CHAPITRE XXII
et les autres âmes , ne se peuvent voir autrement qu'en Dieu et par leurs idées , et que cette manière de voir les choses matérielles, le soleil, un arbre, un cheval, n'est point particulière aux philosophes , ou à ceux qui ont beaucoup de pénétration d'esprit, mais leur est commune avec les plus ignorants et les plus hébétés. « On ne peut douter, dit-il , que Ton « ne voie les corps avec leurs propriétés par leurs idées ' ; a parce que n'étant pas intelligibles par eux-mêmes, nous ne « les pouvons voir que dans l'être qui les renferme d'une « manière intelligible. Ainsi c'est en Dieu et par leurs idées « que nous voyons les corps avec leurs propriétés. » Il n'y a donc point de paysan qui ne voie en Dieu et par leur idée, le soleil , son âne , le blé qui croit dans son champ et la vigne qu'il cultive : a Or, la connaissance , ajoute-t-il , que nous a avons des choses en Dieu et par leurs idées , est très-par« « faite; » il n'y a donc point de paysan qui n'ait, ou qui ne puisse avoir, par la seule vue intérieure qu'il a de cesobjets^ une connaissance très-parfaite du soleil, de son âne, du blé et de sa vigne , et qui ne connaisse où ne puisse connaître très-facilement les propriétés de toutes ces choses.
Or, rien n'est plus insoutenable ni plus contraire à l'expérience. Il faut donc nécessairement, ou que les choses matérielles puissent être connues par les paysans autrement qu'en Dieu et par leur idée , ou que ce ne soit pas une preuve que notre âme ne se connaisse pas en Dieu et par son idée , de ce qu'elle se connaît imparfaitement ; car on ne peut douter que la connaissance qu'un paysan ou qu'un erfant a du soleil , ne soit sans comparaison plus imparfaite que celle qu'un philosophe a de son âme.
On n'a pas même besoin de s'arrêter à des paysans ou à des enfants pour reconnaître que, si la majeure était vraie , c'est-à-dire, que s'il était vrai que les choses que l'on connaît en Dieu et par leurs idées , se doivent connaître très-
■ Page 30$.
parfaitement , il en faudrait conclure non pas seulement que noua ne voyons pas notre âme en Dieu, mais que la manière ordinaire de voir les autres choses, tant que nous sommes en cette vie , n'est point de les voir en Dieu , et parce que Dieu nous découvre ce qu'il y a en lui qui les représente ; car, si cela était , d'où vient que tous les philosophes avant M. Des* cartes n'ont point eu la même notion du soleil, des étoiles, du feu , de l'eau , du sel , des nuées, de la pluie, de la neige, de la grêle, des vents et de tant d'autres ouvrages de Dieu , qu'en a eue ce philosophe? Si les autres les ont vus en Dieu aussi bien que lui , ils les ont dû voir comme lui ; « puisque « les idées des choses qui sont en Dieu renferment toutes leurs « propriétés. » Or, ce sont ces idées des êtres créés dont je viens de parler, que Dieu a découvertes, selon cet auteur, à tous les philosophes qui se sont appliqués à les connaître : d'où vient donc qu'ils n'ont pas vu dans ces idées toutes les propriétés du soleil , des étoiles, de l'eau, du feu et le reste ; puisque cet auteur donne pour maxime a que lorsqu'on voit « les choses comme elles sont en Dieu, on les voit toujours « d'une manière très-parfaite.»