‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 8 sur 47 · PHYSIQUE, ET DE SES SIGNES DANS LE MORAL · texte numérisé non relu

PHYSIQUE, ET DE SES SIGNES DANS LE MORAL

COMMENT NOUS GONCBTONS UNE SIMPLE CAPACITÉ d'AFFSCXIONS sans PERSONNALITE.

Cette espèce de mode élémentaire, que je désignerai ici sous le titre à' affection simple , se trouve hors des limites de la faculté aperceptiçe , reconnue par Locke pour la seule caractéristique de ce qui appartient en propre au sujet pensant. Ce n'est pas la sensation génératrice que Condillac suppose complète dès l'origine ; ni celle qui se trouve essentiellement revêtue des formes du temps ou de t espace, attribuées par Kant à la sensibilité pure^

Ce qui distingue au contraire l'espèce de mode simple dont il s'agit ici , c'est précisément l'absence complète de toute forme personnelle de temps j comme de relation à V espace; d'où il résulte que \affectiony élevée d'un degré au-dessus de l'impression purement organique , demeure encore au-dessous de la sensation et de Vidée^ et ne saurait s'élever d'elle-même à cette hauteur.

En employant le ternie commun affeclihiUté ^

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nous ne voulons pas seulement exprimer par là un mode partiel pris en abstraction , mais de plus une manière d'exister positive et complète dans son genre j dont une multitude d'êtres organisés vivants peut nous fournir le modèle.

Pour concevoir un pareil modèle , ou en retrouver l'empreinte , peut-être ne sèrait-il pas nécessaire de sortir entièrement de jo/, ou de se transporter à l'entrée de la vie , en rétrogradant vers cette forme simple d'existence d'où tout souvenir se trouve exclu. Il suffirait sans doute de faire quelque retour sur cette partie de nous-mêmes, qui, demeurant encore presque tout entière sous la loi de l'instinct, présente l'image d'une sorte de simplicité native j dont nous nous trouvons si loin dans l'exercice et le développement complet des facultés d'un autre ordre. Il pourrait suffire de considérer ces états ou modes divers d'une sensibilité intérieure, qui, soit obscure et latente, soit violemment irritée, exclut encore toute perception directe.

Nous pourrions retrouver enfin le type réel d'un tel mode d'existence, si, nous plaçant dans le point de vue de Condillac (i), nous parvenions à nous dépouiller complètement du sentiment actuel de notre personnalité, pour nous mettre à la place d'un être purement sensitif , dei^enant toutes ses modifia cations, et absolument identifié avec elles; si nous

(1) Voye? le premier chapitre du Tiaiié des sensations.

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pouvions y dis^je, nous rabaisser à la place d'un tel être, par ï affection immédiate^ sans l'élever jusqu'à la nôtre par la pensée.

Mais si nous ne pouvons ainsi nous dépouiller de nous-mêmes 9 ni transporter hors de nous aucune nuance de vie ou de sensibilité , sans y transporter aussi notre moiy sans animer de notre âme l'être individuel conçu comme sujet ^attribution de quelque mode semblable à l'un des plus obscurs que -nous puissions éprouver, nous n'en sommes pas moins fondés à induire de notre expérience même la plus intime, que cette conscience de moi , actuel* lement inhérente à diverses impressions ou modifications de notre sensibilité, ne s'y joint pas toujours de la même manière ^ ne s'y combine pas dans tous les cas aussi étroitement, mais y adhère, pour ainsi dire, avec différents degrés d'intimité. Or, la notation seule de ces différences, et la recherche des causes ou des circonstances qui peuvent s'y rapporter, suffiraient peut-être pour signaler une sorte de modes encore plus simples qu'aucun de ceux qui se trouvent ordinairement compris sous le titre général sensation^ en reculant ainsi le point de départ actuel de \ analyse des sensations et des idées.

Dans des temps très-éloignés de nous , et qui précédèrent de beaucoup l'époque de la réformation des sciences naturelles, des observateurs de l'homme, commençant à embrasser déjà le système général de ses facultés, et voulant différencier les rapports

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SOUS lesquels ils considéraient à la fois l'existence d'un même être organisé^ sentant ^t pensant, attribuèrent chacun de ces ordres de facultés ou pro-' priétés à un agent distinct , sous les titres respectifs ai âme végétative , sensitive et raisonnable.

On touchait encore à cette époque où l'imagination y dans l'ardeur et la présomption de la jeunesse , ne connaissant ni frein ni limites , s'élançait vers les causes premières, et s'essayait à en soulever le voile. Mais des tentatives aussi vaines n'empêchaient point que des sages ne donnassent , dès-lors , à leurs recherches une direction plus utile; et l'on trouve aujourd'hui même qu'ils furent souvent conduits par des observations assez exactes , jointes à une profonde sagacité, à tracer ainsi, dans des faits bien vus et judicieusement distingués, les limites de ces causes premières dont ils reconnaissaient les titres.

Sans doute , ces philosophes n'avaient pas encore appris à se tenir en garde contre la pente naturelle qui entraîne l'esprit humain à se créer, d'après un type intérieur, autant de forces productives ou d'espèces d'a/wej, qu'il peut percevoir d'actions, de phénomènes , ou de modes divers de ce mouvement général qui varie sans ce^se la grande scène du monde physique. Mais ils n'avaient pas non plus systématisé leurs idées au point de restreindre uniquement la valeur des causes à une généralisation souvent arbitraire des effets analogues; et comme ils ne cherchaient point à transformer des incon-

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nuesj ils devaient être moins enclins à en diminuer le nombre. Peut-être aussi qu'en distinguant , sous les titres précités, les forces productives de phénomènes, ou les sujets d'attribution de propriétés qu'ils sentaient le besoin de ne pas confondre j ces premiers métaphysiciens n étaient-ils pas aussi éloignés qu'on le croit de certaines distinctions auxquelles nous avons été ramenés, de nos jours, par des observations ou des expériences plus précises.

Mais dans ces premiers progrès trop rapides par lesquels on s'élevait alors d'une observation encore bien imparfaite , à la position des causes , surtout dans la dénomination à! âme donnée en commun à des forces hypothétiques, considérées sous les mêmes rapports abstraits ou objectifs , on peut découvrir déjà le germe de plusieurs illusions : on peut même voir jeter dans le lointain les fondements de ces systèmes opposés qui réduiraient un jour à l'unité de cause ou àe force ^ les phénomèmes divers de trois espèces de vies organique^ sensitwe et intellectuelle.

Cette dernière réduction fut motivée en partie par l'abus, déjà observé, que les scholastiques avaient fait ultérieurement et dans un temps de ténèbres , de tous ces noms de causes si vagues et si parfaitement occultes , depuis qu'on s'en servait comme de termes d'explications frivoles et verbales, et non comme moyens de distinction ou de classification des effets.

Dans une révolution, on croit devoir tout détruire

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sans séparer le bon du mauvais; et parce qu*on entre dans une route diamétralement opposée à l'ancienne, on croit souvent prendre la seule' bonne. Comme on s'était égaré en compliquant et multipliant indéfiniment les causes , on ne songea plus qu'à les simplifier , jusqu'à ce qu'on arrivât enfin à l'unité systématique, sinon àe principe réel ou de cause première ^ dont on ne s'occupait plus, du moins à l'unité de classe de phénomènes ou de propriétés.

Mais aussi quand on s'est laissé entraîner trop loin par l'esprit de révolution , des abus d'un autre genre avertissent ensuite qu'il faut revenir sur ses pas ; alors on examine, on compare de nouveau , et la raison plus éclairée, distinguant les principes qui ont été justement proscrits de ceux qui devaient être conservés, peut donner à ceux-ci une sanction nouvelle, et en déterminer la restauration.

C*est ainsi qu'après la période stahlienne^ des observations plus exactes et un examen plus approfondi des phénomènes physiologiques sont venus scinder^ pour ainsi dire, l'unité de cause ou de propriété commune de vie^ de sentiment et de pensée^ et tendent à ramener aujourd'hui, sous d'autres formes, des divisions très-analogues à celles que les anciens avaient établies, et dont on avait cru depuis pouvoir se passer.

Qu'est-ce , en effet , que cette sensibilité organi-que^ distinguée par un de nos physiologistes les plus

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modernes, de celle qu'il nomme sensibilité animale^ et qui diffère peut-être elle-même de la perceptibilité? Qu'est-ce que ces trois espèces de contractilitéj expressément distinguées sous les noms de contractilité organique insensible^ organique sensible et animale ou volontaire ? sinon trois sortes de pro-^ priétés ou plutôt de phénomènes dont on s'abstient, il est vrai , de rechercher ou même de nommer les causes , mais dont les signes renferment nécessairement, avec l'idée de chaque propriété ou fonction générale , celle d'un sujet inconnu, ou d'un agent producteur (x) de tels effets analogues. Il paraîtrait sans doute bien ridicule aujourd'hui, et nous conviendrions qu'il serait inutile d'attribuer la sensation dite organique , et la contraction insensible de même nom, à une âme végétatis^e^ la sensation arii-maie avec la contraction sensible , à ime âme sensitive^ telle que les anciens la reconnaissaient dans les animaux; comme on attribue \di perception avec conscience et le mouvement volontaire à t âme pensante^ ou au moi qui se connsut intérieurement, pour le sujet d'inhérence de tous les modes perçus, et la cause productive de tous les mouvements voulus.... Et cependant, que ferait-on en rétablissant ces anciens titres ? rien de plus que joindre au signe de la propriété abstraite, ou de l'effet généralisé, celui d'un sujet ou d'une cause agissante que l'esprit supplée toujours, et dont le concept j exprimé ou non par un terme individuel , n'en subsiste pas

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moins nécessairement dans Uintimité de la pensée? (Voyez la première partie.)

Cette distinction posée , et appliquée au mode élémentaire qu'il s'agit de signaler ici dans son état de simplicité ou hors de toute combinaison intel* lectuelle , nous observerons que la propriété aj^ec^ iive correspondant à celle qui se trouve caractérisée sous le titre de sensibilité animale dans la division précitée, il ne serait peut-être pas impossible de prouver, par divers exemples, que les impressions simplet qui en dérivent , peuvent constituer une manière d'exister absolue, propre et sui generis ^ à part toute personnalité distincte ou sentiment de moi. D'où il suivrait qu'on ne pourrait attribuer l'ensemble de tels modes sensitifs ou vitaux au sujet identique , conscient, et un , qui n'existe pour luimême qu'en tant qu'il se sent sous telles modifications , et ne saurait , hors de là , se prendre pour sujet d'inhérence d'impressions quelconques faites sans lui dans ses organes.

Mais , attendu qu'il est dans la nature de notre esprit de ne pouvoir saisir ou exprimer l'idée d'un mode ou d'une qualité quelconque, sans lui supposer un sujet permanent , pas plus que concevoir un effet produit , sans lui donner une cause , ne pourrait-on pas attribuer le mode affectif ou la sensation animale j soit à un principe ou à un agent vital particulier, soit à la combinaison organique elle-même? Qu'est-ce qui empêcherait aussi de l'attribuer à une

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âme qui n'est pas le moi? et qu'importerait le signe d'une notion ontologique, ou d'une cause absolue qu'on ne peut connaître, si l'on avait une fois nettement distingué, dans les faits et les conditions, ce qui appartient à la conscience de ce qui lui demeure toujours étranger?

La nature d'un sujet d'attribution ou d'une cause première , à jamais inconnue de ces modes qui s'effectuent dans l'organisation vivante , sans la participation du moif sortant du cercle de toute science, ne pourrait qu'ouvrir un vaste champ à ces hypothèses diverses dont tout le langage des métaphysiciens porte l'empreinte : nous n'aurons donc point , quant à présent, à nous en occuper, ni même à y rattacher aucun signe.

Notre objet unique sera de reconnaître et de jQxer, par différentes observations appropriées , les signes de ces modes d'affectibilité qui, constituant une vie simple, demeurent d'abord, par eux-mêmes, étrangers à la pensée , quoiqu'ils puissent lui fournir ensuite des aliments et des matériaux.

Mais montrons d'abord que le point où nous cherchons à rattacher l'analyse a été entrevu et déjà signalé de différentes manières, par de célèbres observateurs du physique et du moral de l'homme , et entourons ce point obscur de toutes les lumières que nous pourrons leur emprunter.

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