‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 111 sur 138 · QUATRIÈME PARTIE. — CH AP · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE. — CH AP

i82. Mais ce qui était du /'romen/, n’est-il pas présentement du /Mi/n, et ne sera-t-il pas du sang, et après demain de la chair? Or, dans ces quatre substances, n’y a-t-il pas quelque chose de commun; en sorte que ce qui était la substance de l’un devient, au moins en partie, la substance de l’autre? Oui, sans doute, il y a quelque chose de commun dans ces quatre choses; mais ce qui s’y trouve de commun est la même substance, cpii prend des noms différents à cause de ses dilférentes modifications. D’ailleurs, il ne se trouve actuellement rien do commun en différents corps, dont l’un ?,oil froment , l’autre />am, le troisième sang, et le quatrième chair; il semble donc qu’il faudrait définir la matière, non ce qui est commun à différents corps, mais/rt substance qui successivement peut devenir plusieurs corps différents.

483. Par cette définition , l’idée de matière, se trouvera nécessairement exclui'c les esprits. Nous n’avons nulle idée qu’un esprit puisse jamais, à l’aide de quelques modifications, devenir ni toUdeinent ni en partie substance d’un autre esprit; au lieu que nous avons une idée très-distincte qu’une jiortion déterminée de matière, qui constitue présentement tel corps en particulier, peut très-bien , avec des changements de mouvement et de figure, devenir un tout autre corps, comme nous le voyons dans l’exemple cité du froment qui devient farine, de la farme qui devient pain, ete. Nous savons, sans en pouvoir douter, qu’il a passé quelque chose de la substance du premier successivement à tous les autres, et c’est cette substance ({ue nous ai)pelons matière.

484. Or, dans cette substance commune à plusieurs corps qui se succèdent l’un à l’autre, nous apercevons des qualités ou modifications comme : t”. de pouvoir être mu , 2“. de ne pouvoir être naturellement dans le mémo lieu ou dans le même espace qu'occupe un autre corps , 3“. d’occuper en particulier et nécessairement une certaine mesure d’espace

OU d’étendue. Ces trois qualités sont ce que nous api)clons : I®. sa mobilité, 2®. son impénétrabilité , 3®. sa quantité.

485. Ces qualités sont naturellement inséparables rie la matière même. Néanmoins, comme elles y font l’objet d’autant d’idikîs particulières, elles y peuvent être considérées l’une sans l’autre, notre esprit ayant la faculté de s’attacher à l’une de ces idées sans s’attacher à l’autre. Mais gardonsnous de juger séparables ou inséparables réellement les qualités d’une substance, dès là que nous les séparons ou que nous les réunissons par la seule opération de notre esprit et par l’usage de ce qu’on api>elle des abstractions.

486. Si un sauvage, i)ar exemple, n’avait jamais vu que des charbons allumés et qu’il n’eùl pas l’idée d’un charbon éteint, il ne concevrait j)as que le charbon pùt demeurer ce qu’il est, en cessant d’être rouge pour devenir noir, n’y voyant rien de plus marqué que la couleur rouge ; là-dessus, s'il allait se mettre en tête que l’essence de ce charbon consiste à être rouge, il ‘se méprendrait grossièrement. Il est vrai que, dans sa pensée, le charbon cessant d’être rouge, cesserait d’être ce qu’il était auparavant; mais par là même le sauvage se tromperait ; le charbon ne ferait que perdre une de ses modifications, sans perdre sa vraie essence. Appliquons ceci à notre sujet.

487. 1®. — Si , parce que nous n’avons jan)ais eu la vue ni même aucune idée d’une matière sans quantité, nous prétendons en conclure que l’essence de la matière est la quantité, c’est conclure que l’essence du charbon allumé consiste dans la rougeur. Nous pouvons bien dire que, par voie de sensation et d’exi)érience, nous ne concevons pas que la matière iniisse naturellement être sans quantité; mais nous ne pouvons ni ne devons conclure que le fond de sa substance ne puisse pas être absolument sans cela.

488. De plus, comme celui qui verrait le charbon allumé aurait tort de prendre précisément et totalement sa rougeur IKJur son essc'uce, puisqu’il est d’autres qualités qui y sont

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aussi attacluM^ que la rougeur, par exem|)le, la disiK)sition à pouvoir s’enllaiumer ou à pouvoir s’éteincli-c , on aurait tort aussi de prendre dans lu matière, |»récisément et totalement pour son essence, une de ses qualités préférablement à d’autres qualités qui y sont également attachées, et de dire que l’essence de la matière consiste dans sa mobilité plutôt que dans sa quantité, ou dans sa quantité plutôt que dans ion impénétrabilité ou sa mobilité. En effet, de prétendre que CCS deux dernières qualités sont des suites de la quantité, ce n’est rien avancer. Un autre prétendra que la quantité n’est qu’une suite de l’une des deux autres; et chacune de ces deux prétentions ne sera ni mieux fondée, ni plus raisonnable que l'autre (N. 227). L’expérience nous a|)prend que ces trois qualités forment dans notre esprit trois différentes idées, et que nous pouvons j)enser à l’une des trois sans penser aux autres, et par conséquent qu’elles sont indépendantes l’une de l’autre dans notre esprit.

489. Au reste, quand nous prononçons qu’elles sont inséparables , nous devons entendre selon Vorilre naturel, duquel seul nous avons l’expérience et la connaissance; mais de savoir si absolument, et dans l’ordre surnaturel, elles ne sont pas séparables, c’est où nos sens, nos idées et notre esprit ne peuvent pénétrer naturellement.

490. On ne peut assurer même que ces trois qualités réunies ensemble soient l’essence effective et réelle de la matière. A la vérité, ce peut bien être son essence métaphysique et représentée, c’est-à-dire de ce que notre esprit et notre idée nous représentent de plus caractérisé dans ce que nous appelons mat/cre ou corps; mais il peut y avoir bien d’autres choses que notre esprit ne nous y représente pas , n’en ayant pas seulement l’idée, qui n’a pu nous venir (jue par nos sens. Or, la substance intime et la nature effective de chaque chose est toute autre que les simj)les qualités qui font impression sur nos sens (N. H i et 199). IX' plus, dans le charbon allumé, sa rougeur est une qualité qui y réside, mais

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clU' n'eàl pas k* sujet et le fond nièiiie de la substance dans laquelle réside cette qualité.

i‘Jl. Qu'est -ce donc que cotte rougeur dans le charbon? r.'(*st une modification de la sul)stance du charbon , disjmsé de ti'lle sorte qu’il renvoie des rayons de lumière avec certaine rélle.xion propre à causer en moi un sentiment de couleur rouge. C’est bien une disposition de la chose, mais non pas la chose même. La disposition et la contexture qui font ce (ju’on appelle du drap, ne sont pas la substance même du drap, puisque cette substance pourrait être et qu'elle a été, sans cette disposition, quand le drap n’était que de la laine.

i92. On voit, par les trois réflexions que je viens d’exposer, trois titres j)Our faire apercevoir conibien est peu solidement établie l’opinion de ceux qui font consister dans l’éUmdue l'essence de la matière. Us n'ont pas aperçu qu’ils prenaient ici ; une partie de ce qu'ils aperçoivent dans la matière pour tout ce qui on fait la constitution intime ; 2“. une qualité particulière de la matière pour toutes ses autres qualités; 3“. des idées abstraites de la matière pour la réalité de sa constitution. La matière est quelque chose d’étendu, comme la neige est (ptckpie chose de' blanc; sans que la blancheur fasse la constitution de la neige, non plus (pie l’étendue ne fait la constitution de la matière.

493. Lorsque Descaries parut, la philosophie, sous beaucoup do grands mots, disait des choses peu intelligibles : c’est ce que lui et les siens ont fait apercevoir aisément et avec succès. Oi-, on s’est imaginé, qu’ayant raison dans ce (|u ils réfuUuent , ils l’avaient également dans ce qu’ils établissaient, et c’est à quoi l’on s’est mépris. Ils ont rendu ridicule la philosophie ancienne, qui n exposait que des abstractions au lieu de réaliU'S ; les cartésiens y ont substitué d'autres abstractions qui ne sont pas davantage des réalités.

494. Revenons. Qu'est-ce donc que l'on doit penser de la matière? Je réjwnds en trois mots ; l“. sa constitution intime et physique nous est inconnue; nos sens n’y atteignent

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|K)int; i®. ses qualités les plus sensibles sont l'inipénétriibilité, la mobilité, la quantité; 3®. son caractère le plus distingué, et qui peut passer pour son essence métaphysique et représentée, c’est de pouvoir devenir successivement différentes sortes de cor}», et }>eul-étre toute sorte de coq», selon les difTérentes formes dont elle est susceptible.

495. J’ai dit peut-être; car est-il évident que toute [lartie ^ de matière soit naturellement suscc|)tible de toute sorte de mouvement et de ligure , et qu’il n’y ait }>as certains atomes qui soient inca})ables naturellement d’atteindre à la constitution de certains autres atomes? C’est sur quoi je n’ai }ias vu qu’il se trouvât de démonstration.

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