CHAPITRE XI
Mon âme est capable de voir, et voit en effet ce que Dieu a voulu qu'elle vît.
Or, Dieu l'ayant jointe à un corps a voulu qu'elle vît non un corps intelligiblej mais celui qu'elle anime, non d'autres corps intelligibles, mais les corps matériels qui sont autour de celui qui lui est joint, non un soleil intelligible, mais le soleil matériel qu'il a créé et qu'il a mis dans le ciel.
Donc il n'est point vrai que notre âme ne voie qu'un corps intelligible, et non celui qu'elle anime. Et il en est de même des autres corps.
La majeure ne se peut nier sans impiété, puisque ce ne serait pas concevoir Dieu tel qu'il est, c'est-à-dire toutr-puissant, que de prétendre qu'il n'ait pas fait tout ce qu'il a voulu. Il n'y a donc qu'à prouver la mineure.
Dieu , en créant mon âme et la mettant dans un corps , a voulu qu'elle veillât à la conservation de ce corps, et que, composant un homme avec ce corps, je vécusse en société avec d'autres hommes qui auraient un corps et un âme comme moi, et que cette société consistât à nous rendre mutuellement des offices de charité.
Or^ il a été nécessaire pour cela que je connusse le corps que j'anime, et non un corps intelligible; car je dois connaître le corps que je dois conserver : or, ce n'est point un corps intelligible que je 'dois conserver, mais le corps que j'anime. Et de même si, lorsque je sens un grand froid, j'ai besoin de m'approcher du feu, c'est du feu matériel que je dois approcher le corps que j'anime, et non point d'un feu intelligible. Si, étant exposé aux rayons du soleil pendant le grand été, je m'en trouve incommodé et comme brûlé, et que je doive chercher un lieu où je puisse être à couvert des rayons du soleil, ce sera des rayons du soleil matériel et non de ceux d'un soleil intelligible. C'est une viande matérielle et un breuvage matériel que je dois prendre par la bouche matérielle, pour soutenir le corps que j'anime et en réparer les ruines. C'est donc tout cela que je dois connaître, et non
une viande inieUigible et un breuvage intelligible, que mon esprit verrait être reçus par une bouche inieUigible dans un corps inieUigible ; car il n'y a pas d'apparence que tout cela fût propre à nourrir mon corps. Il en est de même de la société que je dois avoir avec les autres hommes. Je les dois connaître pour les assister dans leurs besoins ou pour en être assisté ; pour les instruire ou pour en être instruit, et enfin pour leur rendre ou pour recevoir d'eux une infinité d'offices déchanté. Or il est bien clair que ce n'est point à des hommes inieUigibles que je rends tous ces devoirs, mais à des hommes que je vois et qui me voient, qui me parlent et à qui je parle.
Donc rien n'est plus mal fondé, pour ne rien dire de plus fort, que cette imagination bizarre que, quand nous tournons les yeux vers les corps matériels , ce qui s'appelle regarder, ce ne sont pas ces corps matériels que nous voyons, mais des corps intelligibles.
On voudra peut^tre nous faire croire par de vaines subtilités que cela revient à un , et que nous ne laisserons pas de bien veiller à la conservation de notre corps , quoique nous ne le voyions pas, mais seulement un corps intelligible, et que nous pourrons aussi agir de la même sorte avec les autres honimes, quoique nous ne les voyions point, mais seulement des honmies intelligibles.
Mais que les partisans de ce paradoxe poussent leurs raffinements si loin qu'ils voudront , sans m'amuser à les combattre, je n'ai besoin, pour les leur rendre inutiles, que d'un argument que j'ai déjà fait.
Dieu ne fait point par des voies composées , brouillées, embarrassées, ce qu'il peut faire par des voies plus simples. L'auteur de la Recherche de la Vérité n'a garde de contester cette proposition, puisqu'il la met entre les premières notions dont personne ne saurait douter : « Qui oserait dire (dit-il, « page 494) que Dieu n'agit point par les voies les plus « simples?»
Or, quand il serait vrai que ce qui se fait si facilement et
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si natarellement dans la supposition : que Dieu a rendu notre âme capable de connaître les corps matériels, se pourrait faire aussi dans l'autre supposition : qu'elle n'est point capable de les connaître , mais seulement de connaître des corps inteUigibles , il faudrait toujours avouer que cela ne se ferait dans cette dernière supposition que par une voie , non-seulement bien moins simple que dans l'autre, mais qui serait assurément trè&-brouillée et très-embarrassée.
Donc cette dernière-supposition doit être rejetée , comme tout à fait indigne de la sagesse de Dieu , quand on y pourrait donner quelque vraisemblance par de vaines subtilités.
Enfin, le dernier retranchement serait de dire que Dieu, qui a créé les corps matériels, n'a pas dû faire en faveur de notre âme ce qui est contraire à leur nature ; et qu'ainsi il ne faut pas s'étonner, si notre âme ne peut voir ni connaître des corps matériels mais seulement les intelHqibles, parce qu'il est de la nature des corps matériels de n'être ni visibles ni intelligibles.
C'est aussi le principe dont se sert l'auteur de la Recherche de la Vérité, pour condamner notre âme à ne voir aucun corps matériel. Nous l'avons déjà vu dans ce passage de la p. 546 : c II faut prendre garde que le soleil que l'on voit n'est pas « celui que l'on regarde. Le soleil, et tout ce qu'il y a dans « le monde matériel, n'est pas visible par luinnéme, je l'ai « prouvé ailleurs : l'âme ne peut voir que le soleil auquel elle « est immédiatement unie. » Et c'est par là qu'il commence l'éclaircissement sur la naiure des idées , où il prétend expliquer, comme on voit en Dieu toutes choses, ce qui est la même chose dans sa philosophie que de ne voir que les corps qui , étant en Dieu, sont intimement unis à notre âme, ce qu'il ap* pelle autrement les corps intelligibles; car il y établit d'abord comme un principe, d'où cela doit suivre, que les corps ne sont point visibles par eux-mêmes. Mais, au lieu d'en demeurer là , ce qui aurait laissé quelque obscurité mystérieuse qui eût un peu caché ce qu'il y a de défectueux , ou dans ce prétendu principe, ou dans les conséquences qu'il en tire, pour ne nous
laisser voir que des corps intelligibles, il a tout gâté, en nous marquant ce qu'il entend par être visible par soi-même ; car il le fait en des termes qui ne rendent ce principe vrai, qu'en le rendant en même temps entièrement inutile à l'usage qu'il en veut faire. « Il est évident , dit-il , que les « corps ne sont point visibles par eux-mêmes ; qu'ils ne peu- « vent agir sur notre esprit ni se représenter à lui. Cela n'a <K pas besoin de preuves , cela se découvre d'une simple vue. <( Mais cela n'est certain qu'à ceux qui font taire leur sens « pour écouter leur raison. Ainsi tout le monde croit que les « corps se poussent les uns les autres , parce que les sens le « disent : mais on ne croit pas que les corps sont par eux- « mêmes entièrement invisibles et incapables d'agir dans a l'esprit, parce que les sens ne le disent pas, et qu'ils sem- « blent dire le contraire. »
On voit donc qu'il prend pour la même chose être visibk par soi-même, et pouvoir agir surnotre esprit; et au contraire être par soi-même entièrement invisible et être incapable d'agir dans notre esprit. Ainsi , laissant là les termes équivoques d'être visible ou invisible par soi-même, et mettant en leur place le sens qu'il leur donne , qui est d'être capable ou ' incapable d'agir sur notre esprit et de se représenter à lui, c'est-à dire de s'en faire connaître; qui ne voit tout d'un coup que rien n'est moins propre à établir ce qu'il prétend : que nous ne voyons point les corps matériels , mais seulement les corps intelligibles. Car il ne pourrait y employer ce principe , qu'en vertu de cette majeure.
Ce qui est incapable d'agir sur notre esprit, et de s'en faire connaître , ne peut être vu par notre esprit.
Or, les corps matériels sont incapables d'agir sur notre esprit , et de s'en faire connaître.
Donc , les corps matériels ne peuvent être vus par notre esprit.
Donc , quand nous croyons les voir, ce sont des corps intelligibles que nous voyons au lieu d'eux.