‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 50 sur 159 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

qu'un corps intelligible; au lieu du soleil et des autres astres

que Dieu a créés, qu'un soleil et des astres intelligibles, et au

lieu des espaces matériels , qui sont entre nous et le soleil ,

que de^ espaces intelligibles. On croira peut-être que je ne dis

cela que pour rire , et que ce ne sont que des conséquences

qu'il n'avoue point , et que je lui attribue sans raison. Ëcou-

tons-le donc parler lui-même en la page 546 :

a II faut prendre garde que le soleil, par exemple, que l'on

• « voit n'est pas celui que Fon regarde. Le soleil et tout ce

(( qu'il y a dans le monde matériel n'est pas visible par lui-

« même : je l'ai prouvé ailleurs. L'âme ne peut voir que le

(( soleil auquel elle est immédiatement unie. »

C'est visiblement le contraire de ce que nous venons de voir qu'il dit en la page 200 : « Lorsqu'on voit un carré, a on ne dit pas que l'on voit l'idée de ce carré qui est unie « à l'esprit, mais le carré même qui est au dehors. » Il faut donc qu'ayant pénétré plus avant dans ces mystérieuses idées, à mesure qu'il a plus avancé dans son travail, il ait reconnu que la manière dont il s'était expliqué dans cette page 200 n'était pas assez exacte, et que c'était trop se conformer aux sentiments et au langage du peuple, que de dire: « que lorsqu'on voit un carré, c'est le carré même qui est « au dehors que l'on voit, et non pas l'idée du carré qui « est unie à l'esprif, » mais que, pour parler philosophiquement et dans une rigoureuse exactitude, il fallait franchir le pais, et dire nettement que notre âme ne peut voir que le carré qui est uni à notre âme, c'est-à-dire, Vétre représentatif de ce carré, distingué de la perception que nous en avons, et non pas le carré même qui est hors de nous : comme le soleil que nous regardons n'est pas celui que l'on voit, mais un autre soleil auquel notre âme est immédiatement unie.

Il s'explique encore plus au long sur cela, et plus affirmativement, en la page 498 : « Le corps matériel que nous ani- « mons (prenons-y garde) n'est pas celui que nous voyons,

« lorsque nous le regardons, je veux dire, lorsque nous tour- « nons les yeux du corps vers lui : c'est un corps intelligible « que nous voyons, comme il y a des espaces- matériels entre a notre corps et le soleil que nous regardons. »

Rien ne peut être plus net ni mieux expliqué. îl distingue régarder et voir. Il définit regarder, en disant que c'est seulement tourner nos yeux vers un objet, et il fait entendre que voir est apercevoir un objet par notre esprit. Et il distingue ensuite, avec encore plus -de soin, ce que nous regardons de ce que nous voyons. Et il nous avertit d'y prendre garde, comme étant une chose dont on ne peut pas douter, pourvu qu'on y fasse attention. Il nous déclare donc que lorsque nous regardons notre corps, c'est-à-dire, lorsque nous tournons nos yeux vers lui, ce que nous voyons par notre esprit, à l'occasion de ce regard, n'est pas le corps que nous animons, mais que c'est un corps intelligible, qui, n'ayant rien de matériel, a pu être intimement uni à notre âme. Et que de même, quand nous regardons le soleil en tournant les yeux vers lui, ce que nous voyons par notre esprit n'est pas le soleil matériel que Dieu a créé, mais un soleil intelligible. Et il va au-devant d'une objection prise du grand espace que nous voyons par l'esprit entre notre corps et le soleil, qui ne parait pas pouvoir être autre que matériel ; car il prétend qu^il y a des espaces intelligibles entre ce corps intelligible et ce soleil intelligible que nous voyons, conune il y a des espaces matériels entre notre corps et le soleil que^ nous regardons.

N'est-ce pas visiblement ce que j'ai dit? Il a supi^iosé d'abord que notre esprit aperçoit les choses matérielles. Il n'était en peine que du comment : si c'était par des idées ou sans idées, en prenant le mot d'idée pour des êtres représentatifs distingués des perceptions. Et après avoir bien philosophe sur la nature de ces êtres représentatifs; après les avoir promenés partout, et n'avoir pu les placer qu'en Dieu, tout le fruit qu'il en recueille n'est plus de nous expliquer commeni

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