‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 5 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

5a DE LA. DÉCOMPOSITION

dans un seul et même rapport de causalité, il suffirait pourtant de reconnaître cette liaison comme faits^ pour être autorisés à prendre les mouvements organiques pour signes naturels (je ne dis pas causes) des modifications correspondantes, et à nous servir des uns comme termes, ou moyens d'analyse des autres; de même que nous employons les signes écrits bu parlés pour représenter ou analyser toutes nos idées diverses.

C'est ainsi qu'une intelligence supérieure lirait peut-être dans le jeu des organes impressionnés, les diverses affections ou passions qui résultent immédiatement de ce jeu , à peu près comme nous lisons

dans des caractères écrits les idées d'un auteur.

Mais si les images , et tous les modes de réceptivité passive pouvaient être ainsi lus ou interprétés du dehors, dans les organes où ils sont empreints, l'intelligence la plus perçante pourrait-elle y voir autre chose que ce qui est , ou qui en résulte directement? Or, tous les modes, idées ou actes, qui entrent dans l'entendement, peuvent-ils être soumis également à un point de vue extérieur et saisis dans les traces matérielles des impressions reçues? Ces impressions elles-mêmes ne sont-elles pas dans certains cas des produits ou résultats di actes aperçus avant elles ou sans elles; n'y a-t-il pas des pensées ^ des vouloirs intimes, qui ne peuvent en aucune manière se lire en dehors , ni se représenter par aucune sorte d'images? Pour le^ concevoir, ne fau-

D£ liA. FEirsÉE. 53

drait-il pas être identifié avec la force active et sciemment productive de tels actes; avec le moi lui-même 9 qui se sent ou s'aperçoit dans ses opérations; mais ne se voit point comme objets ne s'imagine point éomme phénomène?

Si aux impressions multiples , les plus diverses par leurs causes matérielles , leurs sièges et les instruments organiques qui les produisent , correspondent certains modes . subjectifs , ou actes uniformes et toujours identiques j dont on ne saurait faire abstraction dans l'analyse des faits de notre intelligence, pourra-t-on exprimer les unes et les autres par les mêmes symbole^? les expliquer bu les classer de la même manière? les traduire également en moui^ements défibres (i) ?

Mais voyons plus loin dans l'emploi de ces sortes de symboles.

Comme le transport que nous faisons des impressions sensibles aux divers sièges organiques qu'elles affectent y a été sans doute le premier moyen de leur distinction ^ il devient ensuite le principal motif

(1) C'est là que me paraissent avoir échoué Hartiey et puis Bonnet. Il £aut voir dans V Essai analytique de ce dernier philosophe (tom. P" , chap. viii) dans quel embarras il se trouve , et combien d'hypothèses forcées il est obligé d'entasser pour expliquer , par des mouvements de fibres , un acte purement intellectuel , tel que la réminiscence^ etc.; il valait mieuï convenir , je pense , que tous les modes ou opérations , dont nous ne pouvons acquérir les idées par aucune autre voie que notre intime réflexion, sont absolument irréprésentables ou intraduisibles par de tels mouvements organiques*

54 I>E LA DEGOMPOSITIOU

qui détermine à réunir dans une même classe , ou à exprimer par un seul terme général j toutes celles qui peuvent se rapporter au même organe. C'est la nature même qui semble avoir fait le partage de nos sensations en cinq espèces , relatives à autant d'ii>> struments particuliers qui les reçoivent ou les trans» mettent 9 et avoir ainsi efiFectué ou préparé ime sorte de décomposition de notre faculté extérieure de sentir. Or, cette espèce de décomposition se fonde sur une circonstance d'autant plus facile à saisir , qu'elle ne demande aucun retour réfléchi sur les modifications spécifiques elles-mêmes , qui peuvent être d'ailleurs intrinsèquement différentes ou même contraires, quoique se rapportant au même siège ou s^associant à l'idée d'un même iieu; idée ou image la plus claire et la plus promptement familière de toutes.

Continuant donc d'après les mêmes vues et suivant le plan indiqué par la nature, qu'y aurait-il, ce semble , de mieux à faire que de tâcher d'appliquer la science objective d'une division, la plus exacte et la plus détaillée possible , des instruments et des fonctions de tous nos sens, tant externes (\^ internes , à une analyse ou classification précise des modifications, idées ou actes de conscience, qui peuvent correspondre à ces fonctions ou en résul* ter?

Dès que l'on se serait convaincu, par exemple, d'après un assez grand nombre d'observations ou

DE LA PJBirSÉE. 55

d'expériences appropriées (si tant est qu'il puisse y en avoir de cette sorte) y que certaines facultés ou opérations intellectuelles désignées d'une manière plus ou moins précise par ces termes Jugement ^ mémoire y imagination^ etc., correspondent chacune à^une division partielle du cerveau, qui doit entrer en jeu ou fonctionner d'une manière quelconque , pour qu'il y ait lieu à l'exercice spécial de telle faculté; dès lors, dis-je, on pourrait avoir une division naturelle et assurée de ce sens intérieur général ou commun, nommé entendement j en autant de sens particuliers», àejugem£nty àe souvenirs ^ etc., qu'il y aurait de sièges cérébraux distincts. Et tant que l'on s'en tiendrait à ce mode de décomposition objective , il n'y aurait pas plus de disputes ou de divergences d'opinions, sur l'espèce ou le nombre précis de ces sortes d'instruments, par lesquels l'homme co/?fo//, rappelle ^ compare, etc., des idées, qu'il n'y en a maintenant sur le nombre et les limites des cinq sens externes qui fournissent les premiers matériaux de ces opérations.

Observons néanmoins qu'une distinction de sièges attribués à l'exercice de chaque faculté , telle que certains physiologistes se sont crus autorisés à la supposer ou à l'admettre (i), doit se référer néçes-

(1) Willis assignait ainti dans le cerveau un siège particulier à diaque feculté hypothétiquement distincte. Il logeait le sens eovik' mu» dans le corps eanntUi \ivMiqinaiiùn dans le eotpM càUêux; la mémoire dans la êubêiancê corHcdU : d'autres pbgrsioiogistes ont

sairetnent elle-même à une autre division des facultés , préétablie d'une manière soit logique , soit réfléchie j indépendamment de toute observation ou hypothèse physiologique. Mais de deux choses l'une : ou cette dernière division se trouve déjà confirmée et vérifiée par son critère approprié , la réflexion et le sens intime ; ou bien elle n'est qu'arbitraire, conventionnelle et provisoire. Dans le premier cas , la diversité supposée ou démontrée des sièges organiques n'ajouterait rien à la réalité des distinctions idéologiques ; il régnerait seulement alors un parallélisme ou un accord satisfaisant entre la con-

proposé de nouvelles divisions de sièges , toujours fondées sur des distinctions idéologiques plus ou moins arbitraires. On connaît le nouveau système, par lequel le docteur Gal{ prétend établir une liaison certaine entre telle faculté intellectuelle, et bien plus, entre telle jpassion , tel vice, telle vertu ou disposition morale, et une certaine protubérance du ^erâne qui leur correspond et sert à les faire reconnaître. Comme s'il pouvait y avoir quelque rapport uniforme assignable entre des choses aussi hétérogènes ; comme si la nature avait dû proportionner les divisions de sièges , à la multiplicité des distinctions que Thomme a conveùtionnellement établies dans le langage; en considérant le même sujet sous différents points de vue abstraits, ou la même disposition indivisible de Tesprit et du cœur , par rapport à telles conséquences ou tels résultats externes : enfin, et surtout, comme si le sens intime, l'expérience et l'observation physiologique ne concouraient pas à nous apprendre que des passions telles que l'amour, la colère, etc., prennent leur source et portent leur principale influence ailleurs que dans le cerveau, où Gall leur assigne une place constante et déterminée... Mais des médiecins philosophes, quoique plus sages, plus réservés dans leurs affirmations , et plus circonscrits dans le véritable objet de leurs recherches , n'en paraissent pas moins convaincus d'une division réelle de sièges ou instruments cérébraux , dont la

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naissance objective des moyens ou instruments par lesquels nos facultés intellectuelles peuvent s'exercer, et la connaissance tout intérieure de cet exercice. Dans le second cas, une division physiolo-* gique, fondée sur l'expérience, pourrait servir de preuve ou de correctif à l'analyse métaphysique, pourvu que la première ne fût pas au contraire calquée sur l'autre , ou imaginée comme moyen commode d'explication, propre seulement à réaliser ou représenter dans un siège organique des idées de modes ou d'opérations, qui ne peuvent exister hors du sujet pensant, ni être conçues hors de sa réflexion

correspondance avec des fonctions intellectuelles diverses peut se démontrer par ces exemples , où Ton voit des lésions partielles du cerveau amener une sorte d'aliénation de Fesprit^ telle que certaines facultés sont totalement oblitérées , pendant que d'autres continuent à s'exercer , et prennent même un surcroît d'énergie : d'où ils concluent la divisibilité et la multiplicité réelle de cet être abstrait qu'on nomme entendem^îU. Je crois qu'on peut récuser la conséquence , sans infirmer les faits sur lesquels on la fonde. Lorsqu'on dit qu'un aliéné exerce une faculté partielle , comme l'atteii' tion ou la conlemplation ^ pendant que d'autres facultés, telles que \e jugement ou la mémoire demeurent oblitérées par la lésion de leur siège, il faudrait d'abord se bien fixer sur ce qu'on doit entendre par une faculiè , un pouvoir^ une force d'attention par exemple; car on pourrait déterminer le caractère propre et constitutif de cette acuité d'une manière telle , ^qu'il serait impossible de la concevoir séparée de toutes celles qui se trouvent comprises sous le même terme général entendement^ et qu'il serait tout à fait étrange de l'attribuer à un aliéné poursuivi ou dominé actuellement par quelques fantômes bizarres. Ici donc la division physiologique supposée se réfère à un système idéologique particulier , qui consiste à caractériser et à définir les facultés intellectuelles sous certaines formes convenues , dont il faudrait, avant tout, scruter le fond ; c'est ce que nous verrons peut-être ailleurs.

58 B£ LA niCOMPOSITION

la plus intime* Car alors il suffirait que l'idéologiste fut déterminé à multiplier ses éléments de division arbitraire pour que le physiologiste eût occasion de chercher, et se crût un motif d'assigner une petite place dans le cerveau pour y loger la nouvelle yac£//té élémentaire : et l'on voit bien que des hypothèses ainsi entées sur des hypothèses d'un ordre différent , ne contribueraient pas beaucoup à éclairer l'analyse de nos fsicultés intellectuelles*

Il n'en est pas des facultés actives ^ des volitions et actes purement réflectibles de notre intelligence^ comme des capacités réceptives des .organes matériels j d'où naissent les impressions , les images et autres modifications passives de la sensibilité; si celles-ci peuvent être étudiées dans leurs causes instrumentales ou leurs effets physiques, comme divisées, circonscrites ou classées hors du moi dans leurs sièges propres, les premières étant indivises de la force consciente une dont elles émanent, ne peuvent pas plus qu'elles se représenter ou se concevoir par dissémination dans les parties d'un composé organique.

Ici, je crois, sont les limites où toute application de vues et de méthode physiologiques est forcée de s'arrêter; mais en dehors de ces limites, et même pour arriver jusqu'à elles, la physiologie pourra nous prêter d'utiles secours.

I* La lumière intérieure de conscience n'éclaire pas subitement tout homme venant en ce monde :

la condition nécessaire suf laquelle se fonde le moi^ première dans Tordre des faits de l'existence pensée ou aperçue j ne l'est point dans l'ordre des phéno- Hiènes d'une vie animale ou purement sensitive.

Nous avons commencé à sentir, à wr^ sans co/inattre la vie; encore même, et dans le plein développement de nos fecultés , lorsque notre sensibilité affective s'exerce avec le plus d'énergie et d'intensité , nous existons sans conscience actuelle et sans la possibilité de ce simple retour, qui constitue dans nos modifications une personne individuelle, un sujet identique, capable de les apercevoir sans les devenir.

Ces sensations dénuées de personnalité ( i ) , que j'appellerai affections pures, peuvent bien, ce semble, être considérées comme les résultats les plus immédiats de fonctions, qui concourent et conspirent dans une vie générale organique. Tel est cet état de vitalité ou de simplicité natis^e (u), antérieur à la naissance même d'un sujet conscient ou pensant. Là est peut-être le premier anneau où doit se rattacher toute analyse idéologique, pour ne pas commencer et finir entièrement par les ténèbres ,

(1) Je suppose pour le moment qu'il en existe de semblables, et je ne crois pas que les hommes habitués à s'observer trouvent cette supposition trop hasardée ; nous verrons dans la suite quelles sont les impressions qui sont par elles-mêmes dénuées de ce caractère de personnalité , et celles qui le renferment essentiellemeat

(2) Hotno simplex in vUaliiaie duplex in humanitate , dit énergiquement Boërhaave dans son traité de- Morbis nervorum.

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ou pour tracer du moins , s'il est possible , le cercle terminateur de la lumière et de Tombre. Mais tout ce qui est du simple fait de Forganisation , uniquement soumis aux lois de la vitalité ^ et étranger aux lois de la pensée , rentre dans le domaine exclusif de la physiologie. Cette science expérimentale devra donc fournir un point de départ ou un préliminaire essentiel à l'analyse des facultés humaines.

Elle s'attachera à déterminer par des observar tions exactes toutes les circonstances organiques relatives à ces modes impersonnels (s'il est permis de parler ainsi) qui subsistent dans l'absence ou le sommeil de la pensée , rapprochent l'homme de sa simplicité natis^e; elle les rapportera à leur source, assignera leurs causes et leurs efifets dans l'ordre naturel ou perverti des fonctions qui sont de son ressort, et déterminera leur influence dans le physique et le moral de l'homme. C'est ainsi que, partant des déterminations instinctives et des premiers appétits de l'instinct, la physiologie pourra, par des rapprochements heureux , jeter un grand jour sur ces phénomènes mixtes , qui constituent les passions de l'être intelligent ; éclairer le mécanisme de la reproduction , ou de la formation même , spontanée, de plusieurs idées ou images, et s'allier ainsi utilement à la métaphysique, qui considère les mêmes faits, en résultats, sous d'autres rapports ou dans un autre ordre de combinaisons. Enfin ^ en explorant dans toute son étendue le domaine de la

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sensibilité physique , cette science pourra nous ap prendre elle-même à circonscrire ses propres limites ; en nous faisant connaître Fêtre siensitif livré à toute l'impulsion de l'organisme , Vêtre simple dans la vitalité, elle nous conduira jusqu'à la source de ces déterminations libres et réfléchies, qui constituent , hors de sa sphère, un second élément de l'être double dans l'humanité.

La physiologie entrera donc essentiellement dans une analyse ou une science complète des facultés humaines , qui embrasse également les facultés actives , prises dans la conscience de leurs actes et lés conditions ou instruments nécessaires à leur déploiement, comme les facultés sensitives prises dans les affections immédiates et l'ensemble des causes physiques qui les déterminent.

Mais dans l'application commune de deux sciences ou méthodes, à l'analyse des facultés et propriétés diverses du même être organisé, sentant et pensant, la ligne de démarcation qui doit exister entre elles, et la part d'influence respective qui leur appartient, se trouveront fixées par le point de vue particulier, sous lequel il est exclusivement permis à chacune d'envisager ou d'atteindre son sujet propre.

Et d'abord, en suivant l'ordre des procédés, auquel doit régulièrement se conformer toute science qui a pour objet la vérité absolue (i) , on conçoit

(1) Observer les faits, les classer, poser les lois, chercher les causes. ( Yoy. le premier paragraphe.)

6a I>E LA. DÉCOMPOSITION

que le sentiment ou la conscience des actes purement réflectibles au dedans de nous^ diffèrent, soit des affections immédiates de la sensibilité j soit de la représentation objective des causes ou du jeu des instruments organiques qui leur correspondent; autant peut-être que deux sens peuvent différer l'un de Tautre dans leurs fonctions ou leurs produits de conscience. Il devra donc y avoir deux méthodes ou deux sortes de moyens d'appliquer l'observation à ces faits ; et de se mettre, pour ainsi dire, à leur portée. Par suite, les analogies phénoménales qui s'offrent au point de vue extérieur ou physique, ne pourront rentrer dans ce champ intérieur où la réflexion se concentre. Dans l'un, tout devra s individualiser tt se simplifier; dans l'autre, tout tendra à se généraliser et se composer. Les classifications et les lois devront donc encore être établies sur des bases différentes et souvent opposées.

Mais c'est surtout dans la recherche des causes, ou la déterininjijtion des puissances et des facultés , que les deux méthodes se trouveront le plus en opposition. Nous avons déjà remarqué, en effet, que dans les sciences physiques^ les phénomènes peuvent toujours être conçus dans leur ensemble , et classés suivant leur ordre de succession ou d'analogie indépendamment de la cause, dont l'idée n'entre point dans le calcul de l'expérience ; le terme qui l'exprime étant employé comme résumé général des faits analogues particuliers, ou encore comme signe

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d'une force productive {x)^ dcmt on peut, sans inconvénient , écarter ou transformer la valeur indi* viduelle.

Au contraire, dans la science réfléchie, ou la ccm^ science des facultés activés de l'individu, le fait intérieur ne saurait être conçu ou senti hors de l'idée ou du sentiment individuel de sa cause ou force productive. Prenons pour exemple un acte quelconque, ou pour mieux fixer nos idées, un moupement^ un effort particulier que la volonté détermine. Le sentiment de la force moi^ qui produit le mouvemait , et l'effet senti de contraction musculaire^ sont bien deux éléments constitutifs de hi perception d^ effort volontaire; mais le premier de ces éléments est si nécessairement uni à l'autre dans la même perception complète , qu'il ne peut en être séparé sams que cette dernière soit entière* ment dénaturée , et réduite à la simple sensation passive, qui a lieu, par exemple, dans un exercice de la contractilité organique , comme un mouvement convulsif , un battement de cœur, etc.

11 n'est donc plus permis ici de faire abstraction de la cause motrice individuelle; celle-ci'n'est plus une inconnue dès qu'elle se réfléchit dans $a source ou reprend sa base naturelle. On ne pourra donc plus en transformer la notion singulière en une idée abstraite générale ^ dont le signe exprimerait une classe entière de modes pris en dehors de la puissance qui les produit , et rapprochés entre eux par

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certains caractères vrais ou supposés d'analogie extérieure.

On ne serait pas fondé par exemple à changer la valeur propre de termes tels que ceux ^attention , de rappel, etc., en leur faisant signifier également, et en vertu d'une généralisation arbitraire, toute sensation devenue exclusse par sa propre vivacité, et indépendamment de la puissance qui la rend telle ; toute modification reproduite spontanément en l'absence de son objet et sans tenir compte de la force reproductive, etc. Car ce serait là dénaturer les idées en les transformant; ce serait substituer au sens réel et métaphysique des termes ujie valeur artificielle et logique , et dès lors il n'y aurait plus de domaine pour une science de réflexion. Dès lors aussi la métaphysique renonçant à fixer un système d'idées, qui constituent précisément son propre apanage , où les prenant dans une source étrangère où elles ne se trouvent plus qu'altérées, ne pourraient que se ranger sous les bannières de la physique, dont elle devait éclairer les principes, et se livrer en aveugle à certaines fortnes logiques à qui elle devait donner un fond.

De là il résulte (et peut être dois-je craindre d'énoncer positivement ici une opinion qui paraîtra sans doute encore bien paradoxale) , de là, dis-je, il résulte que la méthode de Bacon si parfaitement appropriée à l'objet des sciences physiques (i), ou

(1) La valeur exclusive que Bacon donnait à la méthode expérî-

au but qu'elles doivent exclusivement se proposer, n'atteindrait point celui d'une science des facultés ou opérations de l'intelligence , ou ne pourrait s'y appliquer que d'une manière très-incomplète. Ainsi cette maxime , qui nous apprend à procéder uniquement de la connaissance des effets à celle des causes , ne souffrant en effet aucune exception quand on la borne à la recherche de la vérité absolue, dans les sciences de faits rapportés hors de nous , serait de nul emploi quand il s'agirait d'observer ce qui est en nous ; d'assigner l'ordre de génération de nos facultés et les lois de notre pensée, ou de remonter par la réflexion à l'origine de toutes nos idées , jusqu'à celle de cause inclusivement.

En effet, pour nous en tenir au dernier exemple précédent, et n'ayant égard qu'à la réalité et aux moyens de notre connaissance intérieure, si la

mentale des sciences pbysîqaes, ressort bien clairement de ce passage du traité de augmenXis seienHarum^ où toute métaphysique, toute idéologie même peut trouver sa condamnation. « Mens fou- « mana si agat in maieriam^ vaturàm rerum^ et opéra Dei con- « iemplando ; pro modo materiœ operatur aique àb eddem detera minatur : si ipsa in se vertatur , tanquam aranea iexens telain , a tune demùm indeterminata est; et parit telas quasdam doctrinœ « tenuiiaie fili operisque mirabiles , sed quoad usum frivolas et « inanes. » Ainsi donc la réflexion sur nous-mêmes ne nous donnerait que des idées confuses , vaines et frivoles ? Cependant Locke pensait autrement , lorsqu'il regardait les idées simples que nous acquérons de nos opérations intellectuelles ^ percevoir, vouloir^ juger , etc., comme tout aussi claires qu'aucune de celles qui viennent directement des sens externes. Descartes et Leibnitz auraient attribué aux premières une clarté supérieure.

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cause ou la force agissante moi , ne se sent point 9 ou n'existe point pour elle-même, hors de son produit direct, V effort , le mouvement ou le mode actif qudconcjùe qui en résulte; du moins ici et dans Tordre de la connaissance dont il s'agit, la perception de V effet ne saurait être isolée du sentiment de la cause ^ l'une ne conduit donc^ point à l'autre : nous verrons même dans la suite des exemples d'un progrès inverse. Qu^nt à présent , nous visons moins à justifier le paradoxe qu'à l'atténuer, et à piotrver im doute , en attendant de plus amples explications.

Mais si, refusant d'admettre toute distinction entre les deux espèces de faits et de connaiss£|nces dont il s'agit , on persistait à vouloir soumettre à la même méthode d'observation et de classification les phénomènes ou les propriétés qui se représentefltji et les actes ou opérations intimes de la pensée qui se réfléchissent , on ne pourrait que parvenir à l'un des trois systèmes exclusifs qui fondent toute la science des facultés humaines , soit sur les lois physiologiques de la sensibilité, soit sur des hypothèses mixtes, empruntées, partie de l'analogie sensible des choses extérieures , et partie d'une autre sorte d'analogie logique et conventionnelle des formes du langage ; soit encore sur les lois purement métaphysiques ou subjectives de la pensée , abstraction faite des conditions ou circonstances sur lesquelles reposent ces lois elles-mêmes.

DE LA PEirSlÉE. 67

Nous ayons assez insisté précédemment sur les bases du premier système y et sur les limites où il nous a paru qu'il devait se restreindre.

Quant au second , nous ^lons voir qu'il s'appuie peut-étra moins sur une observation quelconque y extérieure ou intérieure , que sur des hypodièses et des définitions souvent nominales. Il pourra donc arriver que transgressant Tordre légitime des opérations dans les sciences des faits {obser^^er les £sdts individuels ) avant de classer ou àe poser des lois) on glisse^ dans ce système, sur l'opération première ^ qui est en effet ici la plus difficile, pour arriver tout dé suite aux deux autres; ou qu'encore *en commençant par P abstrait pris pour le simple , on forme les classes les plus étendues , et même une seule classe , telle que la sensation , avant de s'atta* cher à saisir les différences spécifiques des modes réels compris sous ce terme général. Et l'on peut déjà voir que la science de l'entendement humaine tendrait à se réduire ainsi à une sorte de nomenclature, ou à un système de classificaticm et une sorte de procédés /og'/^ue^, où il s'agirait principalement de transformer les signes , de les substituer les uns aux autres, ou d'en déduire ce qu'on y au<* rait mis par convention. L'idéologie ne serait douQ plus, en aucune manière, une science àQfaitSy mais une Hïéthodè générale qu'il s'agirait de bien suivre , une langue qu'il s'agirait de bien faire et bien parler.

Dans le troisième système, où le sujet pensant

part de sa réflexion intime et du simple fait de son existence actuelle , sans chercher ni appui, ni objet, ni conditions originaires au dehors, on se trouve conduit, par un point de vue encore trop exclusif à ces doctrines de métaphysique abstraite, où l'homme se posant, pour, ainsi dire, lui-même à priori , comme un pur esprit , et comme s'il était tout pensée j ne communique plus qu'avec des intek ligences du même ordre; et se trouve séparé de la nature matérieUe par la réflexion , comme l'observateur du physique s'y trouvait uni et presque identifié par la sensation.

Mais c'est en vain que l'esprit de l'homme tend à concentrer ainsi toutes ses vues sur un seul côté de son être, ou à subordonner toutes ses facultés diverses à l'unité systématique de principe, le sens intime s'oppose incessamment à cette concentration absolue, çt vient rompre on fractionner Vanité. De là le double emploi continuel de méthodes et de langages , qui tous calqués , d'une part , sur des représentations objectivées , reçoivent forcément l'empreinte de la réflexion intérieure ; ou tous fondés, d'autre part, sur des conceptions réfléchies, sont contraints d'emprunter la couleur et les formes sensibles des choses ou des images. {A^

J'ai cru qu'il importait 4^ signaler l'existence de deux ordres de faits , et de reconnaître la nécessité de deux sortes d'observations qui s'y approprient , avant même de chercher plus expressément en quoi

DE LA P£irS]É£. 69

consistent ces faits et quels sont les sujets propres et les moyens naturels de cette double observation. Il m'a semblé que la valeur transformée des idées de causes , puissances , ou facultés , telles que les physiciens les emploient , déguisant la source réelle et la véritable génération de ces idées , ne pouvait s'adapter à des questions aussi fondamentales (que là proposée) j sans en dénaturer entièrement le sens, et faire prendre le change sur l'objet réel d'une philosophie première. J'ai dû m'attacher à faire voir que c'était en vertu de cette valeur fictive , ou de cette application détournée du principe de causa^ lîtéj que la science de nos facultés ou. opérations intellectuelles avait été ramenée, soit à celle de fonctions ou résultats de fonctions qui peuvent être décomposées dans leurs instruments ou leurs sièges , soit à une simple méthode, de classification des idées ou des modes transformés de la sensibilité, considérés comme passifs et hors de toute puissance ou force transformatriàe ; soit encore à des notions surnaturelles et mystérieuses ou vagues de cette puissance. Or , je ne crois pas que dans aucun de ces points de vue , on ait encore atteint le but d'une analyse réelle de nos facultés ou opérations intellectuelles , qu'on ait pu même y concevoir nettement l'objet d'une véritable décomposition proprement dite, ni que les méthodes employées aient pu en donner les moyens : telle est l'opinion , hasardée peut-être , que je vais tâcher pourtant de justifier.

70 DE LA. DÉCO»fPOSITION

Gomme la question a été conçue et se trouve exprimée dans^ la langue de l'auteur du Traité des sensations^ qui s'est expressément proposé une dé-composition de la faculté de sentir ^ identifiée avec celle àe penser (i), c'est dans ce point de vue que je dois me placer d'abord ; j'examinerai ensuite, dans le même objet, quelques-uns des principaux systèmes de métaphysique proprement dite; et après avoir tâché de déterminer le sens du problème dans ces diverses doctrines , je dirai à mon tour la manière dont je conçois une décomposition de la faculté de penser. -

(1) Voyez la îjogiqw, chap. ii.

JDE Là PElïSiE. 71

DE l'analyse des FACULTÉS HUMAINES DANS DIVERS SYS- TÈMES DE PHILOSOPHIE. PEOIET d'UNE MÉTHODE P^BTIGU- LlBU DE DÉCOMPOSITION.

( I. Analyse idéologique , système de Gondillac.)

Quoique Gondillac se soit le premier proposé la question qui consisterait à décomposer la faculté de sentir ou de penser : en se plaçant dans ce point de vue, où il prend les facultés intellectuelles pour les caractères abstraits d'une même sensation quelconque 9 et suivant la méthode particulière qu'il emploie pour distinguer et noter ces divers caractèreS) il paraît difficile de concevoir la possibilité et l'objet de quelque décomposition réelle.

Ce terme décomposition , emprunté de la chimie^ où il a son acception propre et directe ^ ne peut s'appliquer^ même dans un sens métaphorique , qu'aux cas où il s'agirait de séparer ou de concevoir par division réelle ^ les éléments d'ime idée ou d'une modification Téritablement composée ; moins par la multiplicité et le nombre de ses parties , que par leur hétérogénéité ou diversité essentielle. Gomme l'or, par exemple , ainsi que tous les métaux et les diverses substances chimiquement sim* pies y peuvent bien être modifiés de différentes ma-

7 a DE LA DÊCOBrPOSITION

nières, sans jamais pouvoir être décomposés , tandis que les oxides et les acides seuls se décomposent ou se résolvent en leurs éléments; ainsi il ne peut y avoir de décomposition dans les modes de notre sensibilité ou les opérations de notre intelligence, qu'autant qu'il y entre des éléments de nature diverse ou provenus de sources différentes.

Il y a peut-être aussi une sorte de décomposition physiologique applicable aux fonctions réellement composées par le nombre, la diversité, le jeu variable et les produits des instruments ou organes qui concourent à les produire. Ainsi en considérant la sensibilité comme fonction générale, d'où résulte l'ensemble des phénomènes de la vie, et prenant ce terme suivant l'extension ou la compréhension de valeur phénoménale qu'il peut avoir dans l'esprit du physiologiste , c'est à ce dernier qu'il appartiendrait de décomposer l'ensemble des fonctions sensitives, comprise^ sous le nom de sensibilité ou faculté de sentir. Mais alors , écartant l'acception propre individuelle ou métaphysique du même terme , le physiologiste se bornerait à y voir le résumé de phénomènes multiples et analogues, en s'interdisant tout retour vers la force inconnue qui les produit, ou l'être unique moi qui se les attribue.

. Ce n'est point là du tout le point de vue où se place Condillac. Sous le terme shsiTSiit sensation ^ il ne fait entrer ni les idées de circonstances organiques , ni celles de causes ou forces , extérieures ou

©E LA PENSIÈE. 73

intérieures, à qui telle modification peut alternativement ou simultanément se rattacher.

Il seimblait pourtant que la possibilité présumée d'une décomposition supposait des fonctions ou des forces composantes; mais notre philosophe ne veut voir dans la sensation que Vâme mèvae modifiée àHune certaine manière à la suite d'une impression quelconque. Or, l'âme (qui n'est pas le moi^ mais le sujet objectivement conçu , l'antécédent (pc) des rapports d'attributions ou d'inhérence de tous les modes qui en seront ultérieurement affirmés), Vâme est un être absolument simple; il s'est attaché à le démontrer (i) : d'un autre côté, elle est iden tifiée avec sa modification j et ne peut être rien de plus pour elle-même. C'est ainsi, qu'à l'exemple des physiciens dont il emprunte la méthode, ce philo- Ci) Voyez cette démonstration au commencement de VEssai sur Vorigine des connaissances et de l'art de penser , etc. Cette démonstration de la simplicité et de Yunité de Fâme qui, s'applique au principe pensant comme chose ^ comme objet hors du moi y n'est point du tout prise dans la nature du sujet. Aussi ne suffît-elle point pour porter dans l'esprit là conviction qu'on désire. Nous avons un sentiment indivisible et unique de notre personnalité , et c'est là une vérité de sens intime qu'aucun homme réfléchi et de bonne foi ne peut récuser. C'est donc à ce témoignage intérieur qu'il faut s'adresser exclusivement , et toutes les preuves tirées de l'imagination ou qui se fondent sur des comparaisons empruntées du monde extérieur, ne pouvant être énoncées Que dans un langage inexact et métaphorique ( comme lorsqu'on dit que plusieurs modifications différentes ne peuvent se réunir dans un sujet com-' posé 'y etc. ) toutes ces prétendues preuves , dis-je, sont vaines et illasoires. Témoin les discussions éternelles dont elles sont l'objet

74 1>£ LA B^GOMPOSITION

sophe commence par écarter deux notions obscures, dont l'esprit humain fait pourtant toujours, malgré lui, un emploi si continuel et si nécessaire, celle de substance et celle de cause.

Mais en s'arrêtant à ce point de vue , où trouver la matière de quelque décomposition possible ? Serace dans plusieurs modes simultanés et réunis en une seule sensation ou idée? Mais Tétre sentant n'est-il pas encore identifié avec l'ensemble comme avec chacune de ses modifications partielles? et lorsqu'il se sent toujours intérieurement comme simple j où prendre l'idée des éléments de composition ?

D'ailleurs , la direction que donne l'auteur à ses analyses, nous prouve qu'il ne s'agit point pour lui de la résolution d'un mode ou d'une idée complexe dans ses éléments simples. C'est une décomposition de la facilité de sentir^ ou d'une sensation quelconque en g^e/iez-a/, qu'il se propose. Or, pour cela, il va énumérer divers caractères accessoires que peut prendre cette sensation en se iranformant d'une part, pendant qu'elle demeure, d'autre part, fondamentalement identique à elle-même par hypothè^, puisqu'elle est toujours exprimée par le même terme. Ainsi, par exemple, la sensation actuelle, qui par sa vivacité devient exclusive de toute autre, prendra ce caractère que nous exprimons par le mot attention , persiste- t-elle lorsque l'objet n'agit plus surj'organe? C'est la mémoire. Deux sensa-

B£ LA PEÎVftâE. ^5

tions de la même espèce , ou une sensation et un soui^enir, concourent-ils sans se confondre? C'est le jugement ou la comparaison ^ etc. Mais serait-ce bien là ime décomposition de la faculté de sentir ? n'est-ce pas plutôt une espèce d'analyse que l'on pourrait appeler descriptive , où une propriété de mon être, une dé ses modifications quelconques abstraite dans son signe, m'est successivement représentée sous différents points de vue , notés euxmêmes par autant de caractères ou de signes conventionnels qui servent à définir l'idée totale de sensation ?

Mais j'avance dans l'application de cette méthode jusqu'aux résultats que l'auteur prétend en déduire, et jusqu'au point où il va mettre le terme total sensation ou faculté de sentir dans une véritable équation avec les signes partiels ou éléments caractéristiques qu'il y a distingués (i). Je m'aperçois bien qu'alors il ne s'agit plus d'une décomposition d'idées ou de modes, fondée sur une observation réelle quelconque ; mais bien d'une analyse logique ou artificielle, qui part uniquement des classifications hypothétiques du langage, et dont les signes sont en même temps instruments et sujets uniques. Je conçois aussi comment il peut suffire à cetje théorie d'être liée dans l'expression, sans avoir besoin de l'être dans les faits positifs avoués par le sens intime,

(1) Voyez la Logique , chap. ix.

76 DE LA D1ÉGOMPOSITIOV

qui n'a pas été consulté ppur l'établir (i). Je conçois enfin comment , n'ayant qu'à traiter des idées artificielles, faites par moi, sans modèle extérieur ni intérieur, je puis déduire .et raisonner avec presque autant d'assurance et de précision dans la science métaphysique que dans celle du calcul.

Mais puisqu'il s'agit ici uniquement de langage j jetons , en passant, un coup d'œil sur le fondement de ces expressions dont toute langue usuelle se sert pour exprimer certaines qualités et propriétés ou actions et Ëtcultés attribuées^ soit aux choses permanentes du dehors , soit aux êtres qui agisssent et sentent comme nous.

Le terme sensation y dans la langue de Condillac, est un de ces noms grammaticalement appelés substaniifs abstraits. Or, tout nom de cette espèce peut dériver ou d'un adjectifs on ànparliciped un verbe d action^ et remplit, je crois, dans ces deux cas des fonctions différentes.

Nous employons ordinairement \ adjectif pour

(1) £n composant le Traiiè des systèmes , Condillac fût frappe surtout du danger qu'il y avait à réaliser des ahstràctiomy puisque c'est là quMl trouvait la source commune des égarements de tous les métaphysiciens. C'est aussi probablement ce qui le détermina à faire l'essai d'une nouvelle théorie , où il pourrait écarter l'idée , prétendue abstraite , d'un moi substantiel , distingué de ses modifications accidentelles, et celle de cause, ou force productive externe ou interne des mêmes modificationis. En n'exprimant ainsi que des effets ou modes passifs , et transformant l'idée propre des facultés, il put se passer de la réflexion qu'il avait admise d'après Locke dans son premier ouvrage , comme une source particulière

exprimer une qualité ou une modification^ que nous considérons comme résidant actuellement dans un objet où notre attention la distingue d'une manière plus particulière y parmi toutes celles avec qui elle concourt à former un même groupe extérieur, sans l'en concevoir absolument séparée: mais dès que la séparation complète s'effectue dans l'esprit , la forme adjectis^e se convertit en sùbsiantive dans le langage; et la qualité ou propriété abstraite peut devenir alors le sujet artificiel de plusieurs propositions ou affirmations verbales , qui ont une valeur plus conventionnelle qu'absolue, et n'acquièrent celle-ci qu'en se rejoignant au complément . objectif qui leur communique sa réalité.

Mais il y a d'autres termes abstraits , semblables aux précédents par la/brmej quoique différents par la source d'où dérivent les idées ou notions qu'ils représentent. Ce sont ceux qui , venus des serbes , expriment l'action d'une ^brce veVé?, le moui^ement phénoménal , le mode transitoire qui en est le résul-

d'idées. C'est ainsi qu'il fit le Traité des sensations... Le succès de cette tentative, la clarté et là précision qu'il lui sembla avoir apportée dans la théorie des facultés intellectuelles , le prévint fortement en faveur de l'application exclusive de sa nouvelle méthode. Or, comme cette méthode consistait uniquement à faire la langue ( yoyez le premier chapitre du Traité des sensations ), c'est-à-dire à exprimer avec précision les résultats simples ou composés de ses hypothèses ou conventions, et à déduire en conséquence, il inclina de plus en plus à croire que c'était là tout , quel que fût d'ailleurs l'objet d'une science. C'est aussi à ce degré de simplicité qu'il porta en dernier lieu sa doctrine, comme on peut en juger par la langue du calcul.

jS- DE LA DÉCOMPOSITION

tat. Les noms de cette espèce se substantialisent , pour ainsi dire , immédiatement dans la notion d'une cause individuelle , qui, inconnue en elle-même, et ne pouvimt avoir de nom propre déterminé , empmnte le signe de son effet généralisé , et demeure ainsi logiquement identifiée avec lui.

Maintenant il est impossjble de prendre , dans une valeur purement physicpÀe , le nom abstrait sensation. Il ne saurait exprimer en effet une propriété permanente de quelque objet hors de nous , ni une qualité fixe, faisant partie intégrante de Tun de ces groupes que nous appelons les car^s'*^ (f).

Dans l'acception physiologique, ce terme peut bien représenter l'idée de quelque ptiénomène ou mode du mouvement; et alors il devient signe d'une action o^ d'un résultat d'action. C'est ainsi que les physiologistes emploient le terme sensibilité^ non seulement pour désigner une simple qualité ou/>ropriété organique j commef ils le disent souvent, mais de plus pour exprimer l'agent inconnu, producteur de tels phénomènes ou mouvements qui se manifestent dans l'organisation vivante. Tout ce qu'ils affirment ainsi de la sensibilité ^ ou de la sensation sans conscience y ne doit donc pas s'entendre rigoureusement d'une propriété abstraite, mais de l'agent

(1) Nous verrons dans la suite jusqu'à quel point il est exact de dire , avec plusieurs métaphysiciens , que les corps ne sont pour nous que les groupes de nos propres sensations.

DE LA PEirSEE. 79

quelconque des phénomènes vitaux^ qui est là le véritable sujet de toutes les attributions réelles.

Quant au point de vue intérieur, sous lequel le métaphysicien considère la sensation, et selon la valeur individuelle qu'il doit donner au terme propre qui exprime un tel point de vue, ce terme peut bien exprimer à \^ fois un attribut permanent du sujet qui s'appelle moi, comme une action produite par sa force constitutive. Dans le premier cas , il renfern^era donc l'idée du sujet participant à chacun de ses modes; comme dans le second , l'idée d'une force ijouséparable de ^es actes ( r). C'est dans ces cas seulement que le$ deut vs^eurs grammaticales ou logiques

(1) Cette participation da sujet sentant et moteur à ce qu'il éprouve , comme à ce qu'il produit ^ a bien toujours lieu ; mais elle n'est point la même dans les deux cas, ainsi que nous le Terrons ailleurs. C'est d'une telle identité de participation , exprimée hypothétiquement par le terme commun sensation , que sont partis tous les métaphysiciens; et ils me semblent par là avoir motivé euxmêmes l'adoption d'une méthode purement physique.

Observons , au surplus , que le terme sensation est ambigu , et , venant du mot latin sensus , peut n'indiquer que la fonction .du sens , identifiée par les physiologistes avec celle de l'organe; au Heu que le terme sentiment , dérivant du verbe sentir , emporte avec lui l'idée de la participation nécessaire d'un sujet individuel et conscient.

Aussi le physiologiste qui , adoptant un langage établi avant lui , mais cherchant à le préciser davantage , avait distingué une sensation animale et une autre orqaniqyie , n'eût pas distingué , je crois , un sentiment orqanifine , ni peut-être même un sentiment animal.

L'estimable auteur des Éléments d'idéohgie^ à qui la science doit tant, et que je ne cesserai jamais d'honorer , lors même que je me permettrai d'être d'un avis contraire au sien , M. de Tracy , a

8o DE LA DECOMPOSITION

de Tadjectif et du participe se confondent, et paraissent avoir un fondement métaphysique égal dans la conscience de l'être sentant, qui se prend lui-même pour sujet de toutes les attnhutions passées ou açtwes\ C'est ici surtout, que tout ce qui se dit ou s'afBrme de la sensation ^ ne peut s'entendre d'une simple propriété physique ou organique , abstraite dans son signe; mais uniquement du sujet conscient , qui est toujours censé y prendre part.

Ces distinctions posées, quelle serait donc la valeur réelle que l'esprit pourrait attacher à ces formules: la sensation se transforme; la sensatiori déifient attention^ mémoire^ comparaison^ etc. Est-ce

employé le premier cette formule serUir des sensations. Je ne crois pas quMl eût hasardé de dire de lÂéme, sentir des sentiments. Le pléonasme serait alors réel , puisque Yobjet du verbe étant renfermé dans le verbe même , on n'aurait qu'une idée absolument identique répétée deux fois sous des formes différentes; c'est comme si l'on disait souffrir une souffrance , ou parler une parole , etc., au lieu qu'en prenant la sensation pour le résultat immédiat de la fonction d'un organe, et désignant parle verbe sentir la participation expresse du sujet à l'impression organique sensible qu'il reçoit , il n'y a plus en effet de pléonasme ; et la formule sentir une sensation exprime même assez énergiquement ce fait de conscience , dans lequel le moi s'unit à sa modification sous }xn certain point de vue , pendant qu'il s'en sépare sous un autre pour la percevoir, la jug^r , en la rapportant à un organe ou à un terme hors de lui. Il en est à peu près de même de Texpressiop sentir un souvenir , un rapport , une opération quelconque de l'esprit, qui indiquant plus particulièrement la conscience de mol dans certains actes ou produits , peut se référer à ce sentiment supérieur que Locke appelle réflexion. Mais il fallait peut-être distinguer ces différents emplois du même mot sentir, et en chercher les fondements et les conditions dans le caractère même des modes sentis...

DE LA PEirSÉE. 8l

le sujet identique qui se transforme dans ses modes attributifs? Est-ce la force agissante qui devient successivement tous ses produits?

Dès son premier point dé départ , Condillac paraît bien prendre le mot sensation pour exprimer la propriété essentielle , ou l'attribut unique permanent de Y âme , qui ne peut , suivant lui , faire autre chose que sentir ou se sentir ; et alors c'était seulement changer les signes , en mettant le terme sensation à la place du mot conscience , adopté par Descartes et son école , pour désigner expressément l'acte de se sentir soi-même. La sensation pouvant donc être prise pour cet acte fondamental , qui demeuré identique au sein de toutes les modifications variables , ne devait pas être dite se transfert mer en elles, ni s'appliquer indistinctement à toutes, en devenant leur titre appellatif commun.

Mais l'auteur ayant feint tme hypothèse dans le dessein exprès d'éloigner les notions obscures de substance, deybrcé,- écarte en même temps toute idée de personnalité ondiégoîté substantielle, comme d'activité productive , dès qu'il suppose que l'âme de la statue est identifiée avec sa modification , la déifient ^ ou ne peut être autre chose pour elle-même j pas plus que pour le spectateur du dehors qui l'impressionné à son gré. Le terme sensation ne paraissant plus alors renfermer d'idée précise et individuelle de moi (ou Y enveloppant si bien qu'on ne saurait l'en dégager en aucune manière), ne repré-

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