‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 46 sur 47 · EN MATIÈRE 0£ RELIGION · texte numérisé non relu

EN MATIÈRE 0£ RELIGION

L'autorité . du genre humain , qui la connaît , et comment prouver qu'elle existe au sujet de quelque croyance religieuse que ce soit, hors les notions primitives communes à toutes les intelligences, rétre y la cause , les puissances invisibles, etc. ? Il ne faut pas moins étudier pour constater l'existence d'une autorité vraiment unwerselle du genre humain sur la véritable religion , que pour en trouver la base ou les fondements en nous-mêmes par le raisonnement. Toute la doctrine de l'auteur sur l'autorité du témoignage se réduit donc à ceci : Il faut croire sans aucun examen tout ce qui nous est dit et attesté sur la religion dès notre enfance , par la nourrice, les maîtres, les pasteurs. Notre raison n'en est pas juge. Il faut croire même sans entendre , sans chercher à comprendre.

Mais s'il arrivait que les paroles de la nourrice , des maîtres, des docteurs, ne s'accordassent pas, ne faudrait-il pas faire un choix entre les témoignages , et comment le faire sans examiner , sans raisonner ? Voilà donc lés difficultés qui renaissent.

Un homme né au sein du mahométisme ou du judaïsme ne doit-il pas aussi croire sans examen? Pourquoi pas ? N'est-il pas soumis aussi à l'autorité du témoignage ? Pourquoi le devoir imposé à l'homme que le sort fait naître en pays catholique , serait-il tout différent pour celui qui est né chez un peuple infidèle? En ce cas, la doctrine de M. de La Mennais ne serait fondée que par exception ; il

aurait donc lort de la généraliser. Ne semble<-t-il pas , k l'entendre , que le témoignage de tous les peuples s'élève en &yeur da christianisoie comme ça faveur du principe de Texist^ice de Dieu ? Que s'U j a^ comme on ne saurait le nier ^ discordance entre les témoignages et qu'il soit pourtant indis* pensable de discerner le vrai du faux sous peine de mort étemelie^ comment ceux qui sont trompes par l'autorité du témoignage reviendront-ils de leur erreur j sans faire aucun usage des facultés intellec* tofdles que Dieu leur a données dans ce but?

Page 19a : «c Nous recevons le langage sur l'auto- < rite de ceux qui nous parlent ^ et avec le langage « nos premières idées ou les vérité nécessaires à <f notre conservation* »

L'autorité de ceux qui nous parlent ne £ait rien pour l'apprentissage du langage. Il s'agit de répéter des signes orauxi à quoi une faculté première d'/m* tatian se trouve naturellement portée. Celui qui apprendrait naturellement à burler parmi les loups ne recevrait pas cette sorte de langage de l'autorité dM loups. Il s'agit surtout d'attacher un sens aux mots ^ l'autorité n'y fait encore rien. L'inteUigence dcHt s'iûder elle-même , et rien ne peut suppléer à

son activité propre pour l'acquisition des premières idé«i que le langage exprime. Si ces idées se retrouvent chez tous les peuples , c'est qu'elles sont inhérentes à chaque esprit individuel venant en ce monde* Je nie donc ce qui est dit (page 197) « que

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(X rhomme ne dcHt pas le langage à la raison ^ qu'il «c l'a reçu et remploie tel qu'on le lui a donné ; que « parler; c'est obéir ; i> paradoxes brillants! L'autorité du témoignage, comme cdle de l'exemple, n'influe que sur les idées ou vérités contingentes. Ce n'est pas sur cette autorité que l'enfant prend la première nourriture^ ou qu'il acquiert les notions nécessaires et universelles. Mais il croira sur l'autorité ou l'exemple que telle espèce de choses est bonne ou mauvaise pour la nourriture du corps et de l'âme , que tel événement est arrivé ou arrivera ou n'arrivera pas, etc.

M. de La Mennais affecte de confondre sans cesse la parole avec le témoignage , et cet équivoque sert à son dessein. Quand j'entends le sens des mots , l'homme qui prononce ces mots témoigne à mes yeux qu'il a dans l'esprit les idées que ses paroles suggèrent au mien. Que si je n'entends pas son langage, l'émission de la parole ne sera pour moi qu'une sensation ou im fait physique. Mon intelli* gence ne reçoit donc pas la vie ou l'être par la parole, mais elle a la vie en elle-même et la parole l'éveille ou la seconde. Cest par le témoignagne inté" rieur exclusivement que nous sommes certains d'être et de posséder la vérité.

Page 199. « L'autorité est le seul moyen, le moyen « général de discerner la vraie religion ; en sorte que R celle-là est certainement ou nécessairement la vé- « ritable qui repose sur la plus grande autorité* »

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Puisqu'il y a des autorités plus ou moins grandes, il faut donc bien avoir ou prendre les moyens de connaître ces degrés; il faut donc examiner, comparer. Quel est le mahométan ou le juif qui n'attribue pas la plus grande autorité à sa religion? Quel moyen de le dissuader s'il ne compare les preuves?

L'auteur de l'Essai sur l'indifférence en matière de religion, fait ce qu'ont &it avant Ijji les sceptiques et tous ceux qui affectent de nier ou de calomnier la raison humaine qu'ils prétendent détruire dans ses bases. Bossuet a une autre idéa de la raison humaine quand il dit (Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même ) : « Je vois toutes les vérités a dans une lumière intérieure , c'est-à-dire dans ma a raison par laquelle je juge et des sens et de leurs ce organes et de leurs objets. »

Cet auteur emploie beaucoup de raisonnements et de discussions pour prouver qu'il faut croire sans raisonner à l'autorité et à la plus grande autorité en matière de religion. Je trouve les conséquences et ce qu'il dit à la fin, sur la société spirituelle primitive, dont l'église fondée par Jésus-Christ est le développement ou le perfectionnement, et sur l'autorité divine ( du moins médiatement) qui appartient à cette société , beaucoup plus raisonnable que ses principes philosophiques absolus. Ces Messieurs devi-aieht bien rester sur leur terrain, et ne pas entamer celui de la philosophie qui leur est étranger.

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MM. de Bonald et de La Mennais parlent avec dénigrement de la science.de T homme individuel, et de ceux qui la cultivent ; ils parlent de. ce qu'Us n'entendent pas. Us auraient mieux. fait d'étudier d'abord eux-mêmes les facultés de l'homme , avant de traiter, l'un de l'origine du langage , l'autre de l'autorité du témoignage ; ils auraient évité bien des bévues et des contradictions.

Dieu n'a pu parler à l'homme ou se manifester soit directement, soit par témoignages successifs, qu'en s'adressant à quelqu'une des facultés qu'il avait données à l'homme , ou plutôt à toutes ces facultés ensemble ; car elles concourent toutes en effet à la formation de chaque idée ou pensée proprement dite, quelle que soit l'origine, la cause ou l'objet de cette idée; qu'elle soit réi^élée avec son signe ou produite par l'autorité de l'esprit.

Il n'y a pas opposition entre les systèmes de philosophie , comme l'assure M. de Bonald , mais bien différence de point de vue. Les uns s'attachent, pour ainsi dire, à la surface de l'âme ; les autres pénètrent plus ou moins avant dans son . fond. Tel rapporte tout àuneyîzca/tédel'hommeoiide l'animal, comme l'imagination ou les sens; tel autre voit tout l'homme dans la réflexion ou le sens intime ; et ceux-ci cherchent les lois d'une sorte d'automate intellectuel auquel ils réduisent la pensée ; ceux-là au contraire ne comprennent pas qu'il y ait de pensée, d'intelligence sans mo/, sans libre arbitre, etc.

4^^ Wh L'ilTDIFFÉRelrCB

Si là philosophie tie fiilt aucun progrès depuis des siècles, si les conceptions les plus sublimes de nos modernes se trouvent dans Platon ou Aristote , quoiqu*dles n'y aient pas été empruntées par les auteurs, e*est que chaque être pensant ou méditatif est obligé de se faire sa philosophie d'après le biodèle intérieur qu'il a sous les yeux. Une philosophie apprise ou d'emprunt ne consiste que dans de vaines paroles ou dans un simple jeu de formes artificielles, et ceux qui n'ont pas puisé à la source intérieure pour se fiaiire leur philosophie, n'y entendent absolument rien.

Ce ne sont pas les différences de systèmes ou de points de vue qui doivent frapper et surprendre les esprits éclairés sut* le vrai fond des idées philoso'phiques *, c'est plutdt l'accord ou même l'identité des conceptions des vrais philosophes de touii les siècles qui ont été jusqu'au fond du sujet ou de l'&me même. L'école de Platon ne diffère de celle de Descartes ou de LeibnitiS que paf les expressions ou les formes des doctrines qui se reproduisent toujours les hiémes. Yoilà ce qui lâérttait d'être observé et dont il fallait chef ehêr la raison dans la nature même de l'esprit humain appliqué à se connaître lui«-même.

Condillad, dans son traitèdes animaux, remarque avec beaucoup de sagacité que si les animaux de la même espèce font tous la même chose , c'est précisément parce qu'ils ne s'imitent pas; que s'il y a tant de différences ou de modifications variables

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dans les actions des hommes, c'est au contraire parce qu'ils tendent à s'imiter en tout.

Ceci s'applique à la diversité des systèmes philosophiques. Ceux qui sont vraiment originaux doivent se ressembler parce qu'ils sortent tous , pour ainsi dire, du même moule intérieur. Ceux au contraire qui sont produits par imitation ou par enseignement extérieur j des paroles d!un maître^ ne sont que des combinaisons variables, artificielles.

Le vrai critérium des systèmes , c'est l'uniformité ou l'identité des doctrines professées par des philosophes qui n'ont pu avoir aucune communication ; mais il faut savp^r reconnaître cette unité malgré toute la diversité des formes.

L'uniformité des traditions sur les choses qui ne peuvent être sues ou apprises que par ce moyen , ne prouve rien pour la vérité des choses ainsi transmises ; car l'erreur se transmet aussi bien ou mieux que la vérité.

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