‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 57 sur 159 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

parier ainsi, soient hors d'elle : donc les nombres abstraits n'ont pas besoin d'être vus en Dieu.

Je trouve une semblable variation au regard des vérités immuables et éternelles. Il dit en quelques endroits qu'on ne les voit point en Dieu , et en d'autres qu'on les y voit :

c( Il déclare (en la page 203) que son sentiment n'est pas « que l'on voie en Dieu ces vérités, et qu'il n'est pas en cela « de l'avis de saint Augustin. Nous ne disons pas, dit-il , que « nous voyons Dieu en voyant les vérités étemelles , comme (( dit saint Augustin, mais en voyant les idées de ces vérités; « car les idées sont réelles , mais l'égalité entre ces idées , qui i' est la vérité , n'est rien de réel. Quand , par exemple , on « dit que du drap que l'on mesure a trois aunes, le drap et tt les aune^ sont réels , mais l'égalité entre les aunes et le « drap n'est point un être réel , ce n'est qu'un rapport qui ce se trouve entre les trois aunes et le drap. Lorsqu'on dit que « deux fois deux font quatre, les idées des nombres sont « réelles, mais l'égalité qui est entre eux n'est qu'un rap- « port. » On ne voit donc point en Dieu les vérités, parce que ce ne sont que des rapports , et qu'un rapport n'est rien de réel.

Mais je ne sais comment cela s'accorde avec ce qu'il dit en la page 493 : « Personne ne peut douter que les idées ne a soient des êtres réels , puisqu'elles ont des propriétés réel- « les , et que les unes diffèrent des autres. » Car peut-on nier que les rapports n'aient. aussi des propriétés réelles , et que les uns ne diffèrent des autres? N'y en a-t-il point d'égaux et d'inégaux, de plus grands et de plus petits? Le rapport de trois à quatre n'est-il pas égal au rapport de quinze a vingt? Le rapport de trois à cinq n'est-il pas plus grand que le rapport de quatre à sept; et le rapport de cinq à onze plus petit que le rapport de six à treize? On ne peut donc pas dire qu'un rapport ne soit rien de réel. Que si on dit que ce n'est pas un être réel , en prenant le mot d'être pour celui de substance , les nombres abstraits ne sont pas non plus des êtres réels ;

car trois aunes en tant qu'aunes sont un être réel; mats le nombre de trois, abstrait de toutes les choses nombrées, pour parler ainsi, n'iest point un élre réel, n'étant point hors de notre pensée ; et ainsi on ne voit pas que ce soit quelque chose de plus réel qu'un rapport. Pourquoi donc y aurait-il plutôt des idées de nombres que des idées de rapports?

Quoi qu'il en soit, selon ce qu'il dit en cet endroit, on ne voit point en Dieu ni les rapports, ni les vérités , parce que ce ne sont que des rapports. Cependant, il semble dire le contraire dans les Éclaircissements (page 535) : <c Je vois, « dit*il , que deux fois deux font quatre , qu'il faut préférer a son ami à son chien; et je suis certain qu'il n'y a point « d'homme au monde , qui ne le puisse voir aussi bien que « moi. Or, je ne vois point ces vérités dans l'esprit des au- « très , comme les autres ne le voient point dans le mien : il « est donc nécessaire qu'il y ait une raison universelle qui « m'éclaire, et tout ce qu'il y a d'intelligences. » N'eslr-ce pas dire que chacun de nous, ne voyant pas ces choses dans l'esprit des autres, nous les voyons tous en Dieu? Or, il vient de dire que deux fois deux font quatre n'est qu'un rapport, et la préférence de mon ami à mon chien n'est qu'un rapport aussi. On voit donc les rapports en Dieu, selon ce dernier endroit.

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