‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 41 sur 159 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

DEUXlàNB OÉNOIfSTaATION.

Ce n'est pas philosopher avec justesse , en traitant d*une matière importante , que de prendre d'abord pour un principe général, dont on fait dépendre tout ce que Ton dit dans la suite, ce qui non-seulement n'est pas clair, mais ce qui est tout contraire à ce qui nous est si clair et si évident qu'il nous est impossible d'en douter.

Or, c'est ce qu*a fait l'auteur de la Recherche de la Vérité, dans son traité de la Nature des Idées,

On ne peut donc philosopher avec moins de justesse qu'il a fait dans cette matière , ni d'une manière plus opposée à celle qu'il a suivie dans presque toutes les autres.

Il n'y a que la mineure à prouver.

Ce qu'il a supposé d'abord , comme un principe clair et indubitable, est que notre esprit ne pouvait connaître que les objets qui sont présents à notre ûme. Et c'est ce qui lui fait dire : « Nous voyons le soleil , les étoiles et une infinité d'ob- « jets hors de nous ; et il n'est pas vraisemblable que l'âme « sorte du corps, et qu'elle aille, pour ainsi dire, se promener (c dans les cieux pour y contempler tous ces objets. Elle ne « les voit donc point par eux-mêmes , et l'objet immédiat de

Oigitized byCjOOQlC

CHAPITBE VUI. 7i

« notre esprit, lorsqu'il voit le soleil , par exemple, n'est pM « le soleil , mais quelque chose qui est intimement uni à (( notre âme, et c'est ce que j'appelle idée. » Un homme qui parle de la sorte suppose manifestement, omune un principe clair et incontestable, que notre âme ne saurait apercevoir les objets qui sont éloignés du lieu où elle est. Et c'est de la qu'il conclut que, le soleil étant éloigné du lieu où est notre âme, il faut, afin que notre âme voie le soleil, ou qu'elle aille trouver le soleil , ou que le soleil la vienne trouver. Le premier, avec raison, ne lui parait pas vraisemblaMe; « ear « il n'est pas vraisemblable, dit-il , que Tâme sorte du coq»» « et quelle aille se promener dans les cieux. » Il faudrait donc que ce fût le soleil qui la vint trouver. Mais il y a encore plus d'inconvénient à vouloir que le soleil sorte de sa place pour aller trouver toutes les âmes qui le veulent voir. Que faire à cela? il nous sera donc impossible que noue voyions le soleil? Nous y trouvm^ns un remède (disent lea philosophes de l'école, aussi bien que Y snt/dur de la Recherché de la Vérité) et on nous doit savoir bon gré de l'avoir trouvé^ car sans cela tout était perdu. Les hommes auraient eu beau dire qu'ils voient le soleil, nous leur aurions prouvé démon* strativement que ce sont des rêveurs, et qu'il est impossible qu'il le voient. L'ai^ument aurait été concluant : notre âme ne saurait voir que les objets qui lui sont présents; cela est . indubitable* Or, le soleil est éloigné de notre âme de plue de trente millions de lieues , à ce que dit M. Cassini ; il faudrait doae, avant qu'elle le pût voir, ou qu'elle s'ap|Nrocbât de lui, ou qu'il &'ap|tfochâit d'elle. Or, vous ne croyez pas que voire âixue soit sottie de votre corps pour aller trouver le soleil , ni que le soleil soit sorti du ciel pour s'unir intimem^it à votre âme; vous rêvez donc quand vous dites que vous voyea le soleil. Mais ne vous fâchez pas, nous vous allons tirer de cet embarras, et nous vous donnerons le moyen de le voir^ C'est qu'au lieu du soleil , qu'il n'y aurait pas d'apparence de Daire sortir si souvent du lieu où il est ( ce serait trop

d'embarras), nous avons trouvé fort ingénieusement un certain être rejyrésentatif, qui tient sa place, et qui suppléera à son absence en s'unissant intimement à nos âmes. Et c'est à cet être représentatif du soleil (quel qu'il soit et de quelque part qu'il vienne , car c'est de quoi nous ne sommes pas encore d'accord entre nous) que nous avons donné le nom d'idée ou d'espèce.

Mais, raillerie à part, il est certain que notre ami a supposé, par ce qu'il dit en cet endroit, aussi bien que dans tout le reste de son traité de la Nature des Idées , que notre âme ne peut voir, ni connaître , ni apercevoir ( car tout cela est la même chose) les objets éloignés du lieu où elle est, tant qu'ils en demeurent éloignés.

Or, non-seulement je doute de ce prétendu principe, mais je soutiens qu'il est faux, de la dernière fausseté; parce qu'il est évident, de la dernière évidence, que notre âme peut connaître une infinité de choses éloignées du lieu où elle est , et qu'elle le peut parce que Dieu lui en a donné le pouvoir. La preuve en est facile :

Par le huitième axiome, la conséquence est nécessaire de l'acte au pouvoir, c'est-à-dire qu'il est certain que qui fait une chose (prenant largement le mot de faire, selon la onzième définition) a le pouvoir de la faire, et par conséquent que l'on doit dire qu'il a cette faculté , selon la douzième définition , et qu'il la tient de l'auteur de sa nature quand c'en est une dépendance , selon la treizième.

Or par la cinquième demande jointe à la neuvième définition il m'est certain que mon âme a vu une infinité de fois le soleil , les étoiles , et les autres ouvrages de Dieu et des hommes, qui n'étaient pas des spectres, mais de véritables hommes , et créés de Dieu comme moi.

Donc je suis certain que mon âme a la faculté de voir toutes choses ; et que, comme c'est une dépendance de la pensée ([ui est sa nature, elle la tient de Dieu qui est l'auteur, c'est-à-dire que c'est Dieu , qui l'ayant faite une substance

Page 1