CHAPITRE Xr
nous voyons les choses matérielles, qui était uniquement oe que Ton cherchait, mais c'est que notre esprit est incapable de les apercevoir, et que nous vivons dans une continuelle illusion en croyant voir les choses matérielles que Dieu a créées, lorsque nous les regardons, c'esté-dire, que nous tournons nos yeux vers elles; et cependant ne voyant au lieu d'elles que des corps intelligibles qui leur ressemblent.
En faut^il davantage pour n'avoir aucune créance à ce que dit cet auteur de la nature des idées, quelque air de spiritualité qu'il y donne? Car qu'avait-il entrepris de prouver? que les idées dont il recherche la nature sont nécessaires pour apercevoir les objets matérids. Et que conclut-il après beaucoup de subtilités? que notre corps tourne ses yeux vers les corps matériels, ce qui s'appelle regarder, mais que notre esprit est incapable de les apercevoir; et qu'il n'aperçoit que les corps intelligibles. Peut-on croire qu'un homme qui s'est accoutumé de bien raisonner, ait raisonné sur de bons principes lorsqu'il en conclut tout le contraire de ce qu'il avait entrepris de prouver, ou plutôt de ce qu'il avait suflposé comme étant incontestable et n'ayant pas besoin d'aucune preuve. C'est comme si un homme avait promis de faire voir comment la liberté de l'homme se peut accorder avec la providence de Dieu ; et qu'après beaucoup de discours il ne trouvât point d'autre moyen de faire cet accord, qu'en niant que l'homme soit libre.
J'en pourrais demeurer là : mais parce qu'il se pourrait trouver des gens qui aimeraient mieux croire que la faute qu'a faite l'auteur de la Recherche de la Vérité, est d'avoir supposé d'abord que notre esprit aperçoit les choses matérielles, que de se départir de ce qu'il dit, dans les Édaireisse^ ments, qu'il ne peut apercevoir que les choses intelligibles, ou qu'il n'aurait manqué que de parler exactement, je veux bien examiner si cette opinion qui paraît si extraordinaire peut avoir quelque fondement.
Je ne veux point me prévaloir de l'avantage que donne la
surprise où tout le monde peut être à la seule proposition d'une doctrine si étrange, et qu'il serait si facile de tourner en ridicule. Je sais qu'il y en a de très-véritables contre lesquelles on n'est pas moins prévenu ; et qu'il y a bien des gens qui ne sont guère moins choqués, quand on leur dit que les bêtes ne sont que des machines qui ne sentent rien et qui ne connaissent rien, que s'ils entendaient dire que nous ne voyons que des corps intelligibles. Laissons donc là toutes les préventions, et n'employons que la raison pour juger de la vérité ou de la fausseté de cette pensée, qui a d'une part quelque chose de fort choquant pour le commun du monde, mais qui, de l'autre, semble avoir quelque chose de mystérieux qui la peut faire agréer à beaucoup de personnes qui aiment les mystères, surtout quand ils sont revêtus de termes nobles, comme est celui d'intelligible. Mais c'est ce mot même qu'il faut expliquer pour en démêler l'équivoque ; car, comme on peut dire que ce qui est objectivement dans notre esprit y est intelligiblement, on peut dire aussi en ce sens que «e que je vois immédiatement, en tournant mes yeux vers le soleil , est le soleil intelligible, pourvu qu'on n'entende par là que l'idée du soleil, qui n*est point distinguée de ma perception, comme il a été expliqué dans le chap. 6, et qu'on n'ajoute pas que je ne vois que le soleil intelligible; car, quoique je voie immédiatement ce soleil intelligible par la réflexion virtuelle que j'ai de ma perception, je n'en demeure pas là, mais cette même perception, dans laquelle je vois ce soleil intelligible, me fait voir en même temps le soleil matériel que Dieu a créé. Or, comme ce n'est pas cela que l'auteur de la Recherche de la Vérité a voulu dire, et qu'il est certain qu'il a entendu par le soleil intelligible quelque chose de réellement distingué de la perception que j'ai du soleil, lorsqu'il a prétendu dans les Éclaircissements, pages 498 et 546, que ce n'est que ce soleil intelligible que nous voyons, on supplie ceux qui voudraient s'opiniâtrer à soutenir son paradoxe , de répondre à cet argument :