PREMIÈRE DÉMONSTRATION
Un principe, qui n'est appuyé que sur une expression équivoque, qui n'est vraie que dans un sens, qui ne regarde point la question qu'on veut résoudre par ce principe, et qui, dans l'autre sens , suppose sans aucune preuve ce qui est en question , doit être banni de la véritable philosophie.
Or, telle est la première chose que l'auteur de la Recherche de la Vérité prend pour principe de ce qu'il veut prouver touchant la nature des idées.
Il ne pouvait donc pécher plus ouvertement contre ses propres règles, qu'en commençant par là son traité de la Na-
ture des Idées; et il ne peut l'avoir proposé comme indubitable , que faute de l'avoir bien examiné, et pour s'être laiss ^ prévenir d'un sentiment communément reçu par les philosophes, n'ayant pas pris gqrde que c'était un reste des préjugés de l'enfance , qui n'était pas mieux fondé que cent autres qu'il a rejetés.
On ne peut nier la majeure , et l'auteur de la Becherche de la Vérité le fera moins que personne, vu le soin qu'il dit partout que l'on doit prendre dans les sciences, de n'admettre pour vrai que ce dont la vérité nous est clairement connue, et de ne s'en fier sur cela à l'autorité de personne.
Il ne reste donc à prouver que la mineure , ce qui est bien facile ; ses paroles sont : « Tout le monde tombe d'accord que nous n'apercevons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes. » L'équivoque ' est dans ces mots, par euxmêmes; car ils peuvent être pris en deux sens; le premier, qu'ils ne se font point connaître à notre esprit par euxmêmes, c'est-à-dire qu'ils ne sont point la cause que nous les apercevons ; et qu'ils ne produisent point dans notre esprit les perceptions que nous avons d'eux : comme on dit que la matière ne se meut point de soi-même ou par soi-même , parce qu'elle ne se donne point à soi-même son mouvement. Ce premier sens est vrai , mais il ne fait rien à la question, qui est de la nature des idées, et non pas de leur origine. Il est clair aussi que ce n'est pas en ce sens qu'il a pris ces mots; car, soutenant comme il fait, que Dieu est l'auteur de toutes nos perceptions , il aurait dû mettre Pâme, aussi bien que toutes les choses matérielles, entre les choses que nous n'apercevons point par elles-mêmes, puisque selon lui c'est Dieu, et non pas notre âme , qui cause en notre esprit la perception par laquelle nous l'apercevons.
Il ne reste donc que le deuxième sens dans lequel il a pu prendre ces mots par eux-mêmes, en opposant être connu par soi-même (comme il croit que l'est notre âme quand elle se connaît) à être connu par ces êtres représentatifs des objets