CHAPITRE XXIII
des étoiles, du feu , avant M. Descartes, étaient moins claires que celle que nous avons de notre âme : donc cet auteur n*a point eu droit de prétendre que l'idée que nous avons de notre âme est si peu claire qu'on peut dire absolument que noua n'en avons point d'idée.
Mais, en attendant sa réponse sur ces deux points, je veux bien examiner s'il a autant de raison qu'il en croit avoir de soutenir que l'idée que nous avons de notre âme est si peu claire en comparaison de celle que nous avons de l'étendue en général , qu'il ait eu raison de dire que nous n'avons point d'idée de notre âme, et que nous en avons de l'étendue*
Il en est si persuadé , qu'il trouve étrange que quelques cartésiens en aient pu douter , et il ne peut attribuer cela qu'à une aveugle déférence à l'autorité de M. Descartes : c'est comme il commence son Éclaircissement sur cette matière , page 552. « J'ai dit en quelques endroits, et même je croîs (( avoir suffisamment prouvé, dans le troisième livre de la « Recherche de la Vérité, que nous n'avons point d'idée claire « de notre âme, mais seulement conscience ou sentiment in-* « térieur : et qu'ainsi nous la connaissons beaucoup plus im- « parfaitement que nous ne faisons l'étendue. Cela me pa- « raissait si évident, que je ne croyais pas qu'il fût nécessaire <( de le prouver plus au long. Mais l'autorité de M. Descartes, « qui dit positivement : que la nature de l'esprit est plus con- (( nue que celle de toute autre chose , a tellement préoccupé a quelques-uns de ses disciples, que ce que j'en ai écrit n'a « servi qu'à me faire passer dans leur esprit pour une perce sonne faible qui ne peut se prendre et se tenir ferme à des
n vérités abstraites Cependant , la question présente
if, est tellement proportionnée à l'esprit, que je ne vois pas « qu'il soit besoin d'une grande application pour la résoudre, (c et c'est pour cela que je ne m'y étais pas arrêté. »
Écoutons donc ces raisons si faciles à trouver, et mettons pour la première celle qui est le fondement de toutes les autres , et qui nous donnera lieu de démêler ce qu'il a em-
brouillé par la dé6nition d'une idée claire , qu'il a prise pour principe de tout ce qu'il dit sur cette matière.
Première raison. « Je prends pour la même chose : n'avoir « point d'idée d'un objet ', et n'en avoir point ^idée diaire; « et je n'appelle idéts claires que celles qui produisent la à lumière et l'évidence , et par lesquelles on a comprébentt sion de l'objet ( si on peut parler ainsi ) , c'est-à-dire qui « sont telles qu'en les consultant on peut apercevoir d'une « simple vue ce qu'elles enferment * et ce qu'elles excluent, « et reconnaître par la toutes les propriétés de l'objet et les a modifications dont il est capable. »
Or nous n'avons point une telle idée de notre âme.
Nous n'en avons donc point d'idée claire et cela suffit pour dire que nous n'en avons point d'idée.
RÉP. Pour pouvoir dire ce que je pense de la majeure. Il faut savoir de lui s'il prétend que cette définition , qu'il donne d'une idée claire , doit être admise par tout le monde, comme contenant la vraie notion de la clarté d'une idée , ou s'il n'a voulu que faire son dictionnaire particulier en nous avertisssant que , sans se mettre en peine en quel sens les autres prennent le nom d'idée claire , il est résolu pour lui de ne se servir de ce mot qu'en le prenant dans le sens que j'ai marqué.
S'il prétend le premier, je nie sa majeure , et je lui soutiens qu'il se trompe manifestement s'il a supposé que tout le monde demeurait d'accord de sa définition d'une idée claire. Il est bien certain au moins que M. Descartes n'en demeure pas d'accord , puisqu'il enseigne en beaucoup de lieux que nous pouvons avoir une idée claire et distincte d'un objei sans connaître tout ce qui peut convenir à cet objet. Cest pourquoi il soutient partout que nous avons une idée claire et distincte de Dieu , quoiqu'elle ne soit pas telle qu'on la puisse appeler adœquatam (c'est le mot dont il se sert pour
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' PugCS 554, 55 s et »5«.
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marquer une idée qui ferait connaître toutes les propriétés d'un objet) qualem nemo hcibei non modo de infinHo, sed nec forte etiam de ^la alia re, quantwnvi& parva. Et, dans la réponse aux quatrièmes ot^eetions , il dit que les idées que nous avons de l'âme et du corps peuvent être claires et dis^ tinctes, sans que l'une ni l'autre soit adœquata, c'est-À-dire qu'elle soit telle qu'elle nous fasse connaître tout ce qui con* vient à Tune et à l'autre de ces deux substances.
Il est donc certain qu'il n'a point cru qu'afin qu'une idée fût claire, il fût nécessaire qu'elle enfermât toutes les pro«> priétés de l'objet.
Et en effet, peut-on douter qu'on n'ait eu avant Pythagore l'idée claire d'un triangle rectangle , quoique ce soit lui , à ce que l'on croit , qui en a découvert le premier cette belle propriété : que le carré de sa betse est égal aux carrés des deux côtés ? Est^^e de même qu'on n'a point eu d'idée claire de l'ellipse et de l'hyperbole avant M. Descartes, parce que c'est peut-être lui qui a le premier découvert les propriétés qu'il en a démontrées dans sa Dioptrique pour la réfraction des rayons?
Que si, ne pouvant pas prétendre que cette définitioii d'une idée claire soit admise par tout le monde , il est ré* duit à dire qu'il a pu prendre ce mot en ce sens, et n'appeler idée claire que celle qui aurait toutes les conditions qu'il a marquées, on le lui avoue, et on lui accorde aussi qu'en prenant en ce sens le mot d'idée claire, nous n'avons point d'idée claire de notre âme. Mais on lui soutient aussi qu'on n'en a point non plus de l'étendue, ni peut-être d'aucune autre chose du monde, comme M. Descartes l'a bien remarqué. Et ainsi tout se réduira , à l'égard de ses autres preuve, à montrer qu'elles ne sont pas plus concluante» (M)ntre l'idée claire de notre âme que contre l'idée claire de retendue.
Deuxième raison. « Je crois pouvoir dire que l'ignorance
« où sont la plupart des hommes, à Tégard ûq leur âme ,
a de sa distinction d'avec le corps, de sa spiritualité, de son « immortalité et de ses autres propriétés, suffit pour prouver « évidemment que l'on n'en a point d'idée claire et distincte. »
RÉp. Si les erreurs des hommes et les doutes déraisonnsbles qu'ils ont tous les jours sur des choses très-certaines peuvent être allégués, pour prouver que nous n'avons point d'idées claires des choses dont il leur plaît de douter, il n'y a plus rien dont on puisse dire que nous ayons des idées claires. Car y a-t-il rien dont les sceptiques et les pyrrhoniens n'aient fait profession de douter? Il ne faudrait que leur appliquer ce qu'il dit en la page 557 : a Faisons justice à <r tout le monde : ceux qui ne sont pas de notre sentiment « sont raisonnables aussi bien que nous; ils ont les mêmes « idées des choses ; ils participent à la même raison. Pour- « quoi auraient-ils douté de ce qui nous parait de plus cer- « tain dans la géométrie même, s'ils en avaient eu des « idées claires? »
Que si de ce général nous descendons au particulier, comment n'a-t-il pas vu qu'on n'avait pas moins de droit de conclure de ce qu'il dit que les hommes n'ont point d'idée claire et distincte de leur corps? Car les épicuriens n'ont nié la spiritualité et l'immortalité de l'âme que parce qu'ils ont cru que leur corps était capable de penser. Et il n'y a encore présentement que trop d'impies qui sont dans le même sentiment. Or, si les uns et les autres avaient eu une idée claire de leur corps , ils n'auraient pas eu cette pensée , puisque , selon cet auteur, « quand on a l'idée claire d'une chose , « on voit sans peine et d'une vue simple ce qu'elle ente ferme et ce qu'elle eosclut, » Donc cette raison ne prouve rien, ou elle prouve autant contre la clarté de l'idée du corps ou de l'étenduQ que contre la clarté de celle de l'âme.
Troisième raison. « L'idée du corps ou de l'étendue est si « claire , que tout le monde convient de ce qu'elle enferme et « de ce qu'elle exclut ( car de ce qu'il y en a qui doutent si le « corps est ou n'est pas capable de sentiment, c'est qu'ils eu-