‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 49 sur 159 · CINQUIÈME DÉMONSTRATION · texte numérisé non relu

CINQUIÈME DÉMONSTRATION

Rien ne peut convaincre davantage un homme qui raisonne bien de la fausseté d'un principe, que quand il le conduit dans des erreurs tout à fait absurdes et directement contraires à ce qu'il aurait supposé pour indubitable , qui Test en effet , et qui est la chose même qu'il avait [H^tendu expliquer par ce principe.

Or, .c'est ce qui est arrivé à l'auteur de la Becherche de la Vérité, dans l'emploi qu'il a fait de ce principe : « Qu'afin « qu'un objet puisse être en état d'être aperçu immédiatea ment par notre esprit, il faut qu'il soit intimement uni à « notre âme. »

Car il n'a employé ce principe qu'après avoir supposé , comme une chose incontestable , que nous voyons une infinité de corps, et que notre esprit les aperçoit, mais que la difiBculté est d'expliquer comment il les aperçoit. C'est ce qui lui fait dire, dans le titre du chapitre i" de la deuxième partie du livre troisième : « Que les idées nous sont néces- <( saires pour apercevoir tous les objets matériels. » Il suppose donc qu'on les aperçoit. Et c*est comme si je disais que

les lunettes d'approche nous sont nécessaires pour apercevoir les satellites de Jupiter et de Saturne ; car certainement il serait ridicule de parler ainsi , si même avec ces lunettes nous n'apercevions point les satellites de ces deux planètes. Il dit encore, dès le commencement de ce chapitre , comme nous avons déjà vu : « Nous voyons le soleil , les étoiles et « une infinité d'objets hors de nous. » Et un peu plus bas : « Toutes les choses que l'âme aperçoit sont de deux sortes : « ou elles sont dans l'âme, ou elles sont hors de l'âme. « Notre âme n'a pas besoin d'idée pour apercevoir les pre- <( mières; mais, pour celles qui sont hors de Tâme, nous ne a pouvons les apercevoir que par le moyen des idées, supposé « que ces choses ne puissent pas lui être intimement unies. »

Il est donc indubitable par tout cela que nous apercevons les choses qui sont hors de l'âme , aussi bien que celles qui sont dans l'âme; mais toute la difficulté est de savoir si nous avons besoin d'idées pour voir les unes plutôt que les autres, et de quelle nature seront ces idées , dont on aura besoin pour voir celles qui sont hors de nous.

Dans tout ce troisième livre , il demeure dans c«tte supposition que nous apercevons les choses matérielles , mais que ce ne peut être que p^r des idées. Et il dit même expressément, dans le chapitre 6, page 200, qu'on ne voit pas tant les idées des choses que les choses mêmes que les idées représentent, a Car lors, dit-il, qu'on voit un carré, on ne a dit pas qu'on voit l'idée de ce carré , qui est unie à l'esprit , « mais seulement le carré qui est au dehors. »

Cependant, dans les Éclaircissements, poussant encore plus loin les conséquences naturelles de cette philosophie des idées , il nous transporte tout d'un coup en des pays inconnus, où les hommes n'ont plus de véritable connaissance les uns des autres , ni même de leurs propres corps, ni du soleil et des astres que Dieu a créés , mais où chacun ne voit , au lieu des hommes vers lesquels il tourne les yeux , que di*s hommes intelligibles; au lieti de son propre corps qu'il regarde,

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