‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 6 sur 47 · II · texte numérisé non relu

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8 a DE LA DECOMPOSITION

sentera plus que la modification abstraite de son sujet d'inhérence. Il en sera alors comme du nom d'une qu^ité extérieure , séparée de spn groupe objectif et considérée (hors de la résistance qui lui servait de support) sous divers point de vue, que l'esprit peut y découvrir encore dans cet état d'isolation , en la prenant pour sujet logique de pçQpositions diverses.

C'est ainsi que \ étendue et la quantité deviennent,, dans leurs signes , sujets abstraits d'une multitude infinie d'attributions , et fournissent la matière d'une science dont l'esprit humain, qui la créa, n'épuisera peut-être jamais la fécondité.... IVIais c'est d'une telle science qu'on peut dire surtout qu'elle est conr ventionnelle^ roulant sur ses propres définitions, constituée dans sa langue, ses méthodes mécam^ ques...TSie pourrait-il pas en être de mêipe de la sensation abstraite , qui deviendrait par làliç sujet 4.'une théorie féconde où tout se réduirait au mécanisniç d'une langue dont il n^ s'agirait pjus que de iranfformer, de déduire ou de substituer les, signes suivant des règles précises, déterminées par l'hypothèse fondamentale , et les conventions^ sjobséquenjtes? Ainsi , l'on trouve un système dç vérités conditionnelles , bien liées par l'expression ; mais où est la vérité absolue? quel est le critère intérieur qui doit servir à la reconnaître, à nous connaître nousmêmes ? Où est le modèle exemplaire , auquel les idées, comme leurs signes doivent se conformer?

OÙ est le point d'appui de toute notre existence j le fsdt primitif qui en constitue le sentiment individuel ; enfin , l'origine de nos facultés actives y ou des idées simples réfléchies , que nous pouvœis en ac* quérir?

L'auteur de V Essai sur Vorigine des connaissances humaines j plus rapproché, je crois , d'une science de faits, d'observation intérieure, n'était pas encore parvenu à porter la théorie des facultés intellectuelles à ce degré de simplicité et de précision j propre aux sciences qui ont un objet purement abstrait, et dont l'homme fait lai-*méme les idées »vec la langue.

« J'appelle opération ^ disait Condillac dans son premier ouvrage (i), la pensée y en tant qu'elle est propre à produire\quelque changement dans Tâme. » Tels sont surtout ces modes auxquels' concourt la force active, que nous nommons volonté y à l'exclusion peut-être des modifications toutes passives re- ' çues par la sensibilité. Nous verrons en effet que ces premiers modes seuls, sont essentiellement accompagnés de conscience. Ils sont donc des penséesy de plus ils sont des changemenùSy et sont propres à en produire en nous ou hors de nous. C'est donc à eux que s'applique complètement la définition précédente.

a h&& opérations y continue le même' auteur (et

(1) EssoA sur Voriqi'ne des connaissances humaines, section n*, chap. X.

84 DE LA DÊGOMPOSlTIOJf

par suite les facultés ou puissances par qui ces opé* rations s'effectuent) ne sauraient faire partie des matériaux de nos connaissances {objectives) y puisque ce sont elles qui les mettent en œuvre. »

Ce point de vue me paraît tout fondé sur le sens intime y et non sur aucune hypothèse prise hors de la réflexion. On conçoit ici que les facultés ou les opérations d'une même force , appliquée à élaborer ou transformer certains matériaux, sont nécessairement hors d'eux et n'en font point partie int^rante. On ne saurait donc prendre les unes pour de sim« pies caractères ou circonstances des autres , ni confondre ces facultés avec leurs matériaux sous un seul et même titre sensation j qu'il s'agirait de définir ou d'analyser logiquement plutôt que de décomposer.

C'est pourtant là que fut conduit postérieurement l'auteur du Traité des sensations. Comme dans le point de vue hypothétique où il se mit alors, il identifiait complètement le moi avec toute modification passive ; il devait aussi, par suite, identifier les actes ou opérations avec leurs objets, les forces avec leurs produits , la pensée , en tant qu'elle est propre à produire des changements , avec la sensibiUté , eia tant qu'elle est propre à en recevoir. Il ne devait donc plus y avoir qu'une seule classe de modes passifs homogènes ; et toutes ces facultés , nominalement distinctes, venaient se résoudre dans une simple capacité réceptive unique , qui ne pouvait que se transformer.

Aussi trouve-t»on dans la logique , où cette doctrine est complètement résumée , la plupart A%s facultés intellectuelles exclusivement considérées sous le même rapport de passivité, et leurs définitions bien déduites de la dernière hypothèse : telles sont, par exemple 9 V attention^ la mémoire^ le jugement y et toute cette classe de modes passifs compris sous le titre volonté; comme Iç besoin j Y inquiétude j les désirs^ etc., où Ton ne peut voir en effet que des caractères divers d'une même sensation fondamentale.

Mais on retrouve de plus,* dans cette analyse, des éléments qui se rattachent à l'ancienne doctrine (i) ; on y reconnaîtrait encore des opérations d'une force transformatrice , distincte des matériaux transformés j et coiïsé^iiexameTklTCen faisant point partie; par exemple, certains actes qui consistent à donner

(1) On a remarqué souvent que Condillac n'avait jamais systématisé toute sa doctrine. Il est bien facile, en effet , quand on a lu et comparé les divers ouvrages de ce philosophe avec Tattention qu'ils méritent; il est aisé , dis-je , de s'apercevoir que sa doctrine est double , et présente en résultat deux systèmes de philosophie tout à fait différents, où tout ce qui se rallie à la doctrine du Traité des sensations ne peut se concilier avec les principes de V Essai sur l'origine de nos connaissances» Il serait bien bon de marquer tous les points où ce partage a lieu , comme aussi de faire un relevé exact de tous les changements importants que l'auteur apporta depuis à son Traité des sensations; on y reconnaîtrait peut-être le besoin que cet esprit si lumineux sentait de donner davantage à l'activité de l'être sentant et tnoieur , qu'il n'avait considéré d'abord que sous un seul de ces rapports exclusivement à Tautre.

86 DE LA D^OMPOSITJON

son attention j à la diriger successivement , ou la réfléchir sur plusieurs objets pour les comparer^ et rassembler ainsi par cette sorte de réflexion objective, dans une seule idée, des qualités éparses dans plusieurs, ce qui s'appelle imaginer : voilà des actes qui sont bien en dehors de la sensation, ou qui supposent du moins quelque chose de plus qu'une simple capacité réceptive.

La doctrine n'était donc pas uniforme ; mais elle demeurait susceptible d'une nouvelle simplification, et comportait une homogénéité plus parfaite. Tel est le but qu'un des plus célèbres disciples de Condillac s'est proposé depuis, en réduisant l'ensemble de toutes nos idées sensibles, comme des opérations intellectuelles qui y sont censées comprises , sous quatre grandes classes qui, rentrant toutes également dans le domaine de la faculté de sentir, sont dites élémentaires f par rapport à cette faculté plus générale de sentir ou ^e penser ( ! ) ; savoir : i <> la sensation proprement dite; 2? le soui^enir; 3** \e Jugement; 4* le désir. Il ne reste ainsi du système de Condillac , que les éléments homogènes dérivés de la sensation , à l'exclusion de tout ce qui ne saurait se rattacher directement au même principe : simplification très-ingénieuse qui, par la manière dont elle est établie et l'ensemble de ses résultats, prouvera force de tête , et l'esprit conséquent de son auteuri

(1) Voyez les Éléments d^idéolagie , de M. de Tracy.

Je ne prétends poitit ici attaquer les bases de ce système ; je crois même qu'on pourrait en former plusieurs sur un ^lan semblable, «t en partant de certaines conventions, étendant ou restreignant tour à tour la signification d'un même mot, tel que sensation^ souvenir^ etc. , réduire ainsi ou augmenter peut-être le nombre àes facultés élémentaires. Tous ces systèmes de classification ont leur utilité ; il est même indispensable d'en adoptet*. un , pour pouvoir discourir avec méthode de lios idées ou opérations diverses, et en raisonner comme des objets de notre connaissance extérieure ; et , sous ce rapport , le système le plus simple, étant le plus commode, pourrait bien aussi paraître le meilleur. Mais je ne crois point qu'on doive attacher à ces classes une importance exclusive, en leur prêtant une réalité qu'elles n'ont pas; ni qu'avant de les former, en commençant par la plus générale, celle de sensation j on puisse être dispensé de faire un retour exact sur les modes primitifs, spécifiques ou individuels, directement donnés par chaque sens, sous une forme, sdil passii^e àe la sensibilité, soit active de la volonté motrice; ni enfin, qu'on soit autorisé à prendre ces termes conventionnels, souvçnir, rap/jortj etCj comme exprimant, par une certaine vertu logique, la nature des modifications ou opérations diverses ; si bien que cette nature sensible ou intellectuelle doive se plier à nos classifications méthodiques, s'étendre ou se restreindre avec elles.

D'ailleurs y et sans aller plus loin, je demande si ces actes ou opérations que Condillac n'a pas cru pouvoir se dispenser de reconnaître comme Jacultés distinctes, quoiqu'il ne pût leur assigner de fonder ment sans détruire l'unité systématique, et altérer l'homogénéité de sa doctrine ; si ces facultés, dis-je, n'existent pas réellement dans l'être doué, non seu? lement de la capacité de sentir les impressions qu'il reçoit, mais encore de la puissance d'agir, de vouloir et de se donner par suite certaines modifications, de former certaines idées avec les matériaux reçus du dehors; je demande, en ce cas, si l'on peut confondre cette capacité ou propriété réceptive , et ses résultats passifs d'une part , avec la puissance d'ac^ tion et ses produits d'autre part ; en écartant , à l'exemple des physiciens, l'idée d'une force acti\^e^ aussi réelle en nous que le sentiment même de notre existence. Enfin, si, après avoir exclu du nombre des éléments intellectuels toutes les opérations actives , à qui ce titre est directement applicable , on peut croire avoir formé un système absolument complet, et avoir énuméré tout ce qui est dans l'intelligence humaine.

Mais, dira-t-on, ces modes actifs ou produits d'une force vivante, sentis en résultats, ne le sont point comme facultés ou puissances : il n'y a d'idées positives d'aucune espèce correspondantes à. celles-ci , considérées en elles-mêmes ; et leurs effets étant des sensations comme les autres, peuvent

bien être attribués sous ce titre direct , ou sous ceux dérivés de souvenirs j rap ports j désirs y à une propriété de sentir unique, abstraction faite des causes qui la mettent enjeu, ou qui effectuent les modifications réelles. Telle est en effet la méthode empruntée des physiciens , où les propriétés permanentes sont assimilées, dans les signes , aux actions ou aux phénopiènes; et les idées de cause», ^ absolument exclues delà classification des effets. Nous avons déjà indiqué un point de vue réfléchi où cette méthode ne pourrait être entièrement applicable ; et la suite de cet ouvrage prouvera peut-être la nécessité de porter , dans l'analyse de nos opérations intellectuelles^ une méthode différente.

Mais en avouant, dès à présent, que nous ne pouvons connaître nos facultés que dans les idées simples de leurs actes ou dans certains résultats perçus, ne serait-il pas nécessaire de distinguer encore le caractère propre de ces idées , et la manière trèsparticulière dont ces résultats d'opérations sont sentis? Est-ce donc la même chose que recevoir et sentir une impression ^ ou Isl produire et l'apercevoir en même temps , comme l'effet d'une puissance dont on dispose , qui est soi ? Et s'il était vrai que ce fut là le titre le plus naturel de la classification de tous les modes de notre existence; si les analogies réelles qui les rapprochent, ou les différences qui les séparent , tenaient essentiellement à ce que les uns sont produits en vertu de l'activité d'une seule et même

go DE LA DléCOMPÔSlTlON

force, tandis que les autres sont sentis ou éprouvés en vertu de diverses causes d'impressions , ou diflPé-^ rentes capacités réceptives correspondantes , pourrait-on se croire autorisé à faire totalement abstraction de ces analogies ou différences réelles, considérées dans les puissances mêmes, pour fonder un plus petit nombre de classes artificielles sur les résultats partiels d'une simple capacité passive, ou les caractères abstraits d'une même sensation.

D'ailleurs , on ne peut nier qu'il n'y ait quelques idées positives , attachées aux termes qui expriment les opérations réelles deperceyoir, vouloir, comparer, réfléchir : et puisqu'elles ne sont point venues directement des sens externes, qu'elles ne font point images ; si d'ailleurs ces idées ont un caractère simple et individuel , ne faudrait-il pas chercher comment elles naissent ou viennent à la connaissance ? examiner si l'on ne pourrait pas en rapporter l'origine à quelque sens intérieur particulier, par lequel l'individu serait en rapport avec lui-même dans l'exercice de ses opérations , comme il l'est par les sens externes avec la nature extérieure? t)ès lors, on concevrait le fondement naturel d'une science de nos facultés , et d'une idéologie proprement subjective.

Nous voici conduits au point de vue d'une analyse de décomposition , qui , partant de la distinction de deux sources de nos idées , a pour objet de séparer les éléments qui se rapportent à \une ou à Vautre,

DE LA PEKSÉE. 9I

C'est cet objet que Locke s'est proposé dans son Essai sur l'entendement humain ; nous allons examiner comment il Fa rempli.

( n. Fondement d'une analyse de décomposition. Doctrine de

liocke.)

La métaphysique, ou, si l'on récusait ce titre, la philosophie première , devrait être une science de principes où l'on pût assigner le commencement de nos idées de tout ordre, de^ modifications de notre sensibilité, comme des opérations de notre intelligence. Ce commencement est sans doute bien difficile à découvrir; et pourtant si on le manque, quoiqu'on puisse trouver en avançant plusieurs vérités pratiques importantes, on n'a pas de point fixe pour les rallier ; on sent que l'édifice qui s'en forme manque de base et de consistance; on ne l'habite point avec une entière sécurité.

Le plus sage peut-être des philosophes , Locke , ne chercha point à établir un corps de doctrine, en se plaçant d'abord dans un point de vue partiel où il pût ramener toutes les facultés intellectuelles , leurs opérations et leurs produits, à un petit nombre de classes , ou même à l'unité systématique de principe. U n'eut d'abord d'autre intention que de s'étudier lui-niême, d'éclairer d'une nouvelle lumière intérieure l'ensemble de ses idées acquises ; de les éicquérirj pour ainsi dire, une seconde fois, en re-

ga DE LA DIÊGOMPQSITION

faisant peu à peu son entendement , et le soumettant à l'observation la plus concentrée, à l'expérience la plus intime que jamais homme eût peut-être encore tentée sur lui-même.

Cette observation lui fit reconnaître, comme on sait, que toutes les idées qui peuvent entrer dans l'entendement humain, se rattachent à deux sources différentes : la sensatiouj qui transmet directement les premiers matériaux ; la réflexion^ qui les élabore, les transforme, et en tire , avec le sentiment ou l'idée individuelle de chaque o\fkv2i\xovi transformatrice ^ de nouveaux éléments de combinaisons intellectuelles.

La première source était évidente, et tout le monde la reconnaissait. La seconde paraissait plus obscure, et il fallait des efforts pour remonter jusqu'à elle.'Or, l'esprit de l'homme cherche toujours les moyens d'un exercice facile ; c'est pour cela qu'il aime tant la simplicité , \ unité. On devait donc travailler à ramener toutes nos idées, le système entier de nos connaissances -et de nos facultés , à la seule origine de sensation ; source claire, où l'on pourrait, ce semble, contempler son entendement comme dans un miroir, et saisir toute la pensée dans une image.

Locke lui-même allait peut-être fournir les moyens d'opérer cette simplification désirée, si, par la faible part qu il faisait à la réflexion, et les fonctions particulières qu'il lui assignait dans le développement ultérieur des premières connaissances, et postérieu-

DE LA PENSis. qS

rement à Facquisition de toutes les idées sensibles , cette faculté devait être moins considérée comme une source propre èi idées que comme ime sorte de canal secondaire, par où tout ce qui découle de la sensation immédiate , irait se rendre dans un réservoir commun pour y être élaboré, etc (i).

En admettant de prime abord , ce que nos habitudes actuelles nous portent bien à croire en effet, que toutes les idées de sensations viennent du dehors, dans l'entendement, faites de toutes pièces, sans le concours d'aucune activité réflective, Locke était conduit à séparer entièrement les deux sources; en rattachant à la dernière exclusivement ces produits ultérieurs d!une intelligence développée, qui, hors de la ligne actuelle des sensations, et indépendants de toute cause objective matérielle, semblent avoir leur mobile unique dans une pure spontanéité du sujet pensant. Ce sujet, inné à lui-même y a la réflexion en puissance (a) , comme il a, par les sens externes, une simple capacité réceptive des idées ou impressions sensibles. De là deux systèmes d'idées et d'opérations séparées en effet dans l'origine ; mais de là aussi les difficultés auxquelles était exposée cette doctrine, lorsqu'on prouverait, surtout, que

(1) Cest là une remarque foiidée que fait Gondîllac sur la doctrine de Locke , dans VExXraii raisonné du traité des sensations.

(2) Gondillac reproche encore à Locke d'avoir admis des facuUés innées dans l'dvfie , tout en combattant les idées innées ( Extrait raisonné).

94 I>£ L^ DECOMPOSITION

les idées les plus complètement intelleclueUes viennent se rattacher, en dernière analyse, à un premier exercice quelconque des sens, ne fut-ce que par les signes dont elles sont inséparables.

Locke , partant d'une distinction nécessaire entre le sentiment intérieur des actes libres de l'intelligence ou des opérations de la volonté, et les modifications d'une sensibilité extérieure dépendante des objets; entre les idées simples de la réflexion^ et les idées simples de la sensation^ éiaithiea ^ ce semble, sur la voie d'une analyse réelle ; il pouvait , en remontant jusqu'au premier point de départ , créer la science des facultés humaines^ en même temps que celle de leur emploi et de leur objet , et remplir ainsi à la fois les deux derniers titres de la division proposée par Bacon.

Mais pour atteindre ce but, si je ne me trompe, il était nécessaire de remonter plus haut, et d'aller chercher la réflexion elle-même jusque dans sa source : peut-être fallait-il distinguer, entre tout cet ensemble de modes primitifs élémentaires, trop généralement compris sous le titre unique sensa* lions y ceux qui ont par eux-mêmes cette espèce de caractère de redoublement intérieur , que le terme réflexion exprime ; et ceux qui , directement reçus, affectent simplement la sensibilité , ne se redoublent jamais dans la conscience , mais excluent au contraire tout retour de l'individu sur ce que son organisation éprouve. Il eût fallu encore, je crois, con-

DE liA PEKSÉE. qS

stater ces différences notables dans chaque seip^ation spécifique ou individuelle; y découvrir la part contributive de chaque faculté, par une analyse à peu pirèst sçmblablje à celle qui assigna en dernier lieu la part des deiu^ sens externes ,, tels que la vue et le tou^çhier , dans, une perception totale , simple en apparence. Alors , peut-être , la réflexion se trou* vajQit rainenée à l'origine commune , ne pouvait plus y être confondue avec l'impression directe ou son résultat a£Eectif ; la sensation se trouvant elle-même composée, offrait la maiière d'une véritable décom-

position , et devenait la source réelle de deux systèmes d'idées dont les éléments pouvaient être séparés, comme de deux ordres de faicultés dont les don^ajiies pouvaient être circonscrits*

L'auteur de V Essai sur F entendement humain ne sentit pa^ la nécessijte de remonter si haut ; et dans le point de vue où il était placé , comme dans le but elxcluisif <pji'il se propsait d'att^eindre , il lui eût été difficile, sans doute, de commencer par ce com-^ mencement.

Et d'abord , comme il admettait , avec tous les mét2q;>hysiens , un principe de la pensée substantiel hors de la conscience et avant elle , il devait bien supposer aussi certaines facultés ou attributs inhérents à sa nature, ou innés en lui , dont, par conséquent , il était interdit à la philosophie de scruter \ origine; car, c'eût été chercher celle de Vâme même, et remonter ju^u'à sa création.

En second lieu , prévenu pour la division , généralement admise par les philosophes ^ de toutes les facultés de l'homme , en entendement et volonté; transportant avec eux toute activité à cette dernière, qu'il définit très-bien la puissance de moupoir ou d'^agir, et considérant \ entendement (y compris la réflexion) en dehors de cette puissance , ou comme une sorte de sens intérieur, réceptif de toutes les idées qui y arrivent , s'y élaborent et s'y transforment , suivant les différentes fonctions dont il est susceptible, l'auteur de \ Essai se trouvait dans l'impossibilité absolue d'assigner quelque origine aux facultés actives de l'entendement , s'il était vrai surtout que la puissance de mouvoir et d'agir, la volonté , fût leur commun principe : il ne pouvait donc reconnaître les caractères mixtes de ces facultés diverses, ni analyser ou décomposer leurs produits.

Aussi ne s'agit-il point de décomposition réelle, ni même d'un système fégulier de génération des facultés dans toute la doctrine de Locke ; il se borne presque entièrement à une sorte d'analyse historique ou descriptive des idées qu'il rapporte à deux sources différentes, et à une énumération incomplète, et souvent arbitraire, des facultés ou puissances qui s'exercent sur ces idées comme sur des matériaux donnés à élaborer.

Il distingue, à la vérité, des idées composées et (chose même qui peut paraître singulière) des idées

DE LA. PEirSÉE. 97

simples j qui j venues partie de la sensation et partie de^ la réflexion y offrent ainsi le sujet d'une décomposition proprement dite : mais quels sont les cas où Ton puisse assigner précisément^ dans un seul et même mode , la part contributive de chaque source^ ou de chaque fonction sensitive et réfléchie? Ce partage d'ailleurs pouvait-il bien se faire sans remonter jusqu'au principe ? Aussi ^ en parlant d'or/gine des idées ^ Locke ne distingue jamais l'origine prochaine et improprement dite j où les idées peuvent avoir pris la forme actuelle qu'elles ont dans Fintelligènce , et la source primitive éloignée par où elles sont venues , soit entières j soit séparées dans leurs éléments; et c'est par là surtout qu'a croulé le fondement principal de sa doctrine.

Enfin 9 et en troisième heu, ce philosophe ayant eu pour but principal d'expliquer le mécanisme général de l'entendement humain , tel qu'il est actuellement constitué , ne sentait pas le besoin de refnonter jusqu'à l'origine de ses forces mom^antes^ ni de déterminer la manière dont les diverses pièces de la machine intellectuelle , s'il est permis de parler ainsi , ont pu se combiner et se coordonner entre elles dès l'origine. Se proposant de faire une histoire de nos diverses idées, d'assigner les caractères d'analogie qui ont pu servir à les distribuer sous certaines classes; caractères dont le plus saillant, et le principal , se tire d'une origine respective commune, c'était assez pour lui d'avoir signalé» généralement IL 7

cette source, ou d'avoir montré que les idées ea dérivent d'une manière quelconque ; il ne eroyail pas avoir besoin de creuser dans la source même 1 ou de faire, pour ainsi dire, l'analyse chimique des éléments qui peuvent déjà s'y trouver renfermés.

En un mot, Locke, se bornant à ce que la science lui paraissait offrir de plus accessible à nos moyens de connaître, et de plus utile pour la pratique, ne voulut remplir que le dernier titte de la division psychologique : en s'arrétant à V objet ou aux produits effectifs de non facultés ^ il dut péghger tout ce qui se rapportait plus expressément au caractère et ii la nature de ces ûicultés mêmes. AusÀ^ quand il en parle , c'est uniquement pour spécifier les caractères de simplicité essentidlc j propres à ce S3rstème d'idées réfléchies, que notre langage exprime par les substantif abstraits ^verbaux de perception^ jugement , volonté , etc. ; et non pour chercher les conditions primitives et les circonstances qui les font naître , ou la génération même de ices £EKultés , l'ordre de leur subordination naturelle, leur dépendance d'une première, etc.

Ce plan de redierches était placé hors du point de vue de Locke , comme loin du but et de la méthode de son essai. Aussi, quoiqu'il eût bien re* connu le caractère individuel et simple (et non point général ou abstrait) des idées réfléchies de nos propres ^act//^^^ , il n'en tire presque aucun puti pomr coordonner et étendre ce système d'idées, qui avait plus de besoin qu'aucun autre , qu'un philosophe

DE hA. PIËSXSÉE. 99

aussi judicieux y portât une main régulatrice; il le laisse , au contraire^ presque aussi inexact et confus qu'il l'avait trouvé.

Suivant l'exemple de Bacon , quand il subordonnait la division des facultés intellectuelles à la classification ou à l'ordre encyclopédique de leurs produits, Ijocke part le plus souvent de la formation logique d'une classe d'idées quelconque ^ pour y rattacher une faculté nominaile hypothétique, dont le fondement se trouve étranger à la réflexion. C'est ainsi qu'il distingue une faculté di abstraire et une autre de eofnposer^ uniquement parce que, dans l'objet de la classification des idées, il en a distis^^aé à^abstraites et de composées. Et pourquoi ne pas rattacher alors une faculté nominale àchaque clause? Dès qu'il ne s'agit plus d'idées simples de puissances prises de la réflexion de leurs actes , mais de sôea*pies possibilités abstraites, conclues de l'analogie réelle ou logique de certains modes , pourquoi ^xi limiter le nombre? N'est-ce pas ainsi , en efiet , que les scholastiques avaient multiplié les essences et les causes occultes, à l'égal du nombre des qualités ou propriétés abstraites qu'ils ^uveiient substantif , fier dans le langage ?

On peut donc aisément distinguer deux méthodes

employées par Locke dans cette science propre des

facultés^ simple accessoire de sa doctrine. L'une

vraiment appropriée, se fondant sur la réflfixion

intime d'actes ou opérations intellectueUes, cherche

lOO DE LA DECOMPOSITION

à énumérer leurs caractères, ou à spécifier les idées simples individuelles qui leur correspondent dans le sens intime. L'autre, se rapportant plutôt à un système général de nos connaissances , ne fait qu'établir un certain nombre de titres nominaux , qui embrassent, chacun dans leur extension, les propriétés communes à plusieurs systèmes d'idées, en abrégeant le langage , et facilitant les comparaisons ou déductions. L'auteur fait alternativement usage de ces deux méthodes , pour déterminer le nombre et orconscrire les limites de nos facultés intellectuelles, sans distinguer les résultats d'une analyse vraie et réfléchie , de ceux d'une généralisation arbitraire et conventionnelle. Mais comme il insiste davantage sur cette dernière , il contribue peut-être lui-même à jeter les fondements d'une doctrine qui devait transformer ensuite toute la théorie des opérations de l'entendement humain en une science abstraite et hypothétique^ Ainsi, Locke aurait préparé lui-même la ruine de son principe de réflexion, pour n'avoir pas reconnu ses premiers linéaments , et creusé jusqu'à ses racines.

Quoique \ Essai sur F entendement soit bien moins im traité analytique des opérations proprement dites de l'intelligence humaine , qu'une logique ou un essai encore incomplet di idéologie générale , on y trouve pourtant l'indication expresse de l'objet et du fondement d'une science des facultés^ d'une idéologie subjectis^e; car, dans cette doctrine , on

DE LA PEirSEE. lOI

reconnaît des opérations qui mettent en œuvre, élaborent, ou transforment les matériaux quelcon ques donnés par les sens, et qui, par conséquent, ne font point partie de ces matériaux transformés, n'entrant pas dans lés classes où on les distribue , ne se généralisent point dans les catégories de la logique , mais s'individualisent dans les idées simples de la réflexion. On aurait donc là le sujet d'une tâche particulière qui reste encore à remplir, et qui consisterait à dresser , d'après les données de la réflexion et l'emploi de la seule méthode appropriée, le tableau le plus complet possible de ces opérations' ou facultés; à assigner dans une origine commune ou diverse , leurs conditions et leurs limites , et à déterminer enfin la part que chacune d'elles prend à la formation des diverses espèces d'idées sensibles ou intellectuelles.

En cherchant à atteindre un tel but par une seule méthode d'analyse, et l'emploi exclusif de cette observation intérieure que Locke a si clairement indiquée^ quoiqu'il n'ait pu toujours en faire usage, on se trouverait conduit à un point de vue trèséloigné de celui où s'est ultérieurement placé l'auteur du Traité des sensations j et peut-être plus rapproché dé certaines doctrines métaphysiques dont nous avons encore besoin d'examiner les fondements , pour tâcher d'y découvrir l'objet et les moyens de l'espèce de décomposition vers laquelle nous dirigeons nos recherches.

I02 DE LA DECOMPOSITION

( m. Fondements d'une analyse métaphysique. Points de vue de

Descartes , de Leibnitz et de Kant.)

L*auteur de V Essai sur ^entendement humain n'avait point attaqué , jusque dans leurs racines , des doctrines mystérieuses qui y se plaçant hors de rhumanité pour étudier l'homme, ne pouvaient concevoir ses /acuités que comme des émanations d'une puissance suprême , et ne voyaient dans ses idées que des empreintes toutes spirituelles reçues par l'âme au sortir des mains du Créateur.

En combattant le système des idées innées, Locke n'entra peut*être pas encore assez profondément dans le sens des métaphysiciens qui l'avaient établi. Lorsque renouvelant l'ancienne comparaison d' A ristote, il considérait l'âme avant l'exercice des sens, comme lable rase ^il était encore loin d'avoir résolu toutes les difficultés auxquelles cette comparaison avait déjà donné lieu, et prévenu celles qui allaient s'élever encore contre sa nouvelle théorie.

Les objections renaissaient effectivement avec une nouvelle force, dès qu'on venait à observer que les premières idées sensibles mêmes , dont ce philosophe admettait la simplicité ou l'unité de source, nécessitaient et supposaient déjà une coopération ou participation active du sujet sentant et pensant, qui y mêle , pour ainsi dire , des éléments de son propre fonds. Quand Locke parle, en effet, des idé^

n£ Li^ P£Ns:éB. io3

de sensation comme venues toutes faites du dehors, il suppose bien .en outre un acte de conscience ou ^ aperceptiony qui doit s'unir indivisiblement à l'im* pression reçue ou à son résultat immédiat, pour élever la sensation k la hauteur de Vidée (i). Mais en quoi cette première aperception peut- elle différer de ce qu'il appellera ensuite réflexion^ sinon par le degré de profondeur, ou le plus ou moins d'éloignémept de Forigine commune d'où tout ressort?

des premières idées de sensations peuvent donc ne pas être simplement des matériaux reçus d'avance tout fonnéa du dehors, mais renfermer déjà quelques éléments purement réflectibles, qui, ne se fondant point absolument sur l'impression de Y objet , en sont aussi nécessairement distincts que l'est le sujet lui-même dans le fait primitif de conscience. Or, ces éléments indivisibles de la personne y ou du moi y qui existe un et le même dans le temps ^ en se distinguant de ce qui n'est pas lui dans Y espace, ne pourront-ils pas encore être dits innés) dans le même $ens où le sujet pensant est dit inné à lui-même (2) ?

En second lieu^ les secondes idées simples acquises par réflexion dans l'exercice de certains actes, ne

(1) Suivant Locke , FâmBoe peut sentir, agir ou penser, sans B^apereevoir qu'elle sent, agit ou pense ; et cette apefceptioa même est la seule caractéristique des opérations ou modiflcations réelles ^f peuvent Lui être attribuées. (Voy. ï Essai sur l'entendement humain , chap, II , etc.)

(9) Voyes les ^ouveanx essais sur Ventendement humain de Leibnitz.

Io4 DK LA DÉCOMPOSITION

sont pas plus ces facultés elles-mêmes^ que la copie n'est l'original , ou que Yimage n'est l'objet qu'elle représente. Or, quoique Locke réduise la science de toutes les facultés de l'âme à celle des idées simples qu'elle acquiert en réfléchissant sur ses opérationsy de même qu'il réduit trè^-sagement la science de toutes les substances et propriétés des choses hors de nous , aux idées composées et mixtes qu'il nous est possible d'en acquérir par les sens (i)vil n'çn parle pas moins de ces facultés ou puissances

(1) Leîbnitz a observé qu'il entrait de l'être dans fouies nos idées; et il est de fait que nous sommes conduits, soit par nos habitudes, soit par la nature même de notre esprit, à attribuer à tout ce qui se représente hors de nous^ comme à ce qui s'y réfléchit, une sorte d'existence permanente et indépendante de notre perception actuelle. De là vient la réalisation forcée de plusieurs idées abstraites, et le concept de ce que les philosophes allemands appellent ncmmènes ou choses en sot Or , comme on reconnaît des noumènes extérieurs dans l'espace, on en concevra d'intérieurs ou de subjectifs dans le temps; savoir , Vâme et ses facultés ou formes. C'est jusque là que la métaphysique prétend remonter; toujours elle a voulu se placer au centre de.ces noumènes intérieurs pour expliquer^ non pas les choses du dehors , ou les facultés de notre intelligence. par les idées que nous en avons ou pouvons en acquérir , mais ces idées mêmes par l'existence des choses ou facultés telles qu'elles sont par essence , indépendamment de notre conception, et avant même qu'il y ait rien de senti ou de conçu. C'est bien , dans le sens de Leibnitz , dériver le' monde réel d'un monde possible.

L'idéologiste est bien aussi contraint de partir d'un noumène extérieur dont il doit supposer l'existence réelle avant la sensation, puisque celle-ci en dépend. Mais il se garde d'y prendre tout son point d'appui, et s'occupe seulement, comme le titre l'y oblige, des idées ou des apparences , sans chercher ce que sont les choses en elles-mêmes.

PE LA PENSÉE. ToS

comme préexistantes dans lame humaine, et innées en elle ou avec elle.

Or, s'il faut admettre une telle préexistence , ne peut-on pas demander ce que sqnt les facultés en elles-mêmes, avant qu'elles aient eu occasion de se déployer, ou qu'elles soient parvenues à ce degré où leurs opérations effectives peuvent se manifester par des idées simples , réfléchies ? Ne reposent -elles pas dèsrlors dans un sens intérieur, comme des virtualités ^ àes formes pures j ou n'ont-elles pas déjà quelques produits obscurs qu'on peut regarder, par anticipation, comme idées innées? ne sont-ce pas des forces intermédiaires entre lesfcLCultés et , les actions (i)? ou enfin, sous telle dénomination que ce soit, des sortes de noumènes qui préexistent

Kant a très-bien sentMe double paralogisme, et sa 'philosophie crïiiqHe tend à le signaler. Mais il ne paraît pas que lui-même soit bien parvenu à s'en garantir ; car ces formes , ces lois subjectives , ces catégories quMl admet avant tbute expérience, pour régler l'expérience même » ne sont-elles pas aussi des noumènes , dont il affirme l'existence, la réalité absolue, hors de la sensation et de ridée ?

Les philosophes, qui ont proscrit toute métaphysique, l'ont con- »dérée sous ce rapport ou comme la science vaine des choses, des formes ou des facultés en elles-mêmes, hors de toute expérience et observation possible. Ils ont donc cru devoir changer son tïtre , pour en admettre un autre qui annonce des prétentions plus modestes , puisqu'il, se restreint à l'histoire de nos idées ou moyens de connaître, Keste à savoir maintenant si les moyens que nous avons de connaître nos propres facultés , sont absolument identiques à ceux qui nous donnent les images des choses du dehors ; s'ils peuvent être compris dans la même histoire , et sous le titre commun à*idéclogie.

(1) Vis activa actum quemdam , sive entelekeam continet atqvé

I06 DE LA DiCOMPOSITIOir

à la sensattOD^ puisqu'ils lui communiquent \2k forme nécessaire pour qu'elle puisse s'élever à la hauteur d'une idée^ et sont antérieurs à l'expérience réfléchie, puisque seuls ik la rendent possible et en constituent les lois ?

De ces tentatives , pour pénétrer ce que sont les facultés de rame, prises en elles-manes hora de toute observation possible , ressortent deux systéiAe& de métaphysique, dont l'un n'admet pas seulement ces facultés comme simples dispositions innées à l'âme j mais de plus comme idées positives qui lui sont infuses , indépendamment de tout commerce avec le monde extérieur, tandis que l'autre ne les admet que comme virtualités ow formes pures^ attendant une matière qui doit leur être fournie par les sens externes pour constituer immédiatement des idées proprement dites. Ces deux systèmes ayant à leur tête le premier, Descartes; le second, Leibnitz, se sont sous-divisés en plusieurs branches. Mais quoique contraires, sous plusieurs rapports, à la doctrine de Locke, ils s'y rejoignent encore, ou elle se rejoint à eux dans certains points. Us reconi^issent de même des idées simples , originaires de la seule réJLeocion ; mais ils en étendent beaucoup plus le nombre, l'influence, et prétendent creuser bien davantage cette source simplement indiquée dans V Essai sur F Entendement humain.

inter faevliatem agendi aetionemq'Ae ipsam média est. (lieibnîtz , Opéra , tom. ii.)

D£ LA PBKS^E. lO^

Ils supposent bien aussi , avec le philosophe anglais, àe^ facultés qui préexistent dans Fàme^ avant leur exercice complet ou la réflexion possible de leurs actes ; mais ils les réalisent plus expressément comm^ formes permanentes^ sous lesquelles le sujet sentant et pensant aperçoit ensuite sa propre existence, ou se représente les existences étrangères : ils les réahsent , dis-je , même en les séparant du moi qui aperçoit et se représente. Et de là une doctrine purement abstraite, où l'on ne fait guère que parcourir un cercle d^identités verbales; mais qui, prise dans son fondement réfléchi^ et réduite à ses véritables limites, peut faire concevoir l'objet d'une sorte de décomposition métaphysique.

Dès qu'on reconnaît en effet dans la sensation , ou mieux dans les premières idées de sensation, supposées simples et homogènes par Locke et ses disciples; dès qu'on y reconnaît, dis-je, deux éléments , l'un tout fondé dans l'impression de l'objet sur l'organe qui la reçoit ; l'autre, préexistant dans un sujet qui le tire, en quelque sorte de son propre fonds, on trouve, dès le premier point de départ de toute expérience, la matière d'une décomposition réelle et le fondement même d'une double observation. Le fil de l'analyse, devant se rattacher alors, pour ainsi dire, à deux anneaux différents, conduira toujours à des idées mixtes, qu'il faudra résoudre, à des produits divers qu'il s'agira de rappeler à leurs sources.

I08 DE LA DECOMPOSITION

Mais pour effectuer cette décomposition, et trouver de véritables éléments , il faudrait pouvoir déterminer , par des considérations à />nbn ( et c'est là la grande difficulté comme le point de divergence de tous les systèmes ), la nature et le caractère essentiel de la partie matérieUej comme de la partieybrmelle de toute idée ; savoir, la manière dont celle-ci réside dans le sens intérieur avant l'expérience ; si elle y est infuse comme attribut ou mode essentiel d'une substance passive, ou produite par une force essentiellement douée d'activité (i).

Descartes , réalisant la pensée intérieure et formelle hors de tout objet, et la considérant comme \ essence même de l'âme , ne pouvait attribuer originellement à cette substance rien qui n'y fiit comme idée positive actuelle : ces idées innées qui s'unissent ou se composent dans l'expérience avec les impressions sensibles , et les images ou espèces matérielles, l'âme les a reçues comme elle à reçu son existence , sans qu'aucune activité , puissance , ou vertu efficace , propre à elle , ait jamais pu contribuer à leur production.

Dans le système leibnitzien , rien ne peut préexister dans l'âme que comme virtualité ou dispositions ; mais ces dispositions ne sont point de sim-

(1) Cette force est toujours en œuvre» suivant Leibnitz; maïs ses actes ne venant à la connaissance qu'en partie , et suivant certaines conditions , peuvent demeurer toujours au rang des simples perceptions obscures dénuées de toute conscience.

pies capacités réceptives ; l'âme est une force , monade par excellence , à qui l'activité est essenr tielle y et doiit les produits s'ajoutant aux impressions reçues, ou leur correspondant par une har^ morne préétablie j effectuent, dans ce concours seul, de véritables idées complètes qui renferment matière tt forme (i).

Kant vient se placer entre ces deux points de vue, il réalise bien certaines formes qui sont censées , comme les idées innées de Descartes , résider passivement dans le sujet, par la seule nécessité de sa nature , et antérieurement à toute impression sensible. Mais il ne leur attribue , avec Leibnitz , la valeur ou le titre complet di idées que dans leur union avec une matière fournie par les objets.

Dans ce dernier système, il n'est donc point question de facultés proprement dites ; il n'y a pomt lieu à l'exercice d'aucune Torce active, et l'entende-

(1) Cette différence entre les points de vue de Descartes et de Leibnitz, au sujet de la manière' et de la ^orme de nos idées, ne rappelle-t-elle pas bien celle qui existait entre Platon et Aristote , au sujet de cette même forme appliquée aux objets de la perception? Platon admettait la séparation actuelle des formes qu'il réalisait comme idées dans Tentendement divin , et qui venaient se joindre à une matière pour créer en quelque sorte le monde objectif. Aristote admettait bien une matière et une forme poteniielUment (ou plutôt loqiquemeni) distinctes , mais non point réellement séparées. Quoiqu'on assimile ordinairement Leibnitz à Platon , c'est ici à notre Descartes que s'applique encore mieux un parallèle que son disciple Mallebranche, le véritable Platon moderne, a parfaitement complété. Leibnitz et l'école allemande sont restés , en ce point, plus près de la doctrine d' Aristote.

\iO DF LA raCDMPOSITlON

ment comme la sensibilité se trouvent tédmts à certain nombre de formes passives qui sont comme autant de propriétés permanentes du noumène intérieur. Ces propriétés substantifiées dans leurs signes, abstraites de leur sujet ou de ki puissance à qui elles se rapportent , sont énumérées ^ classées sous le nom de catégories. De là , une sorte d'analyse ' logique , où l'on trouve sans cesse confondues les idées d'opérations effectuées dans i'inteiligencè vivante qui s'y réfléchit , avec les tenabes généraux ou abstraits d'une langue morte qui n'en conserve que les résultats. Et l'on peut trouver ici quelque ressemblance entre les procédés de deux tnéthodes ou doctrines bien opposées en apparence; celle qui réduit toutes les facultés de l'entendement à des formes ou catégories logiques , et celle qui n'y voit que les caractères abstraits d'une même sensation transformée. Ni l'une ni l'autre ne tiennent compte de la puissance formatrice ou transformatrice ; toutes deux Confondent également l'ouvrier et la matière employée. Elles dépouillent, l'undesa^rce, l'autre de sa réalité.

Dans le système de Leibnitz, cette force active, source de toute réalité^ se trouve aussi réalisée ellemême hors de toute conscience et aperception actuelle ou possible de ses actes. De là vient encore que les lois de la pensée n'y sont pas seulement réflectibleSj mais de plus calculables à l'instar des forces physiques mesurées par leurs effets apparents.

Dés lors la métaphysique n'est guère plus cp^woke sorte de dynamique intellecUtelle. El Y on pourrait trouver là encore un point de rapprochement nouveau entre la philosophie de Leibnitz et la logique de Condillac; tous deux considérant l'analyjse appliquée aux propositions métapiijsiqueB comme identique à la méthode des géomètres, telle qu'ils l'emploient dans la résolution des inconnues (i).

Malgré les divergences des trois systèmes de métaphysique dont nous venons de parler, on les voit néanmoins placés dans une sorte de point de vue commun; d'où ressort la possibilité d'une décomposition effective de toutes les idées et opérations intellectudles, à partir de la sensation même dont la simplicité admise en principe, dans les doctrines de Locke et de €ondillac, exclut la possibilité de toute analyse ultérieure.

Mais en nous présentant la sensation ou l'idée comme un véritable composé , quels moyens donnant ces métaphysiciens pour en effectuer l'analyse ? Nous sommes bien avertis qu'il entre dans tous les

(1) Voyez la Loqiiiyie de Condillac et les œuvres de Leibnitz ( tom. II, Logica et Meiûphysica ) où Ton trouve ce passage remarquable : « In meiafhysicis flusqmm in ipsis maihematicis luee et eeriiiudine opus videtur ; quia res maihemaHem^vu examina et eomprcbationes secum ferunt quœ causa est potissima successus. Sed in melaphysieis hoc cammodo caremus , ilaque peeuliaris quœdam proponenda est ratio necessaria etvelutfilum in làbyriniho cvjus ope , non minus quam euclideametkodo ad calculi instar, iIMBSiiones resolvantur, etc.v

112 DE LA DEGOAIPOSITION

modes de notre sensibilité , et , par suite , dans les produits de notre intelligence^ une certaine matière toute fondée dans l'objet ou dans l'organisation, et une certaineybr/7î6 intellectuelle, inhérente au sujet identique j qui sent ou aperçoit tout ce qui est en lui ou hors de lui dans un temps on un espace^ etc. Mais nous dit-on ce que peut être la matière d'une sensation , hors de son union intime à la forme , eu vice ofersa? Ne nous prévient-on même pas qu'il est impossible de concevoir ainsi ces deux éléments séparés l'un de l'autre ? Et en effet, puisque l'élément formel réside invariablement dans le sujet, avant même que l'impression sensible y ajoute une ma-^ lière ; quelle que soit la variété de cette dernière , elle ne pourra manquer de venir toujours s'adapter en quelque sorte au même m^oule intérieur , ou se revêtir des mêmes formes : il n'y a là aucune exception à faire , point de plus ni de mx)ins dans le degré d'affinité des deux éléments, par conséquent, point de possibilité de les concevoir distincts ou séparés l'un de l'autre.

Il en est ici, s'il m'est permis d'employer une telle figure , comme de la composition supposée de \ acide muriatique^ où les chimistes admettent par analogie une base combinée avec l'oxigène; mais sans pouvoir dire quelle est cette base, faute d'avoir pu encore la séparer du principe acidifiant général.' Or, si tous les acides étaient dans ce cas , si* l'on n'avait jamais mis à nu leur base acidifiable, ou qu'on

DE L^ PENSJÉE. li3

n'eût jamais observé différents degrés possibles d'oxigénation, comment pourrait-on affirmer la composition de ces corps , ou dire qu'il entre une certaine matière variable dans tous , et un principe commun qui donne Isl forme acide constante?

Nous sommes ici dans une position plus dé&vorable encore pour l'analyse , puisque la sensation n'est jamais dojinée que sous des formes identiques, hors desquelles la matière qu'on y suppose ne saurait pas même être conçue. D'où il suit que, malgré la base apparente que les systèmes dont il s'agit prêtent à une analyse de décomposition^ ils n'aboutissent guère dans le fait qu'à des distinctions nominales, et nous ramènent enfin , en résultat, au même peint d'où Locke est parti , c'est-à-dire , à admettre toute sensation comme réellement indivisible de Vaperceptiony et, par suite, comme renfermant les formes de temps , d'espace ; et même le fondement des catégories d'unités, Ôl identité , etc. , qui ne sont qu'autant d'expressions différentes du même fait de conscience. Toutes les distinctions ou précisions métaphysiques qu'on pourrait faire dans ces points de vue , ne se rapportent donc qu'à un monde abstrait de possibles y où la science est placée avant Texistence même. Mais dès qu'on cherche à les rejoindre au monde des réalités, elles y demeurent sans application ; et leurs auteurs, revenus aux premières données de l'expérience, se voient contraints d'employer celles-ci telles qu'elles résultent des plus u. 8

Il4 DE LA DÉCOMPOSITION

anciennes habitudes, sans pouvoir remonter au-delà. C'est ainsi que la métaphysique, tout en prétendant s'arroger le droit de juger \ expérience^ en lui donnant des lois, reçoit au contraire les siennes, se plie à ses coutumes , et les sanctionne plutôt qu'elle ne les rectifie.

Les doctrines qui partent du possible^ comme celles qui partent du réel, prennent .en ef£et également, pour type général de toutes les idées sensi* blés, une sensation quelconque^ simple ou mixte par hypothèse ; ils en généralisent immédiatement le terme, et supposent, sans croire avoir besoin d'autre examen détaillé, que tout ce qui peut être dit ou affirmé de tel mode particulier , convient de la même manière à tous ceux qu'ils considèrent comme ayant le même sujet d'inhérence. Ainsi les modifications spécifiques qui sont le plus essentiel lement différentes, se trouvant enveloppées sous un seul titre, deviennent sujets abstraits des mêmes affirmations. C'est ici que toute métaphysique va complètement se résoudre dans une science conventionnelle, où il ne s'agit plus que d'analyses logi-ques et de formes verbales , sans qu'il y ait lieu à aucune sorte d'observation directe ou réfléchie.

Cette dernière remarque jointe à tout ce qui précède, a indiqué d'avance le point de vue sous lequel nous devons considérer, à notre tour, une décom" position de la faculté de sentir ou de penser.

DE LA PENSEE. I iS

(IV. Projet d'une nouvelle analyse de décomposition.)

Si, en vertu d'une force d'organisation vivante ^ l'être sensitif peut recevoir des impressions , et en être affecté, ssais apercevoir ces impressions , ou eu avoir conscience sans se sentir moi, lorsque ce sentiment de moi y que l'on peut appeler élément per* sonnel, viendra se joindre aux affections simples^ il formera avec elles le composé que nous nommbn$ sensation y ou, dans la langue de Locke ^ idée de sensation; celle-ci n'est donc point complètement simple j et ce n'est pas là qu'est le premier point de départ de synthèse, ni le dernier d'analyse.

Mais, admettons ainsi la distinction hypothétique de deux éléments dans la sensation ; supposoi%s-y une matière affective et une forme personnelle : je dis que si ces éléments sont toujours , et dans tpùs . les cas , également unis , et réellement indivisés ou indivisibles dans notre expérience, on aura biço alors deux noms différents pour exprimer deux points de vue particuliers, sous lesquels l'esprit peut concevoir une seule et même modification sensible; mais non point l'idée de deux éléments ou de deux parties réellement distinctes et iséparées, l'une ma^ térielle , Vaiatre forme lie , dans lesquelles cette modification puisse se résoudre; il n'y aura donc point là de décomposition véritable, mais simplement une analyse logique. Ici, le système de Kànt se rencçntre^ dans la réalité, avec celui de Locke et de Gondillac.

Mais s'il y a des impressions et des modes trèsafiectifsy où le sentiment de moi^ et avec lui certaines formes 9 constitutives de la perception, n'entrent point y ou n'entrent que de la manière la plus obscure ; si tout ce qui est exclusivement dans la sensibilité passive n'est pas dans la conscience; s'il y a une multitude de degrés suivant lesquels l'affection sensitive puisse croître ou diminuer, pendant que le sentiment de moi^ de son identité, de sa durée, s'obscurcit ou s'avive dans un ordre inverse; si nous pouvons assigner dans certaines circonstances ou conditions organiques, les lois de ces progrès et différences , qu'on découvrirait aussi , dans certaines limites, par une observation intérieure appropriée, alors nous sommes bien près de concevoir un composé et des éléments divers dans la sensation ré* putée la plus simple. Et si nous voulons conserver \xn langage, basé toutefois sur d'autres hypothèses, nous pourrons y admettre une matière variable et multiple^ fondée au dehors ou dans l'organe sensitif excité par des impressions quelconques; et une forme constante identique toute fondée dans le sujet moi^ et dans l'aperception de ses propres actes ou le sentiment de leurs résultats.

Maintenant je crois qu'il n'est pas impossible de prouver, sans sortir de l'expérience même, que cette matière et cette forme, ainsi conçues, n'entrent point de la même manière dans tous les modes divers auxquels s'applique le terme général sensation : quel-

DE LA PEKSlgB. 117

quefoiSy la matière que j'appelle affection simple ^ est bien près d'être isolée de la forme aperceptive , d'autres fois, c'est cette dernière qui est comxxL^pure. Et ces alternatives ont lieu suivant certaines conditions auxquelles on ne peut s'empêcher d'avoir égard. Indiquons-les d'avance, et posons les bases du langage qui s'y rapporte , sauf à les justifier ultérieurement.

^ Je dis qu'il y a une sorte de sensations qui peuvent être considérées comme fondées dans le sujet unique moi; tel est le mode relatif di effort (1), qui, s'efFectuant librement et d'après certaines conditions (dont nous parlerons), comprend le sentiment intime d'une force vivante , lié à celui d'une résistance organique : il pourrait n'entrer ici aucune impression affective, venue du monde extérieur, et la sensation n'en serait pas moins complète. C'est là , peut-être, et non point dans une impression reçue quelconque , qu'il faudrait chercher l'origine spéciale de nos facultés actives , le point d'appui de l'existence , et le fondement de toutes les idées simples , que nous pouvons acquérir de nous-mêmes et de nos actes intelle^ctuels. Là est aussi , je crois , le modèle exemplaire de toute idée de puissance , de force , de cause.

(1) Je ne dis pas la sensation de immvemeni^ parce qu'il ne suffit pas que le mouvement soit senti pour avoir le caractère aperceptif fondamental ; il faut de plus que ce mouvement soit produit par une force hyper*organique nommée volbnté , comme nous le ver* rons ailleurs.

Il8 DE LA DÉCOMPOSITION

On peut concevoir, au contraire, des affections simples j toutes fondées dans l'organisation matérielle , ou dans une cause quelconque étrangère au moi^ réduites par conséquent à la matière^ et plus ou moins dénuées des formes de la personnalité; sensations incomplètes j qui ne supposent qu'une simple capacité passive dans le sujet qui les reçoit, et d'où l'on ne peut déduire , par quelque transformation que ce soit , aucune faculté proprement dite ni d'entendement ni de volonté.

Ces deux sortes d'éléments primitifs, V effort produit d'une volonté, inséparable de moi^ et l'affection résultat i^npersonnel d'une propriété organique, l'un uniforme et permanent (î), l'autre multiple et variable, peuvent s'associer de différentes manières, et constituer tous les modes actuels et positifs de notre existence, toutes les classes de sensations et de perceptions , qui comprennent ainsi une matière et xm^ forme tantôt imparfaitement et accidentellement agrégées j tantôt étroitement et nécessairement com*

(1} Observez que Teffort considéré dans cette sorte de sensation muscvilaire que nous créons nous-mêmes, ne peut varier quen intensitè^ pendant que les affections qu'on peut appeler impropre* ment sensations nerveuses , varient autant quil y a d'abord de causes d'impressions ou de manières d'agir d'ane même cause extérieure, et puis autant qu'il y a de dispositions dans le même organe, et peut-être dans chaque filet nerveux. Or, qui pourrait nombrer et concevoir cette variété d'affections dont le système sensitif est susceptible ? Aussi ce mot affection ne peut-il avoir , dans notre esprit , qu'un sens vague et très-général , tandis que le mot effort a un sens nnivoque précis et individuel; il dépend de nous , à chaque instant, d'en faire naître l'idée.

DE h À. PEZfSEE. Iiq

binées j suivant certaines conditions qui seront exposées dans ta suite.

De là résultait les moyens d'analyser les sensations primitives ou leurs, résultats dérivés, soit en décomposant par l'analyse proprement dite, soit en recomposant par la synthèse. Dans ce dernier cas, on pourrait prendre pour point de départ, soit l'affection passive simple, soit le mode élémentaire ^effort qui peut seul y ajouter une forme personnelle ; la matièi^ et la forme étant ainsi conçues , distinctes l'une de l'autre, quelque invisibles qu'elles paraissent dans l'expérience.

En commençant par l'affection simple élémentaire, il Ëiudrait bien se garder de la confondre avec to»t ce qui n'est pas elle , et de retenir encore l'idée d'un composé dans l'hypothèse même qui tend à établir le simple : il faudrait chercher le type réel de ce simple ^ dans un ordre de conditions déduites de notre expérience intérieure , au lieu de le concevoir au dehors , dans un fantôme imaginaire qui ne pourrait se montrer à nous que sous les formes dont nous l'aurions habillé. Dans une statue animée y par exemple , qui, par cela même que nous lui attribuerions une âme^ serait censée renfermer d'avance la forme personnelle dont toute impression reçue viendrait se revêtir ; car alors la première aâection simple^ par hypothèse, serait déjà une véritable sensation complète , une idée; — et il ne serait pas étonnant qu'on en déduisit ensuite , par

laO DE LA DÈÇOMPOSITIOW

une transformation prétendue , ces mêmes éléments intellectuels qu'on y aurait compris d'avance. N'estce pas ainsi que les alchimistes croyaient avoir opéré la transmutation des métaux inférieurs , dans u'n or natif qui s'y trouvait déjà mêlé avant le grand œuvre ?

En commençant au contraire par Y élément personnel , séparé de toute matière, et cherchant à l'atteindre par le mode d'observation qui lui est propre, il faudrait se garder de supposer, ex abrupto y une égoité substantielle sans conditions, comme une pensée sans objet, une réflexion sans point d'appui; car ce serait poser un antécédent sarns conséquent, une cause sans effet , une force agissante ou un su- Jet d'action sans terme , et tomber ainsi en contradiction avec soi-même, en voulant réaliser comme absolu dans un ordre abstrait de possibles, ce qui ne peut être donné ou conçu que par relation dans l'ordre des existants {B.).

Quant à nous, soit que prenant d'abord pour point de départ l'un ou l'autre des deux éléments de la sensation, nous cherchions à les atteindre dans leur état de simplicité; soit que partant de Vidée complète de sensation prise dans un mode mixte actuel de notre existence , nous tendions à y signaler , par une analyse vraie , les parties intégrantes d'un composé j nous ferons en sorte de nous tenir enfermés dans les limites de deux sortes d'observations, appropriées à la nature diverse des faits qui constituent une science réelle desfacultés humaines.

DE LA PBTfSÉE. 121

et à éviter ainsi les écueils les plus dangereux de la métaphysique.

Si d'une part les doctrines idéologiques , généralisant des observations encore imparfaites, s'occupent principalement à classer les modes de la sensibilité , ou à chercher ses lois générales avant d'en avoir distingué les modes spécifiques ou individuels , notre méthode devra commencer par assigner exao* tement les circonstances et le caractère propre de chaque sensation particuHère , avant d'en généraliser le signe : car c'est de là seulement que peut ressortir un système régulier de classification, comme une détermination plus précise des lois diverses auxquelles l'être sensible et moteur est assujetti par sa nature.

Comme cet être n'est pas constitué, en rapport de dépendance unique, essentielle, des impressions du dehors ; mais qu'il exerce par certains sens une force d'action au moyen de laquelle il contribue en partie, et quelquefois en tout, à se modifier luimême 'y en devenant ainsi le propre artisan de ses sensations; la méthode proposée interprétant et précisant le célèbre principe Nihil est in intellecùu etc., devra s'attacher à reconnaître la manière dont les premières idées viennent des sens; et analyser à la source même , dans deux de leurs fonctions, tantôt isolées, tantôt réunies, ces produits divers que Locke rapportait à deux sources séparées ou éloignées l'une de l'autre.

laa DE LA DiSOOMPOSITfOir

Pendant que , d'autre part , les systèmes abstraits de métaphysique cherchent les principes et les fondements de l'existence réelle dans une région de possibles y en renversaiit l'ordre naturel des idées; notre méthode , au contraire y sortant de l'observation réfléchie, pour concevoir ce qui a pu précéder et amener dans Tordre successif des phénomènes de la vie , le fait de conscience, prùnilifdans son espèce, quoique secondaire quant à ses conditions ; notre méthode, dis-je, pourra se rejoindre à un autre système d'idées , et rencontrer le point de vue physiologique : s'appuyant tour k tour sur deux ordres de faits , elle tâchera d'en saisir le parallélisme , ou la coexistence , sans les identifier ni les confondre , sans vouloir même pénétrer le comment de leur liaison ; ceDe-ci ne pouvant être donnée elle-même que comme un fait mixte qui appartient à deux sortes d'observations , et en quelque sorte à deux j^/ïj" différents.

Ainsi en avouant:, d'une part, que nos facultés intellectuelles ne peuvent entrer en exercice hors de certaines conditions organiques ; et que, d'autre part , les idées réflexives qui s'y rattachent , se fondent, en grande partie sur l'emploi de nos signes artificiels , nous ne saurions pourtant borner l'analyse de ces facultés à celle des résultats de fonctions de certains organes, ni à une décomposition logique de termes abstraits ou complexes dont la valeur dépendrait de nos propres conventions.

Il ne saurait même être question pour nous de décomposer tàucane faculté considérée en elle-même ou dans ridée singulière qui lui correspond ; mais seulement d'énumérer les formes individuelles de notre pensée, d'assigner les circonstances où elles naissent, et les caractères propres qui les distinguent, en les dégageant par une sorte de résolution de certains produits mixtes, où la matière et la forme , Tarchîtecte , l'œuvre , et les mat^iaux employéç , ne peuvent demeurer confondus sous un signe unique.

Je résumerais ainsi , en peu de mots , les caractères et les résultats de la méthode que je voudrais appliquer à l'analyse de^ facultés humaines. Distinguer les sensations spécifiques ou individuelles, avant ;de généraliser les caractères abstraits d'une sensation quelconque : de cette distinction,^ et d'une analyse de chacun de nos sens considérés sous le double rapport de X^î^oX&y^xX^ passive et de la /wo tilité volontaire^ qui s'y trouvent inégalement réparties, déduire les caractères propres à Spécifier des facultés diverses : assigner par l'expérience et la réflexion ce que peuvent être , dans nos sensations et nos idées de tout ordre, cette mutière et ces for* mes; que plusieurs métaphysiciens y distinguent ( i ),

(1) La distÎDCtioD d'une maiière et d'une forme dans nos idées , n'est pas exclusivement propre au système de Kant. On la trouve énoncée dans les Méditations de Descartes, sous les mêmes termes, et à peu près dans le même sens.

la/i !>£ LA. DÉGOMPOSinoir

non sans quelque fondement ; rattacher ces formes (prétendues />i^re<f quand on les considère^ en abstraction y et innées quand on se dispense d'en rechercher les conditions et l'origine) , aux modes d'exercice d'une même puissance ; ne point séparer entièrement cette puissance des conditions ou instruments organiques, nécessaires dans l'origine pour la Éaire passer du virtuel à l'effectif, et propres encore à marquer ses Hmites, en devenant les signes sensibles qui la manifestent. Enfin , appliquer les sens externes et Fimagination aux objets de nos facultés; V observation physiologique j à la connaissance des instruments qui concourent à produire ou à transmettre les impressions ; le sentiment immédiat j aux affections passives qui naissent du jeu de ces instruments; la réflexion seule, aux formes constitutives de la pensée , sans jamais dépasser les limites de chaque mode d'observation dans l'ordre de faits qui lui sont respectivement soumis.... Telle est la méthode dont je voudrais pouvoir donner l'exemple en même temps que le précepte.

Une analyse réelle de décomposition devrait commencer par les sens dont les fonctions sont le plus compliquées, les modes d'exercice plus variés, et les produits complets dans la réunion des deux sortes d'éléments qu'il y faut reconnaître, si l'on veut t-apporter à la sensation l'origine et la génération de toutes nos facultés. J'ai préféré employer d'abord un ordre plus synthétique. Consultant les observa-

DE LA. PENSÉE. lliS

tions physiologiques d'une part, et le sentiment immédiat de l'autre; je cherche, dans divers modes ou états de la sensibilité, et le jeu spontané de certains orgapes qui leur correspond , ce que pourrait être une matière des sensations séparée de Jbrmes personnelles^ de X aperception j et de tout ce que l'activité du sujet y ajoute. Appuyé encore sur le même ordre de faits physiologiques, niais en me rapprochant d'un point de vue plus réfléchi , je cherche dans les produits de l'activité, d'une même puissance d'effort, quelles peuvent être les conditions originelles correspondantes au premier fait de conscience^ et la source de toutes les formes sous lesquelles existe une personne douée de la faculté de penser ou ai apercevoir ses actes , ses modifications et ses idées. (Ce travail est l'objet d'une première section de la seconde partie de ce mémoire ; section divisée en deux chapitres , dont l'un traite de Vaffectibilité directe et simple , et l'autre de la motilité volontaire.) J'entre ensuite dans l'analyse pleine des sens,, où ces deux fonctions se trouvent réunies; je cherche à en décomposer les produits dans chaque sens externe; et j'y signale divers ordres de combinaisons de ces éléments sensibles et réfléchis , toujours distincts lorsqu'ils ne sont pas

séparés.

. C'est par une telle méthode que j'ai cru pouvoir retrouver les véritables éléments constitutifs de notre intelligence , et tracer entre eux une division

ia6 DE LA DECOMPOSITION

réelle y basée sur des faits , et non pas sur une distinction logique de signes ou de caractères abstraits. Les éléments étant donnés , il ne sera pas difficile de reconnaître, dans une troisième partie, la nature des produits intellectuels les plus composés, les plus éloignés en apparence de la source mixte coee^ mune, et de les y ramener par une analyse exacte. C'est ainsi qu'après avoir assigné les fonctions des premiers signes volontaires , dans les s^ns mêmes où la nature associa des modes actifs €it passifs , il sera aisé d'y trouver le type et la base de l'institution secondaire des signes artificiels du langage ; de déterminer le caractère des opérations intellectuelles qui y prennent leur fondement, et d'appréciar les rapports que celles-ci conservent encore avec les facultés originelles ou élémentaires. Ce sera là une belle occasion d'appliquer et d'étendre la découverte immortelle de l'auteur de l'Essai sur l'origine de nos connaissances , la nécessité des signes pour penser^ réfléchir^ et disposer de l'exercice de Fa/tentionj de la mémoire, etc. (i).

(1) Cette découverte n'a pu être fondée que sur la plus intime réflexion de nos actes intellectuels. Elle suppose éminemment ce talent jphtlo «optique , très-bien défini par un métaphysicien allemand , qui consiste « non seulement à pouvoir rèiéier librement une série d'actes , mais encore à pouvoir , au milieu de cette libre répétition, obtenir la conscience <ie la puissance qui les effectue.^ C'est par une telle découverte , que Condillac me semble s'être placé véritablement au-dessus de tous les métaphysiciens qui l'avaient précédé, et avoir imprimé la plus belle et la plus utile direction à notre philosophie. « Les signes institués volontaires rendent

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Si je me tusse bornera un tableau et à une sorte d'analyse historique des facultés intellectuelles, en les caractérisant uniquement par rapport à leur emploi et leur objets ce travail eût été plus facile, plus court et aussi plus agréable , ou moins . rebutant par sa forme : fl en eût été de même si j'avais adopté un ordre plus systématique de dérivation, et un seul principe commun de toutes les idées ^ opérations et facultés intellectuelles. Mais ayant eu en vue , non un tableau historique , ni une simple classification idéologique, mais les fondements d'une division réelle des facultés humaines , mon travail s'est trouvé plus en profondeur qu'en surface; il ressemblera plutôt à celui d'un mineur, qui suit lentement une multitude de détours souterrains, qu'à celui d'un architecte qui tend à frapper et attirer les regards par l'élégance des formes et la régularité des proportions. La même disposition d'esprit qui m'a entraîné dans cette carrière ardue

Texercice de nos facultés d\t'j^wi.%b\e,y* Il y a donc une acXvûiié réelle dans la sensation ou hors de la sensation : quelle est la source de cette activité ? ou plutôt quels sont les moyens et les instruments par qui elle se déploie ? comment les signes du langage vrai sontils dtspomètes ? comment peuvent-ils communiquer ce caractère aux idées à qui îls s'associent, à Texercice des opérations qui se fondent sur leur emploi ? Condillac songeant , comme tous les inventeurs , à Futilité pratique de sa découverte , n'est point remonté jusqu'aux principes qui devaient lui servir de base ; et s'il Teût fait, nous aurions eu sans doute un autre Traiiè des sensafions , qui eût appliqué et développé le principe de la disponibilité des signes, au lieu de le faire oublier ou méconnaître.

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et difficile , m'empêchera probablement de la suivre jusqu'au bout : le temps est court , l'observation laborieuse 9 les moyens faibles et disproportionnés au but; et en quittant leport^ je n'espérai pas de voir r Italie (i).

(1) lUdiam , lialiam ! Virg. Enéide.

DE LA PEHSEE.

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