‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 79 sur 159 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

De trois préjugés qui pourraient empêcher qu'on ne se rende si Tacilemcnt à ce qui a été dit contre la nouveUe philosophie des idées, dont le premier est l'estime que l'on fait de celui qui en est Tauteur.

Je me persuade que l'on verra maintenant que j'ai eu raison de ne me pas amuser à répondre aux preuves dont cet auteur si ingénieux et si subtil a cru avoir bien appuyé le sentiment qu'il a que nous voyons toutes choses en Dieu, Cela aurait été nécessaire si on n'avait eu à lui opposer que des raisons vraisemblables, car on ne peut juger alors qui sont celles qui le sont le plus qu'en les comparant les unes aux autres. Mais cette comparaison est inutile quand on peut faire voir démonstrativement la fausseté d'une opinion que l'on combat, et je ne crois point me tromper quand j'ose espérer que toutes les personnes trouveront que je l'ai fait ici.

Je veux bien néanmoins éclaircir trois choses, qui sont les seules, ce me semble, qui pourront empêcher que l'on ne se rende si facilement à ce qui a été dit jusquos ici contre cette nouvelle philosophie des idées.

La première est un préjugé que je prévois qui pourra embarrasser plusieurs personnes. L'auteur de la Recherche de la Vérité s'est acquis une si grande réputation dans le monde, et avec raison ( car il y a dans ce livre un grand nombre de très-belles choses), qu'il y aura bien des gens qui auront de la peine à croire qu'un si grand esprit et si pénétrant, puisse être repris avec justice d'avoir avancé tant de choses si peu raisonnables; et c'est ce qui pourra leur faire avoir pour suspectes les preuves que j'en apporte.

Je pourrais me contenter d'opposer à ce préjugé rin6rmité commune do la nature humaine , qui fait que les plus grands hommes peuvent quelquefois tomber en de fort grandes erreurs; car cela suffit pour nous empêcher de mettre jamais en balance l'autorité d'un homme purement homme contre l'évidence de la vérité. Qu'on examine donc avec tout le soin possible si je ne me suis point trompé en prenant de simples vraisemblances pour des démonstrations; mais qu*on l'examine indépendamment de l'estime que l'on fait, et que je fais aussi , de l'auteur que je réfute , puisque cela ne peut rien contribuer à la faiblesse ou à la force de mes preuves.

J'ajouterai seulement qu'il n'y a pas un si grand sujet de s'étonner que l'on pourrait croire, que j'aie pu trouver tant de choses qui jparaissent peu raisonnables dans sa philosophie des idées ; car sa plus grande faute en cela est d'voîr supposé pour incontestable un principe qui ne lui est pas particulier, mais qu'il a pris de la philosophie commune. C'est ce qui l'a entraîné , par une suite presque inévitable, dans tous les paradoxes qu'il en a tirés, par des conséquences assez justes , et qu'il a embrassés avec d'autant moins de précaution qu'ils lui ont paru établir d'une manière admirable la dépendance qu'ont nos esprits de Dieu, et leur union avec la raison souveraine , qui est le Verbe divin ; de sorte qu'on peut dire de lui en cette rencontre, ce que dit saint Ambroise de la mère des enfants de Zébédée : Et si errur est, pielatis tamen errorest.

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