CHAPITRE XXL
de la Nature el de la Grâce, ou de semblables mots, qui se prennent en différents sens, semblent donner lieu à de grands mystères, qui disparaîtront aussitôt qu'on en aura démêlé les équivoques.
Néanmoins, ce n'est pas à quoi je trouve ici le plus à redire. Je lui pardonnerais qu'il ait pris le mot d'idée , dans son livre de la Recherche de la Vérité, dans des sens très-différents , pourvu au moins que dans les Avertissements qu'il y a joints à la quatrième édition , il eût pris soin de les bien marquer, et d'en donner des notions bien distinctes. Mais, bien loin de cela , il n'y fait que brouiller de nouveau la signification de ce mot ; et ce qu'il en dit ne s'accorde point avec ce qu'il avait dit dans son troisième livre , où il traite à fond cette matière ; car, toute la différence qu'il met , dans ce troisième Avertissement , page 489, entre les idées, est la clarté et l'obscurité , ne donnant point d'autre solution à la contradiction qu'on lui avait objectée, sinon que quand il avait dit que nous n'avions point d'idée de notre âme , il avait parlé ainsi parce que nous ne la voyons point par ces idées claires qui produisent la lumière et l'évidence, et par lesquelles on a la compréhension de l'objet, pour parler ainsi ^ et que, quand il a dit qu'on avait une idée de l'ûme, il a pris ce mot plus généralement pour toute sorte d'idée claire ou obscure.
Mais cette explication est très-défectueuse, et ne fait point bien entendre son sentiment des idées ; car le mot d'idée ne serait point équivoque, mais seulement générique, s'il ne signifiait que des idées d'une même nature , dont les unes seraient obscures et les autres claires , et ce serait alors trèsmal parler de nier le mot d'idée d'une des espèces, quoique la moins noble. C'est comme qui dirait qu'un trapèze n'est pas un quadrilatère , parce qu'il en est l'espèce la plus imparfaite , et qu'un cheval n'est pas un animal , parce qu'il n'est pas un animal raisonnable. Il est vrai aussi qu'il n'est pas tombé dans cette faute, et qu'il pouvait S3 mieux défen-
dre de la contradiction qu'on lui reprochait qu'il n'a fait dans cet Avertissement ; car il pouvait et devait dire : Le mot d'idée est équivoque, parce qu'il signifie deux choses très-différentes, et qui n'ont point proprement de notion commune ; et, selon que je l'ai pris en une ou en l'autre de ces deux manières, j'ai pu dire quelquefois que nous avons une Mée de l'âme, et d'autres fois que nous n'en avons point. J'ai pris, dans le premier chapitre de mon premier livre, Yidée d'un objet pour la perception d'un objet , et , en prenant le mot d'idée en ce sens , j'ai dû dire que nous avons une idée de notre âme, puisque nous ne la pourrions connaître, comme nous faisons, si nous n'en avions la perception. Mais, dans la deuxième partie du troisième livre, j'ai pris le mot d'idée pour un être représentatif des objets, distingué des perceptions, lequel j'ai fait voir ne se pouvoir trouver qu'ea Dieu ; et c'est en prenant le mot d'idée en ce sens, que j'ai dit en plusieurs endroits que nous n'avions point d'idée de notre âme , parce que mon sentiment est que nous ne la voyons points en Dieu comme nous y voyons les choses matéxielles , mais que nous la voyons seulement par conscience et par sentiment intérieur; et ce qui me fait croire que nous ne la voyons point en Dieu , est que ce que l'on voit en Dieu, comme l'étendue, se voit bien plus clairement et plus parfaitement que nous ne voyons notre âme.
Cette solution aurait été bien plus raisonnable et plus conforme à sa doctrine des idées, que ce qu'il dit d'une manière fort confuse dans ce troisième Avertissement. Mais de quelque manière que Ton s'y prenne pour accorder cette contradiction apparente, cela ne laissera pas d'être embarrassé de difficultés insurmontables , comme nous Talions faire voir dans les chapitres suivants.