‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 117 sur 138 · PREMIER ENTRETIEN · texte numérisé non relu

PREMIER ENTRETIEN

Dans une conversation où l’on parlait do choses qui ont • fait des disputes poussées fort loin, Eugène avança qu’on n’entendait point ces matières , et que c’étaient autant do subtilités métaphysiques qui n’avaient rien de solide ni do judicieux. Téandre, qui s’est beauciîup occupé à la métaphysique, sembla piqué de ce discours, s’imaginant peut-être qu’on le lui adressait indirectement; sur quoi il demanda à Eugène s’il était bien persuadé que la métaphysique dût se confondre avec de vaines subtilités, ou qu’elle fût incompatible avec des choses judicieuses et solides.

C’est un sujet, répondit Eugène, que je ne me suis pas soucié d’approfondir, et qui , à dire vrai, n’en vaut pas trop la iieine; mais, en général, ce qui est si subtil ne me paraît guère solide , et rien n’est si subtil que la métaphysique.

Je reconnais, répliqua Téandre, le caractère de beaucoup do personnes qui n’aiment point les discussions. Quelque examen que demandassent des (jisputes qui surviennent dans le monde, c’i'St jilus tôt fait de prendre [>arti chacun selon

scs MIPS , ou de blâmer éf^alemenl les deux partis , se con- Icnlanl de [trononcer que ce sont dos -subtilités métaphysiques (pii no valent pas la peine de la discussion.

IVul-ètre voulez-vous railler, dit Eugène , mais pour moi je vous avouerai sérieusement que je suis un peu prévenu contre la métaiihysique* et contre les disputes qu’elle cause.

Je ne m’en étonne pas, reprit Téandre, puisque vous avouez que ^ous ne daignez pas approfondir ce qui en est; souffrez donc que je réclame ici pour elle, en vous priant, ou de no la condamner pas, ou, avant que de le faire’] de vouloir J)ien la connaître. Il s’îigit en ce point de son intérêt et du ventre; du sien, parce qu’elle perdra toujours à être privée de IVslime d’un homme d’esprit comme vous; et du vôtre, parce qu’il ne serait pas assez digne de vOus de juger sans connaissance de cause.

Eugène prenant la chose, de son côté, avec gaîté et po- . lilesse : Ne pourrais-je pas, dit-il, juger comme les tribu- * naux font ([uelqucfois, par une fin de non-recevoir? de sorte que, sans connaître une cause, ils la font perdre, et néanmoins sans injustice : les préjugés légitimes contre une opinion dispensent ainsi de l’examiner. Il ne s’agira plus, reprit Téandre, que d’établir l’équité de vos pnijugés. Je vous entends, interrompit Eugène, et pour satisfaire au soupçon que vous avez, je vous dirai que tous les sujets que j'ai vu traiter par les plus célèbres métaphysiciens m’ont paru tourner en fumée et devenir à rien, témoin la fameuse dispute" entre M. Arnaud et le P. Malebrafiche au sujet des causes occasionnelles; ils en vinrent à un point si sublime qu’on ne les entendait plus , et où il ne paraît pas qu’ils s’entendissent eux-mémes.

C’est-«à-dire , interrompit Téandre, que vous vous en prenez à la métaphysique du défaut des métaphysiciens : cela me rappelle le mol de M. le duc de Larochefoucault : Tout est plein de dévols qui dégoûleni de la dévotion, et d'afnis qui dégoûtent de l'amitié; ce 7i’esf la faute ni de l’amitié ni de la dévo-

lion. Disons-oç de même iri : est-ce la faute de la métaphysique si on vient à la pousser trop loin ou à l’appliquer mal? Les meilleures choses sont celles dont on fait un plus grand abus ; la raison même sert quelquefois à soutenir les partis les moins raisonnables, par l’usage artificieux qu’on fait de ses lumières. On en peut faire autant de la métaphysique sans qu’elle en soit moins estimable, puisque , selon ma pensée , la métaphysique n’est que la raison dans sa plus grande perfection.

S’il en était ainsi, dit Eugène, j’aurais beaucoup à rabattre de mes préjugés ; -mais comme j’y suis demeuré, tes croyant bien fondés , je les quitterais sans peine si vous me faisiez voir qu’ils ne le sont pas; je vous en prierais même , si une matière aussi sèche pouvait convenir à une • conversation qui , par le seul mot de métaphysique , aura déjà ennuyé la compagnie. Ceux qui étaient présents interrompirent Eugène jiour l’assurer qu’on aurait un extrême plaisir à lui voir continuer son entretien avec Téandre; que ce qu’ils avaientdit jusqu’alors n’avait rien de l’air rebutant qui semble faire l’apanage de la métaphysique , et qu’on serait même curieux de voir comment des choses qui passent pour être, si épineuses et si frivoles pourraient faire le sujet d’une conversation amusante et raisonnable.

J’accepte avec joie, dit Eugène, la condescendance que veut bien avoir la compagnie , et je demanderais volontiers à Téandre de quelle manière il entend que la méta[)hysique soit la perfection de la raison. Est-il j)OSsiblo que jusqu’ici nous eussions tous été si jaloux de la raison , et que nous l’eussions été si peu delà métaphysique? On est quelquefois jaloux sans-qu’on le sache, dit Téandre en riant, et d'ailleurs on a des talents dont soi-même on ne s’aperçoit pas; témoin celui qui savait faire de la prose depuis qu’il était aii monde , sans qu’il s’en fût jamais douté. Bien que la comparaison ait quelque chose de plaisant, elle n’en est pas moins juste, et quiconque sait penser avec toute la précision

et rexactitucio dont la raison humaine est capable , n’eùt-il

jamais cru (^tre métaphysicien , n’a pas laissé que de l’étre en elfot.

Serait-il possible , demanda Eugène, que tout le monde regard.U comme une connaissance si abstraite celle qui serait d’un usage si plausible et si fort à la portée de tout le monde? La métaphysique, dit Téandre, est à la portéc'de tout le. monde, mais ce n’est pas comme tout le monde l’enUmd ; car il est vrai que tous ne peuvent pas penser do toutes choses avec la plus exacte précision, mais tous pensent sur certains articles en excellents métaphysiciens, ce qui vient de la connaissance et dé l’usage des sujets avec lesquels ils se sont le plus familiarisés. Ainsi un praticien ])onse et juge assez grossièrement de ce qui regarde la littérature, mais il exerce merveilleusement la métaphysique • sur la j)ratique du palais et de la procédure, parce qu’il en a les idé(*s les plus distinctes et les plus précises.

Si vous métamorphosez ainsi, dit Eugène, un praticien en métaphysicien, je m’imagine que vous en ferez bientôt autant du commerçant, du financier et, à plus forte raison, du négociateur et du politique. Dites-lo sans façon, interrompit Téandre, j’en ferai autant de tous les hommes qui sont versés exactement dans quelque connaissance que ce puisse être; par exemple, de l’habile musicien dans la musique, du peintre excellent dans la peinture; et, si vous le voulez encore, je ne trouverais pas moins do métaphysique en certains artisans , ou dans les paysans, que nous regardons quehjuefois comme les plus rustiques ; du moins rencontre-t-on en ceux-ci , quand il s’agit de la discussion de leurs intérêts, une sagacité qui leur découvre. mille faces (lifTérentes d’une même chose, cèiiui fait le plus essentiel et le plus subtil exercice de la métaphysique.

Mais, dit Eugène , si tous les hommes se trouvent ainsi naturellement métaphysiciens chacun dans leur métier, la métaphysique n’est donc Tien do particulier, et c’est en vain

quo ses partisans lui donnent un si grand relief en l’appqlant * la science par excellence, le principe et le fondement des sciences, en un mot, la science unh'erselle? S'il est vrai, réjwnditTéandre, qu’elle entre dans tout, et que d’ailleurs elle soit uno' science véritable, ce ne sera pas lui attribuer une fausse prérogative que de l’appeler science universelle. Si d’ailleurs elle apprend , comme je l’ai dit d’abord , à penser de tout avec l’exactitude et la précision la plus grande dont soit capable l’esprit et la raison de l’homme , on ne se trompera pas de la . regarder comme la science par excellence, le principe et le fondement des sciences, puisque ce qui est de plus noble et do plus fondamental dans toutes les sciences est d’avoir des connaissances exactes et précises do l’objet où elles s’attachent.

Je n’ai pas tout à fait exprimé, reprit Eugène, ce quo j’avais dans l’esprit. Je demande pourquoi, chacun étant naturellement métaphysicien dans les choses où il est trèsversé, on regarde comme uno science particulière ce qui est un exercice commun et naturel à tous? N’est-il pp commun et naturel à tous, répondit Téandcc, do raisonner et de parler, de chanter ou do marcher? Cependant on fait sur chacun de ces exercices des études particulières qu’on apj)elle : lo/fique, jwur raisonner juste; rhétorique, pour bien parler; musique, pour chanter avec agrément; danse, pour marcher avec plus de grâce et de fermeté ; chacune de ces facultés suppose des facultés communes à tous les hommes; mais elle se propose en même temps de les perfectionner. Au reste, la nature peut avoir été sL favorable à un particuculier, que , sans le secours de la logique ou do la rhétorique , de la musique ou de l’art de la danse, il raisonnera ou il parlera , il chantera ou il dansera mieux quo quelques-uns de ceux qui s’en sont fait uno étiule; mais s’il l’avait faifo comme eux, il se trouverait lui même encore plus parfait en

chacune de ces facultés, comme les autres le seraient beau-

coup moins s’ils s’y étaient moins exercés. Il en est ainsi do

la nii'*taphysiqiio ; il est commun à tous de pouvoir penser des choses avec une précision exacte; et quelques-uns, soit * j)ar un talent naturel, soit par l’usage de certains objets ])his spirituels , peuvent penser là-dessus avec plus de justesse et do discernement que d’autres qui seraient métaphysiciens de profession; mais cela n’empéche pas que les premiers n’eussent encore une plus grande disi>osition à penser avec justesse , s’ils s’étaient fait une étude do la métaphysique. Ainsi celle science a pour objet propre et particulier de faire une anali/se si exacte des objets de l'esprit, que l'on pense . sur toutes choses avec la plus grande exactitude et la plus grande précision qui se puisse.

Il me semble, dit Eugène, que j’ai vu apporter de la métaphysique des définitions fort différentes de celles dont vous me parlez; la vôtre, à vrai dire, me parait plus nette et plus intéressante. que les autres. Mais, entre nous, puisque les • opinions se trouvent diverses, touchant la fin et l’objet de la métaphysique , n’est-co point que d’elle-méme elle est si obscurq, qu’on n’entend pas seulement ce que c’est? Si une science, reprit Téandre, pouvait sulisister par elle-même, et indépendamment de ceux en qui elle se trouve, la métapliysi([ue S3 vengerait elle-même de l’insulte que vous lui semble/ faire; mais elle esl, jKmr'ainsi dire, à la mer'ci de beaucoup d’esprits qui ne savent pas toujours lui faire assez d'honneur, ni démêler son vrai caractère. Opendant je vous ferai découvrir quand il vous plaira , que toutes les définitions de la métaj>hysique peuvent très-bien se réduire à celle que j’ai marquée, et dont vous paraissez satisfait.

Je le suis en effet, dit Eugène, mais je crains de ne l’être pas également du reste; car si le caractère do la métaphysique était de faire penser de tout avec justesse, yerrait-on si souvent des métaphysiciens penser si mal; et, si vous me permettez de le dire, plus mal même que les autres, touchanj les choses qui sont le plus d’usage dans la vie? C’est, réponditTéandre , qu’ils n’y appliquent pas la métaphysique ,

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DE MÉTAPHTSIQÜE. 261

* on qu’ils l’appliquent mal. 11 n’esl pas étrange qu’un philosophe ne démêle ptis bien les matières à quoi il n’aura pas occupé son esprit. C’est comme un excellent danseur qui ne pourrait exécuter une danse étrangère ou nouvelle qu’il no connaîtrait point; mais aussitôt qu’il voudra prendre la peine d’en parcourir seulemeot les pas et les règles , il l’exécutera mieux que tout autre. Un métaphysicien habile pourra ainsi ne rien entendre aux affaires de finance ou de commerce, de négociant ou de politique dont il n’aura jamais été instruit; mais, s’il daigne s’y appliquer, il en aura bientôt des notions plus précises que ceux même qui en font le métier.

J’en ai eu l’expérience, au sujet de ce qui s’appelle le change parmi les commerçants de l’Europe ; la plupart d’entre eux en savent très-bien la pratique et ne s’y méprennent point ; mais pour en avoir, hors de la pratique , des nptions exactes dont ils fassent une juste analyse , c’est de qooi ils sont incapables ; de sorte qu’un philosophe , ayant eu besoin de ces connaissances, parla fort longtemps à divers commerçants avant que de pouvoir, par leur moyen , en prendre une idée nette, tant les leurs (hors de la pratique) étaient confuses; au lieu que, lorsqu’il en eut une fois pris l’idée, il la faisait comprendre en deux mots à tous ceux qui en ont quelque ouverture d’esprit.

. Il.se peut faire d’ailleurs, poureuivit Téandre , que d’e.xcellents métaphysiciens abusent de leur métaphysique en l’appliquant à des sujets qui n’y conviennent pas , telles que sont les choses qui regardent la morale et la société civile, où l’on ne se gouverne pas avec des précisions si exactes : de sorte que d’y vouloir rappeler ou assujettir )le commun des hommes, c’est leur déplaire et les révolter; encore oserai-je dire que cet abus est plutôt un vrai manquement

^ (Je métaphysique qu’il n’en est une fausse application. En effet, l’exactitude et la précision d’idées que recherche et qu’emploie la métaphysique, doivent faire tellement con-

natfro la nature des choses morales et civiles , qu’elle leur laisse une étendue convenable dont les Iwrnes ne soient pas prises sur des règles trop jtrécises ; ceux donc qui , étant d’ailleurs habiles métaphysiciens, ne penseraient pas juste sur ce qui regarde la conduite ordinaire de la vie, c’est qu’ils ,, ne connaîtraient pas assez le monde, ni comment les hommes sont faits; ainsi leur métaphysique, faute d’une juste matière, tomberait à faux. Je vous avouerai donc que les savants sont quelquefois, à l’égard du peuple, ce que le peuple est à l’égard des savants. Ceux-ci , dis-je , se trouvent queUpiefois moins métaphysiciens qu’on ne croit, faute de l’usage des choses de la vie , et les autres le sont plus qu’ils ne pensent par leurs rétlexions précises et subtiles sur les objets qui leur sont familiers.

Il survint tout à coup tant de monde dans la compagnie où parlaient Théandro et Eugène, que leur entretien fut rompu; mais.Eugène pria Téandre de vouloir bien le r®no»iveler entre eux deux dans une promenade particulière, ‘dont ils marquèrent le lieu et le U'mps; et ce qu’ils dirent an rendez-vous fait le sujet de l’entretien suivant.

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