‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 3 sur 159 · VJ INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VJ INTRODUCTION

en nous créant, soit à mesure que nous pensons à quelque objet; ou notre esprit peut, en se considérant et ses propres perfections, découvrir toutes les choses qui sont au dehors ; ou enfin il est uni à un être tout parfait qui renferme généralement toutes les perfections intelligibles ou toutes les idées des êtres créés. De toutes ces suppositions , la dernière seule est conforme à la raispn ; d'où il suit que nous voyons toutes choses en Dieu.

Comment voyons-nous toutes choses en Dieu? c*estqu*il est absolument nécessaire que Dieu ait en lui-même les idées de tous les êtres qù*il a créés , puisque autrement il n'aurait pas pu les produire. Dieu donc étant le lieu des esprits , et dans une étroite union avec notre âme , il est certain que Tesprit peut voir ce qu'il y a en lui qui représente les êtres créés, puisque cela est très-spirituel » trèsintelligible et très-présent à Tesprit.

Mais parmi les choses que nous connaissons, les unes ont pour caractère d'être divisibles, mobiles, colorées» étendues. Si nous les voyons en Dieu, faut-il dire que le divisible, le mobile , la couleur et l'étendue même, résident formellement dans l'esprit pur et infmi , qui , étant étemel, doit échapper, par son essence , à tout ce qui est sentiment , état transitoire, ou propriété matérielle? Tant s'en faut; Dieu est la perfection même , et n'est que cela , car il ne se peut pas qu'un être enferme dans son essence la plus grande perfection actuelle , et en même temps quelque imperfection , puisque ce sont deux termes qui s'excluent. Tout ce cpii est en Dieu et n'est pas Dieu même , n*est en Dieu qu'éminemment; ou si Ton dit que quelque chose imparfaite est contenue formellement dans la nature de Dieu , il faut distinguer dans cette chose son idée ou es-

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sonce , qui est Têtre même en tant qu6 cette cboAe en participe, et M limitatimi , ou différence spécifique, qui est en elle à cause de son imperfection et de safinité, et qui , la séparant de l'être absolu , la réduit à n*élre plus qu*une quantité, une grandeur, la rend mesurable par conséquent , susceptible d*étre comparée, et lui assigne un rang parmi les créatures. Dieu est tout être parce qu*il est infini etqu*il comprend tout , mais il n'est aucun être en particulier. Ce que nous voyons en Dieu est très-imparfait , mais ce n'est pas Dieu , car, pour lui , nous ne le pouvons comprendre dans son être absolu. Nos esprits voient la substance divine en tant que relative aux créatures ou participaMe par elles. Nous voyons en Dieu ce qu'il veut bien nous y laisser voir ; déjà vient que notre connaissance est limitée, même dans son idée ou objet , quoique Dieu , la seule substance immédiatement intelligible , ne puisse être limité. Les couleurs et antres modifications que nous attribuons aux objets, dans la réalité né leur appartiennent pas, mais à notre âme qui se sent ainsi affectée , et qui , par une habitude invétérée , joint l'idée avec le sentiment , et met dans les choses ce qui ne peut exister hors d'elle-même. Nous n'avons pas en Dieu le sentiment des choses matérielles. Dieu connaît, et ne sent pas. 11 cause le sentiment dans notre âme, en même temps quMl lui découvre dans sa propre substance l'idée pure à laquelle nous rattachons ce sentiment. Notre esprit apercevant en Dieu l'étendue intelligible immobile , elle nous parait cependant mobile à cause du sentiment de couleur que nous attachons successivement à diverses parties de cette étendue. Enfin , si nous voyons en Dieu l'éten* due, ce n*est pas qn'il soit étendu lui-même : « il y a deux ewpèceê d'étendue (Médit IX) ; l'une intelligible , l'antre

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matérielle. L'étendue intelligible est éternelle, immense, nécessaire; » par conséquent, elle n'enferme ni mouvements, ni figures, ni divisions, et elle est toute pénétrable et incorporelle ; «rautre espèce d'étendue est la matière dont le monde est composé. »

Telle est, dans ses points principaux, la doctrine de Malebrancke sur la vision en Dieu. Cette doctrine est trèscomplexe ; et comme elle renferme de graves erreurs et d'importantes vérités , rien ne peut être plus utile pour l'intelligence de la discussion , que de mettre séparément et de distinguer avec soin les diverses opinions qui s'y trouvent contenues.

l^ L'esprit humain ne connaît directement , et sans l'intermédiaire d'aucune idée, que Dieu et les phénomènes que lui découvre sa propre conscience; et, pour les autres objets , il ne les connaît que par leurs idées ;

2°. Les idées ne sont produites ni par l'opération des objets de l'entendement, ni par l'activité propre de l'intelligence humaine , ou comme on parle dans l'écc^e , par l'intellect agent. Il n'y a point d'intellect agent, mais seulement un intellect patient y et l'esprit humain çst purement passif dans l'acquisition et dans la perception des idées ;

3". Les idées sont des êtres très-réels ;

IV*. Elles sont les conceptions mêmes de Dieu , et c'est en Dieu que nous les voyons.

A l'exception de la doctrine de la passivité absolue de l'esprit humain dans la connaissance que nous rejetons tout h fait, sur les autres points nous n'avons que des distinctions à présenter; nous sommes fort éloignés de rejeter, comme Arnauld , au rang des chimères philosophiques, la théorie de Ja vision en Dieu proprement dite; nous mon-

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treroQs pour quelle sorte d'idées et dans quel sens elle peut et doit être admise comme véritable.

DE LA NATURE DES IDÉES, ET DE l' ACTIVITÉ DE L' ESPRIT HUMAIN.

i. L'esprit hmnain ne connaît directement, et sans l'intermédiaire d'une idée, que Dieu et les phéîiommcs que lui décotmre sa propice conscience; et pour les autres objets il ne les connaît que par leurs idées,

« Qu'est-ce qu'une chose qui pense? c'est une chose qui doute, qui entend, qui conçoit, qui afiSrme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent ^ » Sentir, vouloir, ne sont pas proprement des idées ; mais je ne puis sentir ni vouloir sans en être averti, et cet avertissement est la pensée ou l'idée que je conçois de mon sentiment et de ma volonté. Cette pensée est immédiatement possédée par mon intelligence, parce que le phénomène qui en est l'objet se passe en moi-même, ou plutôt parce que c'est alors moi-même que je connais dans un certain état, et sous une certaine modification particulière. La détermination de la connaissance est différente lorsque l'objet est hors de moi ; car je ne puis lui être aussi intimement uni que je le suis à mes modifications propres, et il faut que j'emploie quelque faculté, et que je produise ou subisse quelque opération dont le résultat est un phénomène qui se passe dans ma propre substance, comme le sentiment et la volonté, et qui, pour être véritablement

' Descartks , seconde Méditation, pa^e 50, éd. Cliarp.

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