TEMOIGNAGE DU SENS INTIME
PAR L'ABBIÊ DE LI«NAC
HSLATIF A DVX THEORIE PSTCHOLOOIQUB
« Chacune de nos perceptions ( dit M. de Lignac, « t. II , p. ^7 ) est un mode de notre âme , à l'excep- « tien du sens intime de notre individualité qui « est le fond même de notre âme. Toutes com- « prennent deux termes , l'impression d'une ma- « nière d'être , et la présence de la cause qui im- « prime cette manière d'être. »
J'ai été d'abord assez enclin à confondre le sens intime de notre individualité , ou ce que j'appelais le moiy avec le fonds même de la substance de l'âme; mais je dois à Kant d'avoir fait une distinction nécessaire entre deux termes que tous les métaphysiciensy y compris Descartes^ ont confondus^ ce qui est une des plus grandes causes d'obscurités et d'embarras en métaphysique.
Nous sentons notre individualité ou notre exis-
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tence phénoménale : mais nous ne sentons point la substance même de notre àme pas plus qu'aucune autre : Taperception interne du moi (pur) est un rapport dont un des termes est l'absolu de l'âme qui ne se connaît ou ne se voit point immédiatement.
Il est vrai que toutes nos perceptions acdda^^es comprennent deux termes : l'impression d'une manière d'être, et notion par induction d'une cause indéterminée qui imprime cette manière d'être. Je dis la notion j et non la présence ; ce n'est que dans les modifications actiifes , celles qui dépendent immédiatement de notre volonté , que la perception renferme la présence de la cause qui imprime la ma-' nière d'être ; dans tout autre cas ^ il n'y a point de cause présente aperçue ou sentie, mais seulemrat induite ou crue par un jugement rapide et nécessaire.
La confusion des deux cas , et la supposition d'une perception immédiate de cause étrangère présente, a trompé ici l'auteur comme tant d'autres , et sert de fondement à sa doctrine mystique.
ce Je me sens contingent dans le fond de mon être par conséquent un effet.... »
D'abord je ne sens point le fonds ou la substance de mon être : par conséquent^ je ne le sens point contingent; et, lorsque j'ai la notion de mon âme substance^ je ne la conçois pas comme effet contingent, mais au contraire comme une cause néces-
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$aire, — La contingence n'appartient qu'aux modes passagers par opposition au moi permanent.
ce Tout ce qui est passif n'est conçu tel que dain$ « un rapport avec une action. »
r^iccorde cela pleinement; mais je niisque nou$ sentiom^ immédiatement l'action squ$ laquelle nous sommes pasi^s , ou que nous apercevions ainsi immédiatement l'existence de la cause extérieure.
Je sépare très-bien |a perception du serrement que je sens au bras, lorsqu'une main forte me saisit , de la perception de cette main : perception que je n'aurais certainement pas , si je n'avais déjà la con^ naissance de la main étrangère , et la notion de causalité.
Ce sont ici les associations d'habitude qui tromr peut.
Dans l'aperception interne immédiate, le rapport donné est celui de la cause à l'effet : dans la perception objective, le rapport donné est celui de \ effet à la came. Ici , nous sentons l'effet ou la modification , et nous croyons que la cause existe ; là , nous sentons la cause et nous percevons l'effet consécutif
« Se sentir passif, c'est sentir agir sur soi, c'est « sentir l'existence et la présence de l'agent. »
Voilà encore un effet très remarquable de ce premier jugement d'induction, devenu si profondément habituel, qu'il se confond presque avec l'aperception interne de notre existence , ou ce qui revient au même, de notre causalité.
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Se sentir actif, c'est se sentir agir soi-même , c'est sentir l'existence et la présence de la cause qui est moi. Mais se sentir passif sous une impression, c'est sentir cette impression , et s'apercevoir et juger qu'elle existe ou se continue sans que le moi le veuille. Quant à sentir qu'elle a une cause autre que le moi , et qui est active ou efficiente comme lui, ce jugement d'induction diffère essentiellement de Faperception ou du sentiment intime de notre propre causalité on force motrice; et il est tout à fait faux de dire que nous sentions la cause étrangère.
Pour apercevoir immédiatement cette cause jointe à la première impression passive , il faudrait que nous en eussions l'idée innée , ou que la causalité fût une forme de notre esprit , ainsi que le disent les cartésiens , les leibnitziens et les kantistes.
« Si l'homme grossier et ignorant se trompe dans « l'application du rapport de causalité , ce n'est pas a en ce qu'il reconnaît une cause qui a le pouvoir <c de le modifier , et qui le modifie effectivement ; « mais en ce qu'il met souvent cette cause efficiente « oii elle rH est pas , et se trompe sur le lieu, comme a celui qu'on frappe dans les ténèbres s'en prend à «c quelqu'un qui ne l'a pas touché. »
Je ne sais si la méprise dont on parle ici est bien réelle; d'abord , en nous supposant réduit aux sens autres que le toucher et la vue , il n'y aurait point de méprise dans l'application du rapport de causa-
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lité , puisque Tinduction première ne donnerait Heu qu'à la notion pu à la croyance d'une cause ou force indétermiiiée autre que le moi.
Avec la vue et le toucher actifs , nous avons la perception d'objets étendus, colorés, figurés, impénétrables. Nous ne nous trompons, point en attribuant à ces objets les qualités phénoménales que là perception nous représente comme extérieures. En les percevant comme étendus, figurés , colorés, nous ne les considérons pas comme causes de certaines modifications de l'âme, mais bien comme sujets des qualités ou manières d'être que nous leur rapportons sans pouvoir faire autrement.
Quant aux qualités secondes dont nous avons les sensations proprement dites, je ne sais s'il est vrai encore que nous nous trompions dans l'application du rapport de causalité , ou dans l'association qui se fait primitivement dans notre esprit entre les affections ou modes de notre sensibilité propre et la notion d'une cause «extérieure.
Il est certain que pour les objets qui sont censés agir sur nos sens à distance , comme ceux que nous appelons odorants, sonores, lumineux, etc., ce n'est pas à eux immédiatement que s'applique la notion de causalité efficiente^ et, si l'on dit que ces objets sont causes de nos sensations , c'est que l'on confond les causes physiques avec les causes efficientes. Si j'éprouve une certaine modification d'odeur toutes les fois que je tiens une rose, l'image de la
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rose et Todeur se lieront dans l'imagination, de manière à ce que Tune rappelle toujours l'autre, et en devienne le signe; mais le signe n'est pas la cause^ et il est faux que j'attribue jamais à l'image de la rose le pouvoir de modifier mon odorat , quand j'y pense ou que je réfléchis. Je conçois que la cause qui me modifie est tout aussi indéterminée en ellemême après que j'ai eu la connaissance de la fleur, qu'avant la perception objective à laquelle rtia propre modification se trouve liée.
Il en est de même de toutes les autres sensations que nous éprouvons en la présence des objets éloignés.
Quant à ceux qui agissent ou sont censés agir par un contact immédiat, le rapport de causalité s^y applique immédiatement, en ce sens que les corps sont pour nous les causes réelles qui résistent à notre propre mouvement ou qui le limitent. L'impénétrabilité en fait toute l'essence , et le contact même passif de notre part, nous les manifeste après que nous avons éprouvé la résistance.
La sensation de chaud , de froid , de poli , semble donc plus directement attribuée aux corps dont nous percevons le contact par suite de l'impénétrabilité comme cause. Mais ce n'est pas encore en tant que le corps qui touche le nôtre est impénétrable, qu'il agit sur nos sens, pour modifier notre âme de telle manière, et la cause modifiante réelle demeure encore indéterminée.
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Pour la raison qui remonte naturellement à cette cause , il n'y a donc autre chose de vrai, sinon qu'il y a des causes, extérieures à moiy des modifications ou impressions passives ; que ces causes , une ou plusieurs , indéterminées en elles-mêmes et dans le comment de leur action^ n'agissent réellement qu'en la présence de tels objets dont nous avons la per-^ ception.
C'est plus par le témoignage que par la pensée que nous sommes sujets à confondre Yoccasion de nos sensations avec la cause qui nous modifie ^ et dont nous affirmons ou croyons nécessairement Y existence et la présence.
C'est parce que nous ne séparons pas par une pensée réfléchie la sensation de la notion de la cause qui la produit , que nous cherchons où est cette cause, et que nous croyons pouvoir l'atteindre par l'imagination ou les sens. Les hommes n'ont pas ridée innée du moi , encore moins et par suite celle de la Divinité , parce qu'ils n'ont point une attention innée au rapport que forment les deux termes renfermés dans chacune de leurs perceptions. Mais ces termes ne leur sont pas moins présents dès qu'ils commencent à exister : leurs mouvements sont d'abord sentis y. et, en même temps , la cause qui les produit; les sensations du dehors arrivent et la cause externe est conçue et crue exister.
Sentir un mouvement volontaire , et sentir une volonté, c'est la même chose; puis, sentir une im-
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pression passiue comme telle ou comme efifet, et croire l'existence de la cause extérieure, c'est la même chose.
a S'il y a (dit M. de lignac, tome m, p. a 7 6) des « manières d'être qui tiennent uniquement à notre a /;a^i&i7<Ye(telles sont toutes nos sensations), il y a a aussi des modes actifs qui n'y tiennent point : il y «c a des manières d'agir, comme des manières d'être (c modifié, et les modes passifs dépendent essentielce lement des modes actifs. Point d'effet qui ne rapa pelle une activité. Point d'activité où il n'y a pas <K àe volonté. »
J'adopte entièrement cette manière de voir et d'exprimer le Ëdt de conscience ; mais je n'entends plus l'auteur quand il ajoute , la page après :
a Je conviens avec Bayle que nos divers vouloirs « ou nos différentes manières de vouloir sont diffé- <c rentes manières de déployer notre activité; mais (C nous nions que ces différentes manières de vou- « loir produisent quelques manières d'être dans « notre possibilité ; nous nions qu'en voulant man- « ger un fruit délicieux, notre vouloir manie en « aucune sorte, et modifie notre substance de la « manière dont le statuaire modifie un bloc de « marbre, en agissant sur la matière passive de ce « marbre. Notre vouloir n'est pas une action sur « notre substance, c'est une action de notre sub- « stance. »
Je dis d'après l'expérience du sens intime que nos
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vouloirs produisent diverses modifications , ou manières d'être, dans «notre passibilitéy toutes les fois que quelques parties de notre corps, mobile à volonté et inerte par elle-même, est mise en jeu par le vouloir et tirée de son état d'inertie ; et d'une manière incidente, quand il s'agit de se procurer , à l'aide de quelque mouvement dont la volonté dispose, des sensations du dehors qui sont par elles-mêmes hors du pouvoir de l'âme , et objets d'un simple désir tout différent d'un ^vouloir.
Quoique ce vouloir ne manie pas notre substance passive comme le statuaire manie le bloc de marbre , ' il n'en a pas moins un pouvoir d'une autre nature sur cette substance ; et ce pouvoir intime consiste à imprimer à cette substance un mode ou une manière d'être qui n'aurait pas eu lieu sans le vouloir. Celui-ci est donc à la fois une action de notre force qui est identique à notre âme, et une action sur la substance passive qui est le corps organisé , lequel a aussi sa force vitale propre toute différente du vouloir.
Tout ceci n'a rien de commun avec le point de vue qui remonte jusqu'à la cause absolue des existencesy ou des substances actives et passives, et des lois efficientes de leurs modes.
La notion d'iuie force qui opère par le vouloir ne peut être dite abstraite , à la manière des idées générales dont se forment des genres ou des es-