‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 1 sur 138 · IK · texte numérisé non relu

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INTRODUCTION

Voltaire a dit du P. Buffier * ; « 11 y a dans ses Traités de métaphysique des morceaux que Locke n’aurait j>as désavoués, et c’est le seul jésuite qui ait mis une philosophie raisonnable dans ses ouvrages. »

Reid a dit * du Traité des vérités premières que nous publions : « J’ai trouvé plus de choses originales dans ce Traité que dans la plupart des livres métaphysiques que j’ai lus. Les observations de Buffier me paraissent en général d’une parfaite justesse, et, quant au petit nombre de celles que je ne saurais tout à fait approuver, elles sont au moins fort ingénieuses. »

Enfin M. Destutt de Tracy a dit du même philosophe * :

« Je regrette beaucoup que Condillac, dans ses profondes et sagaces méditations sur l’intelligence humaine, n’ait pas fait plus d’attention aux idées du P. Buffier... Il est certain que , pour ma part , je suis fort fâché de ne connaître que depuis très-peu de temps certaines opinions du P. Buffier; si je les avais vues plus tôt énoncées quelque part, elles m’auraient épargné beaucoup de peine et d’hésitations. »

Il semble que de tels témoignages si peu suspects de partialité en faveur de la philosophie d’un père jésuite auraient dû éveiller l’attention du public sur les ouvrages du P. Buffier. Il n’en a rien été cependant, et ces deux lignes de Voltaire,

* Caluloouc des Écrivaim du siècle de Louis -V/r.

’ OKiivres de Iteid, Irad. de M. JoulTroy, 5' vol., p. 178.

* Eléinenis d'idéolo<jiCj ï' part, — Logique. — Discours |irclimiiiaiiv.

LNTRODUCTIOK.

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cotte citation de Reid et de ^1. Destutt de Tracy sont encore peut-être aujourd’hui les seules traces que le P. Buflier ait laissées dans l’iiisloire de la idiilosophie française. Le Traité (les vérités premières a bien été publié en 1822, à Avignon, sous le titre de Doctrine Ja sens commun, accompagné de cette explication : « Ouvrage qui contient le développement primitif du principe de l’autorité générale adopté par M. l’abbé de Lamennais comme l’unique fondement de la certitude , pour servir d’appendice au tome II de V Essai sur V indifférence en matière de relifjion. » ^lais cette nouvelle édition, i)ubliée en province, tirée à un petit nombre d’exeml)laires, inspirée par l’idée tout à fait fausse d’une prétendue analogie entre le sens commun du Traité des vérités pre- 7nières et le sens commun de V Essai sur l’indifférence , n’a pas fait sortir de son obscurité la philosophie du P. Bufiier. Cependant l’auteur du Traité des vérités premières ne mérite assurément pas l’injuste oubli dans lequel il est tombé, et nous voudrions lui restituer la place qui lui appartient dans l'histoire do la philosophie moderne et de la philosophie française.

A prendre ainsi en main la réhabilitation de la idiilosoplïie d’un père jésuite, nous n’avons pas le mérite d’une certaine magnanimité, car cette philosophie dérive de la double influence de Descartes , censuré par la congrégation du Saint-OfTice, et du protestant Locke, car son esprit et sa méthode n’ont rien qui répugne à notre esjjrit et à notre méthode , car ses principes sont presque entièrement conformes à nos principes.

On va peut-être se récrier, se scandaliser. Quoi , même la philosophie d'un prêtre jésuite ne serait pas une philosophie catholi(iue ! Non assurément. Sans doute elle est catholique en ce sens (pi'clle n’est pas contraire aux dogmes du catUo-

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licismc; mc^is elle ne Test pas, on re sens qu’elle se déduise des dogme- et des textes sacrés. (1r, c’est là précisément ce que veulent ceux qui aujourd’hui, avec plus ou moins do naïveté et de bonne foi , réclament à grands cris une philo* sophio catholique. On parle beaucoup de cette philosophie catholique, maison ne la trouve nulle part; et cependant sans cesse on nous oppose cette insaisissable chimère. Qu’on demande une philosophie fondée sur Icsdogmes mémesdu catholicisme et sur les textes sacrés, car c’est là ce que veulent ceux qui s’intitulent les partisans d’une philosophie catholique, voilà ce qu’il nous est impossible do comprendre. Si une telle philosophie pouvait exister, elle serait assurément dans les œuvres des hommes de l’Église, des prêtres éminents qui n’ont pas été moins remarquables comme philosophes que comme théologiens; cependant on ne l’y trouve pas. Lorsque les hommes do génie que l’Église a comptés dans ses rangs se sont mis à faire de la philosophie, ils l’ont faite comme nous, c’est-àdire avec les mêmes procédés et la même méthode , c’est-àdire avec la raison. Non seulement ils ont fait, comme nous, la philosophie avec la raison, mais presque tous ont suivi les traces de quelques-uns de ces grands philosophes que nous reconnaissons comme nos maîtres. Los uns se sont inspirés de Platon, les autres d’Aristote, les autres do Descartes. Quelle est la j)hilosophie do saint Thomas? Ce n’est pas la philosophie catholique, ii'ais la philosophie péripatéticienne. Quelle est la philosophie do Malebranche, de Bossuet, d’Arnauld, de Fénelon? Ce n’est pas la philosophie catholique, mais la [ihilosophie cartésienne. Ctimment en serait-il autrement ? comment concevoir une philosophie catholique, puisque le catholicisme déclare se fonder uniquement sur la révélation et sur la foi , tandis que la philo-

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so|)hi(> (U'clnro so fondiT uniquemont sur la raison? Une philosopliif callioIi([ue serait une philosophie qui n’en serait pas une ; ces deux mots , en ce sens , ne peuvent s’allier ensemble, il y a contradiction dans les termes.

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de ne pas trouver dans le P. Buffier une philosophie catholique , mais on peut s’étonner davantage d’y trou\cr le cartésianisme. Un jésuite à demi cartésien , et néanmoins approuvé par son ordre dans les premières années du xviii* siècle , est vraiment un phénomène piquant et étrange pour quiconque connait un peu riiistoire de la philosophie de Descartes et des luttes qu’elle eut à soutenir avant de triompher. Que n’avaient pas fait , que n’avaient pas écrit les jésuites de la fin du xvn* siècle contre la philosophie de Descartes? Ils avaient organisé contre elle une véritable persécution ; ils l’avaient fait censurer par la cour de Rome; ils' s’étaient efforcés d’arracher du parlement un édit de proscription , et ce qu’ils n’avaient pu obtenir du parlement, ils l’avaient obtenu du conseil du roi. Possesseurs d’un arrêt qui proscrivait dans toutes les universités du royaume l’enseignement de la philosophie cartésienne, ils en avaient poussé vivement la complète exécution. Par eux, la foi philosophique à Descartes eut ses confesseui’s, peut-être aurait-elle eu ses martyrs, si déjà elle n’eût pas jeté des racines trop profondes, et si la persécution religieuse contre le jansénisme n’eût fait une diversion heureuse à la persécution philosophique contre le cartésianisme. Il y eut des professeurs chassés de collège en collège , puis réduits au silence, comme le P. Lamy de la congrégation de l’Oratoire; il y en eut d’autres mis à la Bastille, comme l’ingénieux et spirituel auteur du Traité sur le beau, le P. André, qui cependant était un jésuite. La congrégation enseignante

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de l’Oratoire inclinait vers la pliilosophic nouvelle, elle fut obligée d’abjurer ses sentiments philosophiques et de subir le concordat qui lui fut imposé par les jésuites, en 1678, sous peine d’ètre anéantie. Ce concordat était une sorte de formulaire philosophique. « Il y eut un temps, dit Bayle, dans la préface de son Recueil des pièces curieuses concernant la philosophie de Descartes , où chacun craignait de se voir exposé à la signature d’un formulaire et d’ôtre excommunié comme un hérétique. » Voici quels étaient les principaux articles de ce formulaire que les jésuites de cette époque prétendirent imposer à tous les professeurs de philosophie : On doit enseigner que l’extension actuelle et extérieure n’est pas de l’essence de la matière; qu’en chaque corps naturel il y a une forme substantielle réellement distinguée de la matière; que la pensée et la connaissance n’est pas de l’essence de l’ùme raisonnable; que le vide n’est pas impossible, etc. ‘

Pendant ce temps, les écrivains do la société ne cessaient de rompre des lances pour la vieille philosophie des écoles contre la philosophie nouvelle, et dans des ouvrages, dans des pamphlets tantôt plaisants tantôt sérieux, ils s’efforcaient de démontrer en mille manières qu’elle renversait tous les fondements de la religion et de la morale, qu’elle était infectée d’impiété et d’athéisme. Néanmoins, toutes ces tentatives de persécutions, toutes ces tracasseries, toutes ces fausses accusations répétées n’ont pas empêché le cartésianisme de triompher en France et d’y fégner paisiblement f»endant un demi-siècle. Non seulement le cartésianisme a néanmoins triomphé, mais ceux qui pendant longtemps

* 'Voir le Recneil des pièces carieuses concernant la philosophie de Descrirles, p. 12.

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l’avaient si ardemment persécuté finirent par en adopter les principes fondamentaux. Les successeurs do ceux qui avaient fait mettre le P. André à la Bastille approuvèrent les ouvrages métaphysiques du P. Bu (fier.

Je ne puis m’cmpécher de comparer cette lutte impuissante des jésuites contre la philosophie de Descartes à ce qui se passe de nos jours à l’égard de la philosophie éclectique. Contre cette philosophie, les jésuites d’aujourd’hui renouvellentavcc acharnement des efforts et des attaquesde même nature que ceux contre lesquels le cartésianisme eu t à lutter. Nous aussi, on nousaccuse d'impiété, de matérialisme, d’athé'isme, de panthé'i'sme, et ce n'i'st pas assurément la faute de nos adversaires, si nous n’avons pas vu encore venir les arrêts du conseil du roi et des lettres de cachet. Quand jamais école fut-elle attaquée avec plus do violence, calomniée avec plus d'audace? Quand jamais y répondit-elle par plus de réserve et do modération? Les mandements, les sermons, les pamphlets, les journaux reU(jieux, armes anciennes et nouvelles, tout est tourné contre elle. Espérons que le résultat de cette lutte sera le même tpic le résultat de la lutte contre le cartésianisme; espérons que la philosophie et la liberté de la pensée n’auront rien à y perdre.

Mais revenons au P. Buffier. Sa vie appartient à la fin du XVII'' siècle et au commencement du xviii". Il était né en Pologne de parents français, mais, encore enfant, il fut ramené en Franco. Ses parents fixèrent leur séjour en Normandie et l’y firent naturaliser français. Aussi disait-il en plaisantant qu’il lui en avait coàté cinq cents livres pour se faire Normand. Il acheva ses éludes au collège de Rouen et entra, à l’àge de dix-neuf ans, dans la Compagnie des jésuites. Quelque temps après, il publia une brochure dans laquelle il critiquait

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des sujets de conférence proposés par l’archcvèquo de Rouen. Cette brochure fut censurée par l’archevêque; le P. Buffierfut invité à se rétracter; il s’y refusa, soutenu sans doute par son ordre dans cette résistance. A la suite de cette discussion, il quitta Rouen et s’en alla à Rome, où il demeura quelque temps. Cet événement est le seul qui ait agité la vie calme et paisible du P. Buffier. De Rome, il revint à Paris, où il travailla, dans la maison du collège des jésuites, à la rédaction du journal de Trévoux, et se livra à l’enseignement. « Une longue habitude de l’enseignement, comme le dit M. Destutt de Tracy, lui fit acquérir une grande clarté dans le style, et sinon le talent de beaucoup approfondir un sujet, du moins celui d’exposer très-nettement les idées (ju’il s’en était faites. Ces qualités l’avaient conduit à concevoir beaucoup de dégoût pour les obscurités et les subtilités de la philosophie de l’école. » Dans le cours d’une vie longue et laborieuse, il composa un grand nombre d’ouvrages sur les sujets les plus divers. En outre de ses Traités sur la philosophie, il a publié beaucoup d’ouvrages élémentaires de géographie, d’iiistoife, de grammaire, destinés à l’éducation '. La plu-

' Voici la liste complète des ouvrages du P. BufRcr, qui se trouve à la suite de son éloge dans les Mémoires de Trévoux ;

1°. Grammaire française, sur un plan nouveau , augmentée d’un Traité s ir la poésie française ; 2°. Principes de raisonnement, avec rexamen de la logique de Port-Royal et d'autres de ce temps ; 3°. Histoire abrégée des maisons souveraines, avec huit tables généalogiques, gravées ou imprimées ; 4°. Souveaux éléments d'histoire et de géographie; 5°. Traité de lu sphère, d’une méthode simple et nouvelle ; 6°. Jeu de Thisioire universelle; 7*. Géographie universelle, avec le secours des vers artiflciels; 8'. Pratiijue de lu mémoire artificielle, pour apprendre la chronologie et l'histoire universelle, 2 vol.; 9°. Traité des premières vérités et de la source de nos jugements ; lO’. Eléments plausibles de métaphysique; 11'. Examen des préjugés vulgaires; 12°. Traité de la société civile; 13°. Traités philosophiques et pratiques d'éloquence et de poésie; U*. Ex-

viij lîSTRODUCTION.

part do cos ouvrages, d’après une méthode alors à la mode, étaient en vers, afin de faciliter la mémoire par la rime. Pendant très-longtemps, ils sont demeurés des ouvrages classiques dans la plupart des maisons d’éducation, et le P. Buffier leur dut une réputation qu’il aurait beaucoup mieux méritée et que cependant il n’obtint pas comme philosophe.

Do plus amples détails nous manquent sur la vie du P. Buffier. En vain avons-nous consulté les biographes des jésuites, nous n’y avons point trouvé de notice détaillée sur sa personne, sa vio et ses ouvrages. Les uns se bornent à citer son nom, les autres n’en font pas même mention. Nous n’avons trouvé (fu’un éloge fort court dans les Mémoires de Trévoux, éloge qui contient des généralités sur son caractère et fort peu de détails biographiques.

La lecture de la plupart des ouvrages du P. Buffier nous révèle parfaitement la nature de son esprit et de son caractère. On y reconnaît une grande facilité d’esprit, un caractère aimable, une humeur douce et enjouée. C’est ainsi que nous le représente l’auteur de l’Éloge des Mémoires de Trévoux*.

U 11 était né philosophe, et, ce qui est très-rare, philosophe aussi agréable que sensé, aussi solide que spirituel,

position des preuves les plus sensibles de la vraie religion; 15“. Cours des sciences sur des principes nouveaux cl simples, pour former le langage, l'espril cl le cœur dans l’usage ordinaire de la vie, in-folio. Cel in folio renferme les ouvrages déjà cités , à la réserve de ceux qu'on voit sous les numéros 3, 4 , 5, 6. 7 et 8, qui roulent sur la géographie et l’histoire à l’usage des eiifanls. En outre, il contient : 1°. Éclaircissements sur des diflicultés proposées sur des Traités précédents ,- 2°. Discours sur l'étude et la inéilwde des sciences; 3*. sept Dissertations sur la nature du f/oût. l'oiir compléter cette longue liste des ouvrages du P. Buffier, il faut y ajouter un Traité sur le blason, doi\l il a laissé le manuscrit. Cl un assez bon nombre d'ouvrages de piété.

* Mémoires de Trévou.r, année t73i, mois d'aoftt. p. i.'.04.

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cl par const'quent aimé, malgré une négligence extérieure qu’on lui passait aisément en faveur de ses talents naturels ou acquis. Celui qui le caractérisait le plus consistait à répandre sans y penser sur ses entretiens, sur ses écrits et sur ses manières toujours ouvertes un air de décence et de gaité, d’enjouement et de vérité qui l’a fait chérir jusqu’à la

mort dans le monde poli et savant. » « Un esprit naïfj

aisé, vif et propre à dégager les sciences de ce qu’elles ont de dégoûtant, lui fit tourner ses Aues sur différents objets de littérature, pour les rendre plus utiles, depuis l’art pénible des mots et du style, jusqu’aux connaissances les plus sublimes. Sa Grammaire universellement estimée, et tous ses autres écrits sur quantité de matières diverses portent le caractère général du goût qui lui était particulier. Ce goût ressemble assez à celui du sage Socrate, qui consistait à instruire en amusant, et à insinuer la raison par un détour agréable et de fins raisonnements qui mènent à convenir qu’on aurait eu tort à penser autrement que lui. »

Le P. Buffier mourut, à l’ûge de soixante-dix-sept ans, d’une défaillance naturelle et d’une légère apoplexie , le 17 mai 1787. Il avait passé cinquante-huit ans dans la Compagnie des jésuites.

Dans l'auteur de tant d’ouvrages divers sur les sciences, sur l’éducation, sur la religion, nous ne voulons considérer que le philosophe. Quelle est cette philosophie de laquelle Voltaire, Reid et M. Destutt deTracy se sont accordés à faire réloge? La philosophie du P. Buffier, comme nous l’avons dit , tient à la fois de la philosophie de Deseartes et de la philosophie de Locke. Mais, retenu par la vieille inimitié de son ordre contre la philosophie cartésienne , le P. Buffier n'avoue pas toujours toiit ce qu’il emprunte à Deseartes,

X INTRODUCTION

et semble vouloir quelquefois s’excuser des concessions et des emprunts qu’il lui fait, par des attaques et des critiques qui toutes ne sont pas éj>;alement méritées. Ainsi, dans son Examen des préjugés , il y a un chapitre intitulé : « Que les philosophes nouveaux sont retombés dans des inconvénients qu’ils reprochaient aux anciens, » dans lequel il relève avec beaucoup de yervoct d’esprit quelques travers do la philoscphie de Descartes et de ses disciples. Ainsi, dans les premières pages du Traité des vérités premières, il proteste contre l’autorité de Descartes : « Je n’ai pas cru, dit-il, que les grands noms do Descartes et do Malebranche dussent faire plus do peur que ceux de Platon et d’Aristote, et j’avoue que j’aurais eu honte de m’alarmer des uns plus que des autres, ou de balancer de prendre un sentiment contraire au leur, quand la raison y conduit. » Mais cette protestation elle-même contre l’autorité des grands noms en philosophie, y compris ceux d’Aristote et dePlaton ne respire-t-elle pasl’esprit du cartésianisme? D’ailleurs, le P. Buffîer ajoute immédiatement : « On est redevable à Descartes d’une manière de philosopher méthodique, dont l’usage s’est établi à son occasion ou à son exemple , et on lui est encore plus redevable que ne le pensent quelques-uns de ses partisans, puisque sa méthode sert quelquefois à le combattre lui-mème *.

Le P. BufTier loue encore Descartes d’avoir mis les esprits en goût d’examiner de plus près les opinions qu’on leur propose, et de leur avoir inspiré de se tenir en garde contre tous les préjugés. « Aussi, dit-il, depuis lui on a commencé ûphi-

‘ D'Aleinbrrt , dans la Préface de l’Encyclopédie, fait le même éloge de la mclhodc de Dcscnrlcs ; « Les armes dont nous nous servons pour le combattre ne lui appartiennent pas moins, parce que nous les tournons contre lui. »

INTRODL’CTIOX. xj

losophcr avec plus de circonspection , et par divers endroits avec plus de succès Il lui attribue encore d’avoir mieux que personne avant lui marqué la diirércnco des deux substances de ràme et du corps qu'il est si important de bien connaître *.

Le P. Butfier relève donc de Descartes, et pour la manière générale de procéder dans la recherche de la vérité philosophique , et pour la manière particulière de procéder dans l’étude de l’esprit humain , c’est-à-dire par le critérium de la certitude et par la méthode psychologique. Il en relève encore par un des résultats les plus importants de cette méthode, par la distinction d’idées acquises par l’observation, et d’idées ou do principes innés, car il entend les vérités premières au même sens où Descartes entendait les idées innées. Mais ce qui ne sc trouve pas dans la métaphysique du P. BuRicr marque peut-être tout autant que ce qui s’y trouve, l’influence du cartésianisme. Les questions et les formes de prédilection de l’ancienne philosophie scolastique, pour lesquelles les jésuites avaient le plus vivement combattu contre la philosophie nouvelle, en sont entièrement exclues. Où trouver dans le Traité des vérités premières ces formes substantielles dont, quelques années auparavant, les jésuites imposaient l’enseignement par un concordat à la congrégation de l'Oratoire? Où trouver les qualités occultes? Où trouver les accidents absolus dont on avait fait si grand bruit dans la polémique contre Descartes et ses disciples, ces accidents absolus auxquels, selon les jésuites, tout philosophe était tenu de croire, sous peine d’impiété? Ainsi, vers

* Voir les Remarques sur les principes de la mêlaphqsique de Descartes.

' Idem.

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Xij INTRODUCTION,

le commencement du xviii® siècle, le cartésianisme avait produit une révolution complète même dans la philosophie des jésuites.

Mais si la philosophie du P. Buffier tient de la philosophie de Descartes, elle tient aussi de la philosophie de Locke. Les ouvrages de Locke venaient d’ètre traduits et commençaient à être connus en France. Le P. Buffier manifeste pour le génie du philosophe anglais une admiration que les antécédents de son ordre ne l’obligeaient en rien à réprimer ou à contenir. Dans les premières pages du Trailé sur les premières vérités, après avoir jugé Descartes, ainsi que nous l’avons rapporté, voici le jugement qu’il porto sur Locke : « La métaphysique de M. Locke a fait revenir une grande partie de l’Europe de systèmes dont le fondement particulier est qu'on ne voit pas clair dans les princij)es communs, tandis qu'on voit encore moins clair dans ceux qu’on y prétend substituer. »

11 en fait un éloge plus grand encore dans les remarques sur sa métaphysique.

« Il est le premier de ce temps-ci qui ait entrepris de démêler les opérations do l’esprit humain, immédiatement d’après la nature, sans se laisser conduire à des opinions appuyées plutôt sur des systèmes que sur des réalités, en quoi la philosophie semble être par rapport à celle de Descartes et de Malebranche ce qu’est l’histoire par rapport aux romans. Il examine d’ordinaire chaque sujet par la seule méthode de philosopher solidement; qui est de commencer par les idées les plus simples, les plus distinctes «t les plus universellement reçues dans l’esprit des hommes, pour en tirer ensuite peu à peu la lumière qui développe des vérités intéressantes pour l'usage des scienws. »

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INTRODUCTION. XÜj

Il est facile de reconnaître les traces de rinflucnce de Locke sur la philosophie du P. BnfTier. A l’exemple de Locke, il a laissé de côté tous les problèmes ontologiques qu’avait agités le cartésianisme, pour s’en tenir exclusivement à la science de l’esprit humain. De môme que Locke, il a rejeté bien loin toutes les hypothèses plus ou moins hardies par lesquelles le cartésianisme avait tenté de les résoudre. C’est dans Locke qu’il a pris les arguments à l’aide desquels il soutient, contre la philosophie de Descartes, que Tàme ne pense pas toujours, et que par conséquent il est au moins fort téméraire d’aËBrmer qu’elle a pour essence la pensée. Il est impossible encore de méconnaître l’inîluence de Locke dans la manière dont il traite l’idée de l’infini et les preuves de l’existence de Dieu. Il confond l’idée de l’infini avec l’idée d’un nombre auquel on peut toujours ajouter, c’est-à-dire avec l’idée de l’indéfini.

Il repousse toutes les preuves ontologiques de l’existence de Dieu, et, entre autres, la preuve par l’infini de Descartes ; il soutient que l’idée de Dieu n’est pas une idée innée, et qu’elle ne peut s’acquérir que par la considération de l’ordre du monde.

Tels sont les principau.x points par lesquels, à ce qu’il me semble, la philosophie du P. Buffier se rattache à la philosophie de Locke; mais, par d’autres points, elle en diffère profondément. Selon Locke, il n’y a point de vérité naturelle et par conséquent universelle, il n’y a point de vérité qui ne soit le fruit de l’observ'ation et de l’expérience. Selon le P. Buffier, au contraire, il y a des vérités premières qui ne proviennent ni de l’observation ni de l’expérience, qui sont antérieures à toute démonstration, et qui ont pour caractère runivcrsalilé. L’ensemble de ces vérités constitue ce qu’il

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