‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 80 sur 159 · CHAPITRE XVICI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVICI

Ce principe est que noire âme ne saurait voir que ce qui lui est intimement uni. II a regardé cela comme incontestable, et il ne s'est jamais mis en peine de le prouver, parce qu'il n'a pas cru qu'on en pût douter. Or, dès qu'un principe nous a paru clair et évident , ce nous est une espèce de nécessité d'en admettre toutes les suites, et nous ne pouvons les regarder comme fausses tant que nous les considérerons comme ayant une liaison nécessaire avec ce principe. Il ne faut donc pas s'étonner si, s'étant laissé prévenir de cette maxime commune que rien n'est en état de pouvoir être vu par noire âme que ce qui lui est présent, c'est-à-dire intime'* ment uni, il a conclu de là tout ce qui sui(:

Donc, les choses matérielles ne pouvant être unies intimement à notre âme, n'en peuvent être aperçues par elles* mêmes.

Donc, le soleil, par exemple, n'est point visible et intelli* gible par lui-même.

Donc, notre esprit a besoin , pour voir le soleil , d'un être représentatif du soleil qui soit intimemnt uni à notre âme) ce qui s^appelle autrement le soleil intelligible.

Donc, quand nous regardons le soleil, c'estrà'dire que nous tournons nos yeux vers lui , c'est le soleil matériel que nous regardons, mais celui que nous voyons est le soleil in* ielligible.

Donc, il faut chercher d'où nous pourrons avoir, et comment, cet être représentatif du soleil, qui doit être intimement uni à notre âme. Or, de toutes les manières dont on peut s'imaginer que cela se fait, il n'y en a point où se trouve moins de difficulté , et qui soit plus vraisemblable que de dire que cet être représentatif est Dieu même , étant aisé do concevoir que l'esprit peut voir ce qu'il y a dans Dieu, qui représente les êtres créés, puisque cela est très-spirituel ^ trèS'intéiligihle et très-présent à Vesprit^

Donc , rien n'est plus conforme à la raison que de penser que nous voyons toutes choses en Dieu.

156 DES VRAIES ET DES FxVUSSES IDÉES.

Mais, en voulant expliquer comment cela se faisait, il s'est tpouvé plus embarrassé qu'il n'avait cru. Car, ayant d'abord prétendu que nous voyons chaque chose dans l'idée particulière qu'elle a en Dieu , le soleil matériel dans le soleil intelligible , il s'est trouvé empêché de rendre raison pourquoi donc le soleil , étant toujours de même grandeur, selon cette idée particulière de Dieu , nous le voyons plus grand quand il est à l'horizon que quand il est au midi , et il s'est trouvé réduit à dire que nous voyons toutes choses dans une étendue intelligible infinie, dont toutes les parties étant de même nature , chacune était propre à devenir à notre ^ard le soleil intelligible.

Il n'y a que ce dernier qui soit fort étrange; mais pour tout le reste , on n'a pas lieu de se tant étonner qu'il l'ait regardé comme vrai , puisqu'un esprit si vif et si pénétrant ne pouvait guère aller moins loin , en suivant le chemin que lui faisait faire ce qu'il a pris pour un principe indubitable , sur lequel on devait juger de ce que notre esprit pouvait voir ou de ce qu'il ne pouvait pas voir, tant est vrai ce que dit M. Descartes dans sa Méthode : « Que c'est vérita- (( blement donner des batailles que de tâcher à vaincre tou- (( tes les difficultés et les erreurs qui nous empêchent de « parvenir à la connaissance de la vérité , mais que c'est en « perdre une que de recevoir quelque fausse opinion tou- « chant une matière un peu générale et importante, » parce qu'il n'est pas presque possible que cela ne nous conduise dans de grands égarements.

Il semble donc aussi qu'on fait le même plaisir à un homme à qui ce malheur est arrivé , en lui découvrant la fausseté du principe qui l'aurait engagé en beaucoup d'erreurs , que l'on ferait à un voyageur égaré en le remettant dans le bon chemin , qu'il n'aurait abandonné qu'en suivant les pas de beaucoup de gens qui s'y seraient trompés avant lui.

C'est pourquoi j'ai lieu d'espérer que notre ami me saura

Page 1