CHAPITRE IL
rentes figures et de différents mouvements; car, comme il a été dit dans la cinquième règle , quand on est arrivé jusqu'à connaître la nature d'une chose, on n'a plus rien à chercher ni à demander quant à la cause formelle. Et ainsi je puis seulement me demander pourquoi mon esprit est , et pourquoi l'étendue est; et alors je dois répondre par la cause efficiente , que c'est parce que Dieu a créé l'un et l'autre.
Comme donc il est clair que je pense, il est clair aussi que je pense à quelque chose , c'est-à-dire que je connais et que j'aperçois quelque chose; car la pensée est essentiellement cela. Et ainsi , ne pouvant y avoir de pensée ou de connaissance sans objet connu , je ne puis non plus me demander à moi-même la raison pourquoi je pense à quelque chose , que pourquoi je pense , étant impossible de penser qu'on ne pense à quelque chose. Mais je puis bien me demander pourquoi je pense à une chose plutôt qu'à une autre.
Les changements qui arrivent dans les substances simples ne font pas qu'elles soient autre chose que ce qu'elles étaient, mais seulement qu'elles sont d'une autre manière qu'elles n'étaient; et c'est ce qui doit faire distinguer les choses ou les substances d'avec les modes, ou manière d'être, que l'on peut appeller aussi des modifications. Mais, les vraies modifications ne se pouvant concevoir sans concevoir la substance dont elles sont modifications , si ma nature est de penser , et que je puisse penser à diverses choses , sans changer de nature , il faut que ces diverses pensées ne soient que différentes modifications de la pensée qui fait ma nature. Peut-être qu'il y a quelque pensée en moi qui ne change point et qu'on pourrait prendre pour l'essence de mon âme. (Ce n'est qu'un doute que je propose , car cela n'est pas nécessaire à ce que j'ai à dire dans la suite.) J'en trouve deux qu'on pourrait croire être telles : la pensée de l'Être universel, et celle qu'a l'àme de soi-même, car il semble que l'une et l'autre se trouve dans toutes les autres pensées. Celle de l'Être universel, parce qu'elle enferme toute l'idée de l'être, notre
âme n^ oonnaissant rien que sous la notion d'être ou pos* sible ou existant ; et la pensée que notre Ame a de soi-même, parce que,, quoi que ce soit que je connaisse, je connais que je le connais,, par^ une certaine réflexion virtuelle qui accom« pagne toutes mes pensées.
Je me connais donc moi-môme en connaissant toutes les autres choses. Et en effet , c'est par là principalement , ce ma semble, que l'on doit distinguer les êtres intelligents de ceux qui ne Ip sont pas ,. de ce que les premiers sunt conscia sui et suœ operationis, et les autres non. C'est-à-dire que les uns connaissent qu'ils sont et qu'ils agissent , et que les autres m le connaissent point. Ce qui. se dit plus heureusemen|; en latin qu'en français.
Mais, quelque soin que nous prenions de nous consulter nous-mêmes, nous ne sentons point qu'il y ait autre chose dans les pensées de notre âme qui peuvent changer, et que nous jugeons par là n'en être que des modifications, que dans celles qui ne changent point; car dan@ les unes et dans les autres nous ne voyons autre chose que la perception et la connaissance d'un objet. Nous ne ferions donc que nous embarrasser et nous éblouir, si nous voulions chercher coDuneot la perception d*un objet peut être en nous , ou ce que l'on entend par là ; parce que nous trouverons , si nous y voulons prendue garde , que c'est la même chose que de demander comment la matière peut être divisible ou. figurée , ou ce que Ton entend par être divisible et figuré. Car, puisque la nature de Tesprit est d'apercevoir les objets , les uns nécessairement, pour parler ainsi, et les autres contingemment, il est ridicule de demander d'où vient que notre esprit aperçoit les objets ; et ceux qui ne veulent pa^ voir ce que c'est qu'apercevoir les objets en se consultant eux-mêmes^ je ne sais pas comment le leur faire mieux entendre.
Ainsi , au regard de la cause formelle de la perception des objets il n'y a rien à demander ; car rien ne peut être plus clair, pourvu qu'on no s'arrête qu'à ce que Ton voit claire-