, puisque c'est en cela que cet «m>

teur itfet rillumination de Dieii au regard de la connaissance des choses naturelles , en ce qu'il nous les fait voir en luimême, la volonté de Dieu ne serait donc pas conforme à l'ordre si , nous faisant voir toutes les choses matérielles en lui, il n'y avait que notre âme au regard de laquelle il ne nous ferait pas la même grâce de nous la faire voir en lui , quoiqu'il nous fût beaucoup plus important de la connaitre en cette manière (si ce qu'en dit cet auteur était véritable) que de connaitre des corps. »

RÉPONSE. — IK. Quoi ! Monsieur, estrce que j'ai tort de faire souvent valoir dans le Traité de la Nature et de la Grâce, cette règle : « Que la volonté de Dieu est toujours conforme à l'ordre; » si par l'ordre on entend ce que j'entends, Tordre immuable et nécessaire , la sagesse et la vérité éternelle , peut-on douter que Dieu n'aime et ne suive cet ordre nécessairement, invinciblement, inviolablement?

« Mais n'est-ii pas de l'ordre , dit M. Arnauld , que notre âme soit pour le moins autant éclairée de Dieu à l'égard de la connaissance de soi-même, qu'à l'égard de la connaissance des choses matérielles? »

RÉPONSE. — Non , sans doute , du moins présentement ; car nous sommes pécheurs , et l'ignorance est une peine du péché. Nous devons vivre dans les ténèbres, jusqu'à ce que la foi nous conduise à l'intelligence de la vérité. N'est-il pas conforme à l'ordre que Dieu seul , qui est la véritable cause de nos sentiments , selon M. Arnauld , comme je le crois , nous fasse trouver plus de plaisir dans notre devoir, dans des actions saintes, dignes de Dieu et d'une créature faite à son image, que dans des actions brutales, dans la jouissance des corps? Et cependant il nous fait souffrir mille maux , lorsque nous faisons de bonnes œuvres, et la volupté nous tente. Quel dérèglement ! C'est que nous sommes pécheurs ; c'est que nous devons présentement nous sacrifier par la douleur et par la^ mort avant que d'obtenir notre récompense.

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