‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 85 sur 159 · CHAPITRE XIX. 16S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX. 16S

conserver, et celle de nous donner ce qu'exige notre conservation comme une dépendance de notre être. Telle est, au regard de notre corps , la faculté que nous avons de remuer nos Hiembres pour les fonctions ordinaires de la vie; et, au regard de l'Qsprit, celle de penser et de pouvoir au moins apercevoir par quelqu'un de nos sens notre propre corps et ceux qui nous environnent.

Comme donc on ne regarde point comme une dépendance que nous ayons de Dieu , différente de celle de la conservation de notre être , de ce que nous ne faisons pas le moindre mouvement, pu de la jambe, ou du bras, ou de la langue, que ce ne soit Dieu lui-même qui donne le mouvement aux esprits animaux , qui doivent pour cela s'insinuer dans les nerfs qui sont attachés à nos muscles ; parce qu'il ne fait en cela qu'exécuter ta volonté générale qu'il a eue en nous créant, et que c'est par notre volonté que cette action de Dieu est déterminée à chaque effet particulier : il en serait de même au regard de cette dépendance que nous aurions de l'étendue intelligible t'nfinie, pour y trouver les idées de chacune de nos pensées, quand elles ont pour objet les choses matérielles. Ce serait une suite de notre nature , puisque nous sommes faits pour penser, encore plus que pour marcher, et pour remuer les mains ou la langue. Dieu ne ferait donc en cela , non plus qu'en l'autre, qu'exécuter les lois qu'il se serait prescrites à lui-même , en instituant notre nature : et nos volontés ne sont pas moins, selon cet auteur, les causes occasionnelles de ces idées, qu'elles le sont des mouvements de nos jambes et de nos bras.

Il n'y aurait donc rien en cela qui nous dût être fort considérable. Et nous avons tant d'autres sujets de reconnaissance envers Dieu infiniment plus importants , qui regardent notre salut et l'état de grâce et de gloire auquel il nous appelle par son infinie miséricorde, que notre esprit étant borné et ne pouvant s'appliquer beaucoup à un objet, qu'il ne soit moins capable de s'appliquer fortement à d'autres, pourquoi

se mettre si fort en peine d'apprendre à des chrétiens à être reconnaissants envers Dieu pour ces lumières humaines, qui ont été la part de^ ces philosophes et des autres enfants du siècle , en qui Dieu n'a agi que comme auteur de la nature; au Heu de considérer qu'il importe peu aux enfants de la Jérusalem céleste de savoir au vrai ce qu'il fait en eux en cette manière , pourvu qu'ils n'ignorent pas combien ils lui sont redevables pour les illuminations vraiment divines dont il éclaire leurs pas, afin de les faire marcher dans sa voie , et pour tout le bien qu'il opère dans leurs cœurs par la secrète opération de son esprit , qui en a rompu la dureté , et de cœurs de pierre en a fait des cœurs de chair.

Mais la seconde chose que j'ai promis de montrer, est que, bien loin qu'il y ait tant de sujet de faire valoir la spiritualité de ce nouveau système des idées, il me paraît plus nuisible qu'avantageux à ceux qui s'y voudront arrêter; car, que nous apprend-on par là ? Que nous voyons Dieu en voyant des corps, le soleil, un cheval, un arbre. Que nous le voyons en philosophant sur des triangles et des carrés : et que les femmes , qui sont idolâtres de leur beauté , voient Dieu en se regardant dans leur miroir , parce que le visage qu'elles y voient n'est pas le leur, mais un visage intelligilAe, qui lui ressemble, et qui fait partie de cette étendue intelligible infinie que Dieu renferme. Et on ajoute à cela qu'il n'y a de toutes les créatures que notre pauvre âme qui , quoique créée à l'image et à la ressemblance de Dieu, n'a point ce privilège de voir Dieu en se voyant. Est-ce là un bon moyen de nous porter à nous séparer des choses corporelles, pour rentrer dans nousmêmes? Est-ce le moyen de nous faire avoir peu d'estime des sciences humaines purement humaines, que l'on ne se contente pas de spi ritualiser, mais que l'on divinise en quelque sorte, en faisant croire à ceux qui s'y appliquent que les objets de ces sciences sont quelque chose de bien plus grand et de bien plus noble qu'ils ne pensent ; puisque, s'ils recherchent le cours des astres, ces astres, qu'ils contemplent, ne sont point des astres

GBAPITRE XIX. 16S

matériels du monde matériel , mais les astres intelligibles du monde intelligible que Dieu renferme en lui-même : et que s'ils étudient les propriétés des figures , ce ne sont pas non plus des figures matérielles qu'ils voient y mais des figures intelligibles, qui ne se trouvent que dans retendue intelligible infinie , dans laquelle Dieu lui-même les voit, lui qui no voit rien que dans son essence.

N'est-ce point aussi donner occasion aux hommes de ne plus regarder comme une passion blâmable et indigne d'un chrétien, cette curiosité vague et inquiète, contre laquelle saint Augustin parle si souvent, qui fait recherchera voir et à connaître toutes sortes d'objets sensibles , pour les voir seulement, et pour en faire des épreuves; car n'est-ce pas la bien relever, et donner sujet à ceux qui en sont malades de se plaire dans leurs maladies, que de leur persuader que c'est Dieu qu'ils voient en croyant voir les choses sensibles.

Mais je ne puis m'empécher de dire encore quelque chose de plus fort. On me fait entendre que le principal but de cette philosophie des idés est de nous apprendre combien les esprits sont unis à Dieu ; et je vois ensuite qu'au lieu de les unir à Dieu , on les veut unir à une étendue intelligible infinie que l'on prétend que Dieu renferme. Et c'est ce qui me fait dire sans crainte que je ne veux point de cette union , et que j'y renonce de bon cœur; car je ne reconnais point pour mon Dieu une étendue intelligible infinie, dans laquelle on peut distinguer diverses parties, quoique toutes de même nature. Ce n'est point là le Dieu que j'adore. C'est l'idée que saint Augustin avait de Dieu, étant encore manichéen. Il témoigne, dans le livre VII de ses Confessions, chapitre i : « Qu'il ne « pouvait alors se figurer Dieu que comme une substance in- « finiment étendue; wmais il déclare aussi que» c'était parce « qu'il ne pouvait alors le concevoir autrement que corpo- « rel. » On dira qu'on ne l'entend pas si grossièrement; je le veux. Mais de quelque manière qu'on l'entende, n'est-ce point s'expliquer d'une manière tout à fait indigne de Dieu

que de nous faire passer pour la même chose de voir les choses matérielles en Dieu, et de les voir dans une étendue intelligible infinie, dans laquelle on peut distinguer diverses parties, et concevoir que Tune s'approche de Tautre? Rien estrii plus propre, à jeter les hommes dans Terreur, et à les porter à se représenter Dieu comme une substance corporelle , qui n'est différente des autres corps que parce qu'elle estin/înie?

Je ne répète point ce que j'ai déjà dit sur cela. J'ajouterai seulement que je ne vois point comment cela s'accorde avec ce que dit ce même auteur dans le TYaité de la Nature et de la Grâce , discours 1", §. H : « Lorsqu'on prétend parler de a Dieu avec exactitude, il ne faut pas se consulter soi-même, 0 ni parler comme le commun des hommes. Il faut s'élever en « esprit au-dessus de toutes les créatures , et consulter avec « beaucoup d'attention et de respect l'idée vaste et immense a de l'être infiniment parfait ; et comme cette idée nous repré- « sente le vrai Dieu bien différent de celui que se figurent la a plupart des hommes, on ne doit point en parler selon le « langage populaire. Il est permis à tout le monde de dire « avec l'Écriture, que Dieu s'est repenti d'avoir créé l'homme ; a qu'il s'est mis en colère contre son peuple ; qu'il a délivré a Israël de captivité par la force de son bras; mais ces expre»tt sions ou de semblables ne sont point permises aux théoloff gîens, lorsqu'ils doivent parler exactement. » Il leur est donc encore bien moins permis de dire que c'est voir le soleil en Dieu , que de le voir dans une étendue intelligible infinie, en laquelle il y a diverses parties, quoique toutes de même nature, dont on peut concevoir que l'une s'approche ou sV/oigne successivement de Vautre,

Il est clair, par ces deux premières considérations, que cette dépendance que l'on nous fait avoir de Dieu , à cause du besoin que l'on prétend que nous avons des idées prises pour des êtres représentatifs, serait peu considérable et de "yen d'usage pour des chrétiens , quand elle serait bien fon-

Page 1