‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 36 sur 159 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

suppose qu il a aperçu, qu il a connu ces vingt hommes ol ces vingt dragmes, et qu'il n'cât pas possible aussi qu'il n'ait aperçu, qu'il n'ait connu ces vingt hommes et ces vingt dragmes^ pourvu qu'il ait eu ces deux perceptions, de quelque part qu'il les ait eues , ce qui ne regarde |)oint la naiure des idées, mais leur origine.

La deuxième est que ces deux perceptions^ que j'appelle idées, étant une fois posées, on ne i)eut nier que notre esprit n'ait la faculté de faire tout ce que j'ai fait faire à ce philosophe , car nous le faisons tous les jours; et ainsi nous sommes assurés que nous le pouvons faire certissima scientiaet clor mante conscientia, comme dit saint Augustin. Or, c'est cela proprement qu'on doit appeler voir ks propriétés des choses dans leurs idées : voir dans l'idée de l'étendue qu'elle doit être divisible et mobile , voir dans l'idée de l'esprit que ce doit être une substance distinguée réellement de la substance étendue, voir dans l'idée de Dieu, c'est-à-dire dans l'idée de l'Être parfait, qu'il faut nécessairement qu'il existe; voir dans l'idée d'un triangle qu'il faut nécessairement que ces trois angles soient égaux à deux droits. On n'a besoin pour cela que de comprendre que notre esprit a le pouvoir de réfléchir sur ses pensées, et lorsqu'il a une fois la perception d'un objet, de le considérer avec plus d'attention.

On n'en peut pas douter , et c'est d'où dépendent toutes les sciences, surtout les abstraites, comme la métaphysique, la géométrie, l'arithmétique, l'algèbre ; car on n'y faitautre chose que de concevoir nettement et distinctement les objets les plus simples, à quoi servent les définitions. On y joint les rapports les plus faciles à connaître entre ces objets simples , ce qui fait les axiomes. £t de là , par de simples n^flexions sur ces premières connaissances (et non sur des êtres représentatifs imaginaires), on tire cette chaîne admirable de conclusions, qui forcent par leur évidence tous les esprits raisonnables à s'y rendre, en vertu de cet unique principe : « Que tout ce qui est contenu dans la vraie idée d'une chose (c'est-

à-dire dans la perception claire que nous en avons ) en peut être affirmé avec vérité. » Et il faut que ce soit Dieu qui nous ait donné une inclination invincible d'acquiescer à cela , et de le prendre pour le fondement de toute la certitude humaine ; puisque, s*il y a des gens qui peuvent dire de parole qu'ils n'y acquiescent pas, ils ne laissent pas d'y acquiescer en effet, comme il paraît en ce que les sciences où l'on s'applique uniquement à consulter ce^ idées, c'est-à-dire lesper» ceptions naturelles que nous avons des choses , et à pénétrer ce qui est enfermé dans ces idées, telles que sont l'arithmé* tique, l'algèbre, la géométrie, se font recevoir partout le monde pour indubitables.

Mais , comme mon principal but dans ce chapitre a été de démêler l'équivoque du mot immédiatement, je déclare ici que, si par concevoir immédiatement le soleil, un carré, un nombre cubique , on entend ce qui est opposé à les concevoir par le moyen des idées , telles que je les ai définies dans le chapitre précédent, c'est-à-dire par des idées non distinctes des perceptions ; je demeure d'accord que nous ne les voyons point immédiatement y parce qu'il est plus clair que le jour que nous ne les pouvons voir, apercevoir, connaître , que par les perceptions que nous en avons , de quelque manière que ce soit que nous les ayons. Mais il est clair aussi que cela n'est pas moins vrai de la manière dont nous concevons Dieu et notre âme , que de celle dont nous concevons les choses matérielles. Que si par ne les pas connaître immédiatement, on entend ne les pouvoir connaître que par des êtres représentatifs distingués des perceptions , je prétends que selon ce sens, ce n'est pas seulement médiatement, mais aussi immédiatement que nous pouvons connaître les choses matérielles aussi bien que Dieu et notre âme , c'est-à-dire que nous les pouvons connaître sans qu'il y ait aucun milieu entre nos perceptions et l'objet ; je dis nos perceptions, parce que j'avoue que nous avons souvent besoin de la perception réfléchie , outre la perception directe, pour les bien connaître.

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