‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 92 sur 159 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

tend qu'on a pu dire qu'on n'avait point d'idée d'une chose, quand on n'en avait point une idée de cette sorte , c'est-àdire , une idée claire , quoiqu'on en eût quelque idée et quelque notion.

Et on applique cela à ce qu'on a dit si souvent touchant l'àme : « qu'on ne la voit point par idée , et qu'on n'en a point d'idée. »

« Je dis ici que nous n'avons point d'idée de nos mys- « tères , comme j'ai dit ailleurs que nous n'avons point d'idée « de notre âme ; parce que l'idée que nous avons de notre « âme n'est point claire , non plus que celle de nos mystères. « Ainsi , ce mot idée est équivoque. Je l'ai pris quelquefois « pour tout ce qui représente à l'esprit quelque objet , soit « clairement, soit confusément. Je l'ai pris même encore « plus généralement pour tout ce qui est l'objet immédiat « de l'esprit ; mais je l'ai pris aussi pour ce qui représente « les choses à l'esprit d'une manière si claire , qu'on peut « découvrir d'une simple vue , si telles ou telles modifica- « tions leur appartiennent; c'est pour cela que j'ai dit quel- (f quefois qu'on avait une idée de l'âme , et quelquefois je « l'ai nié. Il est difficile , et quelquefois ennuyeux et désa- « gréable , de garder dans ses expressions une exactitude « trop rigoureuse. Quand un auteur ne se contredit que <{ dans l'esprit de ceux qui le critiquent et qui souhaitent « qu'il se contredise, il ne doit pas s'en mettre fort en peine ; « et s'il voulait satisfaire, par des explications ennuyeuses, « à tout ce que la malice ou l'ignorance de quelques personnes a pourrait lui opposer , il ferait un fort méchant livre. »

Je commencerai par examiner cette réflexion de l'auteur ; que si on voulait garder dans ses expr^sions une exactitude trop rigoureuse , en évitant les équivoques qui font paraître qu'on se contredit, on serait en danger de faire de méchants livres. C'est de quoi je ne saurais demeurer d'accord au regard des livres de science ; car , comme on n'écrit que pour se faire entendre , on ne saurait éviter avec trop de soin ce

qui peut empêcher qu'on ne comprenne bien notre pensée ; et rien ne peut tant l'empêcher que quand nous prenons des mots essentiels et importants et qui marquent ce que nous avons entrepris d'éclaircir en particulier , en dès sens si différents et qui forment dans l'esprit des notions si opposées, qu'il se trouve que sans avoir averti le monde de ces équi* voques, nous disons le oui et le non de la même chose. N'estce pas la première règle , pour bien traiter une science , d'en définir les principaux termes , afin d'en fixer la notion à un seul et unique sens , pour peu qu'il y ait sujet d'appréhender qu'on ne les prenne en différentes manières.

Que si on doit avoir ce soin pour empêcher que le lecteur ne se brouille et prenne mal la pensée de l'auteur, combien plus l'auteur même doit-il éviter qu'il ne se brouille luimême dans ses pensées, et qu'il ne tombe dans des contradictions apparentes pour n'être pas constant à ne donner aux termes capitaux de ce qu'il traite que la même signiûcation , ou au moins de ne leur en faire changer qu'après en avoir averti le monde. Que dirions-nous, par exemple, d'un géomètre qui dirait tantôt que la diagonale d'un carré est incommensurable au côté, et, en d'autres endroits, qu'elle peut être commensurable au côté? et qui répondrait , pour se sauver de cette contradiction, qu'il a pris le mot de carré dans le premier endroit pour un rectangle de quatre côtés égaux , et, dans l'autre, pour un quadrilatère de quatre côtés égaux qui ne seraient pas à angles droits? Trouverait-on cette explication fort raisonnable dans un livre dogmatique, et approuverait-on qu'il prit à partie ceux qui se plaindraient de son peu d'exactitude, comme des critiques injustes dont on ne devrait pas se meètre en peine, parce qu'on ne pourrait faire que de méchants livres si on les voulait contenter?

Je me trouve d'autant plus obligé de faire cette obserNatien , que ce n'est pas seulement l'ambiguïté du mot dUdtr qui fait beaucoup de brouillerie dans le premier ouvrage de cet auteur, mais que c'est un défaut répandu dans son Traitt^

Page 1