‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 120 sur 138 · IV ENTRETIEN · texte numérisé non relu

IV ENTRETIEN

Eugène ayant rejoint Téandre , commença par lui avouer qu’il avait reconnu l’importance do ne jamais prendre une abstraction pour une réalité, mais de s’en tenir toujours à la vérité la plus exacte et la plus précise. A propos de la vérité, ajouta-t-il, je crains d’avoir moi-mème éprouvé l’inconvénient ou l’abus des abstractions, quand j’âi voulu me mettre à dcméler nettement ce que c’est que la vérité : souffrez donc que pour m’éclaircir je vous renouvelle ici la question fameuse qui fut proposée autrefois : Qu’est-ce que la vérité? car il me semble qu’on est encore à y répondre.

Les philosophes y ont toujours répondu, dit Téandre, quand ils ont défini la vérité, une conformité de notre jyensée avec son objet. J'avoue, dit Eugène , que je ne me rappelais pas cette définition ; mais j’avoue aussi que je ne me trouve pas beaucoup plus content pour me l’ètre rappelée ; car si la vérité est une conformité de ma pensée , elle est donc une particularité ou circonstance de ma pensée, elle en sera donc

dépendante, elle no subsistera donc point par elle-même, et no sera point éternelle : ce qui me parait contraire à CO qu’ont enseigné de plus beau , touchant la nature de la vérité , des philosophes d une grande autorité ; n’y aurait-il point par hasard des abstractions prises encore pour des réalités dans ce qu’ils avancent sur le chapitre de la vérité? •

Votro^ soupçon , répondit Téandre , est pour le moins aussi bien fondé que leur autorité , et il est certain que la vérité n’étant autre chose qu'une particularité, circonstance ou qualité de nos connaissances et de nos pensées, elle en dépend do telle sorte, que, s'il nV avait point de pensées et de connaissances au monde , il n’y aurait plus do vérité. D’ailleurs, comme Dieu est un esprit qui subsiste nécessairement et qui connaît de toute éternité , c’est aussi en lui que la vérité subsiste essentiellement , éternellement et nécessairement; mais par là elle ne se trouve pas indépendante de la pensée; puisqu’elle est la pensée do Dieu même, laquelle est toujours conforme à la réalité des choses.

J’ai encore do la difficulté , reprit Eugène , à concevoir que la vérité réellement ne soit autre chose qu’un être qui pense; car enfia. la réflexion de nos philosophes nouveaux n’estelle pas plausible , que quand je détruirais dans ma pensée toutes les intelligences du monde , je pourrais toujours imaginer la vérité?

Ce que vous imagineriez alors, dit Téandre, est justement une abstraction et non une réalité. Vous pouvez par abstraction penser à la vérité, sans penser à aucune intelligence; mais réellement il no peut y avoir de vérité sans pensée, .ni de pensée sans intelligence, ni d’intelligence sans un être qui pense et qui soit une substance spirituelle. Voilà donc ce qui fuit prendre le change à divers philosophes.

A force de penser par abstraction à la vérité qui est une particularité de la pensée, comme la pensée est une particularité ou modification de notre esprit , ils se sont accoutu-

més à regarder la vérité comme quelque chose d’indépendant (le la pensée et de l'esprif; à peu prés comme les enfants trouvent dans un miroir la représentation d’un objet, indépendante des rayons de' la lumière, dont néanmoins elle n’est réellement qu’une modification.

Pour tâcher de mieux comprendre , dit Eugène , que la vérité no subsiste réellement que dans la substance de’ l’esprit, en tant que la pensée de l’esprit est conforipe à son objet , trouvez bon que je vous demande ce qu’on entend ici par objet de notre esprit. Je serais embarras.sé, répliqua Téandre, à vous dire en général ce qu’on entend par ce terme : chacun l’entend à sa manière , et la manière de plusieurs est de l’entendre avec peu de- clarté ; mais si vous me demandez ce que j'entends, moi en particulier, et ce que je croirais qu’on doit entendre, je pourrai peut-être vous satisfaire.

Vous jugez bien, (lit Eugène, que c’est là uniquement ce que j’attends de vous. Peut-(Hre , sans vous en apercevoir, dit Téandre , attendriez-vous encore autre chose ; car, sans y faire réflexion , on voudrait quelquefois ajuster les notions les plus claires avec les notions d<5nt on a été d’ailleurs prévenu , mais sans é;gard à celles qui ont pu vrair.à l’esprit des autres, sur le sujet en question : il me semble qu’en disant que la vérité est la conformité de la pensée avec son objet ; on doit absolument distinguer deux sortes d'objets qui font deux sortes de vérités. Beaucoup de philosophes les ont confondues; c'est de là aussi qu’est venue la plus étrange confusion dans leurs principes. Pour faire entendre le mien sur un article si important, observons, je vous prie, que la vérité, dans la juste signification de ce terme, ne convient qu'à un jugement que nous formons ; en sorte que la vérité est la conformité du jugement que nous portons avec Vobjet de ce même jugement ( Pr^ du Rais.). En effet, s’il n’y avait point de jugement, on ne jugerait ni vrai ni faux; et par conséquent il ne se trouverait plus de vérité ni do fausseté au sens

DE MftTAPHYSlQUE.

que je l’entends ici. Il s’ap;it présentement de bien distinguer quel est l’objet de ce jugement; par exemple, dans ces propositions : le soleil est lumière, ou un cercle eKl rond, quel est l’objet qui doit être conforme au jugement que vous portez pour que cette conformité fasse une vérité ?

L’objet du jugement que je porte, dit Eugène, estjci que le soleil est effectivement lumière , et qu’un cercle est clfectivement rond, et voilà ce me semble ce qui rend ces doux propositions vraies.

Le seraient-elles, continua Téandre, si Dieu , par sa toutepuissance, venait à anéantir le soleil et tous les cercles qui sont au monde? Je crains que vous ne me dressiez ici un piège, réiK)ndit Eugène, et de m'y trouver bientôt embarrassé. Cependatjt je crois pouvoir répondre que la nature do tout cercle étant d’ètre rond, et la nature du soleil d’ètro lumière, quand le soleil et tous les cercles seraient anéantis, il serait toujours vrai de dire : le soleil est lumière et nn cercle est rond.

Mais, reprit Téandre en souriant, pour être lumière ou pour être rond il faut être : or , le soleil ni aucun cercle ne seraient plus, puisque nous supposons qu'ils seraient anéantis. 11 ne serait donc pas vrai alors de dire : le soleil est lumière et un cercle est rond. Fais-je entendre ma pensée? Trop bien pour mon honneur , répondit Eugène, en souriant de son côté; et me voici dans l’embarras que j’avais craint et dans le piège que vous m’avez dressé, .^près tout, ajouta-t-il, il faut dire ici que le soleil est lumière en cas qu'il existe, et qu'un cercle est rond en cas qu'il existe quelque cercle.

Ne vous plaignez plus, dit Téandre, d’un piège et d’un embarras dont vous sortez si bien; mais pour en tirer tout l'avantage qne j’ai en vue, soull'rez que je vous demande encore si ces vérités : le soleil est lumière et tin cercle est rond, renferment absolument la vérité de l’existence du soleil (>( de l’existence d’aucun cercle. Elles n'ont garde de la

renfermer, dit Eugène, puisque , dans la supposition que vous avez faite de ranèantisscment du soleil et de tous les cercles, ni le soleil ni aucijn cercle n’exislerait ; il serait pourtant vrai de dire que le soleil par sa nature est lumière,, et qu’un cercle par sa nature est rond.

Je n^ suis en peine que d’une chose, dit Téandre, c'est d’a])prendre où serait alors la nature du soleil et la nature d’un cercle; puisque ni l'iin ni l’autre n’existerait? Je ne vois pas trop que vous répondre, dit Eugène, si ce n’est que le soleil et le cercle, aussi bien que leur nature, ne seraient que dans notre pensée.

Vous touchez 1e point, dit Téandre. Il faut bien distinguer la pensée que nous avons do la nature de la chose ( pensée indépendante do leur existence) d’avec la nature effective des choses, qui n’est autre que leur existence; et voilà ce qui doit nous rendre sensibles les deux sortes de vérités que certains philosophes n’ont point distinguées : 1“. une vérité interne, dont l’objet est purement dans notre esprit; 2*. une vérité externe, dont l’objet est non-seulement dans notre esprit, mais encore existe effectivement et réellement hors de notre esprit, et tel que notre esprit le conçoit. Ainsi toute vérité externe est au même temps interne (puisqu’elle ne serait pas vérité si elle n’était dans l’esprit); mais une vériUi n’est pas- toujours externe : or, tant qu’une vérité demeure simplement interne, nous ne jugeons et ne pouvons rien juger de l’existence de l’objet qui est hors de notre pensée; au lieu que, par la vérité externe, nous jugeons que l’objet qui est dans notre pensée a encore hors de notre pensée uno existence effective et réelle.

Pour mieux distinguer encore ces deux sortes de vérités, ajoutons que la vérité interne est la conformité d’une de nos idées avec une autre idée que notre esprit se propose pour objet; et la vérité externe est la conformité de ces deux idées réunies- et liées ensemble avec un objet existant hors de notre esprit, et que nous voulons actuellement nous repré—

senter ; ou bien , si vous voulez , la vérité interne n’est qu’un jugement sur la convenance et là liaison de deux idées actuellement présentes à notre pensée; au lieu que la vérité externe, est non-seulement un jugement sur la convenance de ces deux idées, mais encore un jugement sur la conve- *nance de ces deux idées réunies ensemble avec un objet qui existe hors de notre pensée. Cette proposition , par exempte ; L'existence de deux louis d'or de 20 livres chaque dans ma bourse, est i existence de iO francs dans ma bourse ; cette proposition, dis-je, se peut considérer selon la vérité interne, ou selon la vérité externe. Selon la vérité interne, elle est vraie essentiellement, au lieu quelle n’est nullement vraie selon la vérité externe : en effet, comme je n’ai pas actuellement deux louis dans ma bourse, l'existence de 40 fr. dans ma bourse est une existence qui ne subsiste que dans ma pensée et non dans la réalité. Si j'avais actuellement et réellement deux louis d’or de 20 francs pièce dans ma bourse , la vérité de la proposition ne serait plus seulement interne , mais elle serait externe , parce qu’elle aurait un objet existant hors de ma pensée, conforme au jugement que j'en porterais dans ma pensée.

Il serait mal aisé, dit Eugène do ne pas comprendre la chose, do la manière dont vous l’exposez; mais je voudrais comprendre également quel pourrait être l’usage d’une réflexion si naturelle et si certaine. Il est immense, dit Téandre , et il doit servir tellement de base à toute la métaphysique, que celle de [)lusieurs philosophes nouveaux , faute de cetto réüexion, n’a eu que des fondements ruineux. Ils ont mis pour principe universel de vérité; Tout ce que je trouve clairement enfermé dans l’idée d’une chose est vrai et peut s’affirmer de celte chose : le principe est évident et incontestable pour les rén'tés internes, et ne l'est nullement pour les vérités externes. En effet, si 1 idée claire que j’ai d’une chose n’est pas conforme à tout ce qu’est en soi la nature effective de cetle chose, la vérité même subsistera alors sans la vérité externe.

Or, c’est ce qui nous arrive à l’égard de tous les êtres hors de nous; car n’ayant d'idée claire que de ce qui nous parait de ces êtres, sans que leur nature intime et effective nous soit connue ( puis(|u’elle ne l’est que de Dieu seul), l’idée claire que j’en forme n'est pas conforme à tout ce qu’est en soi la nature effective de cet être; et par conséquent cette * idée claire que j'en ai ne fait qu’une vérité interne et non une vérité externe. Par là, des esprits sublimes d’ailleurs ont pris le change, appliquant indifféremment à toutes les vérités internes ou externes, ce qui ne convenait qu’aux ST'ules internes. Par là encore, et par la simple idée de Dieu, ils ont cru prouver l’existence de Dieu, parce que l’existence de Dieu est essentiellement renfermée dans l’idée de Dieu; mais i|s ne prouvaient ainsi que l’existence de Dieu en idée, c'est-à-dire, ils prouvaient seulement que l'on no saurait se former l’idée de Dieu sans y renfermer l’idée d’existence ; mais tout cela ne fait qu’une vérité interne , laquelle ne prouve rien à l’égard do ce qui est hors de notre idée et de notre esprit. Ils ne prouvaient donc pas que l’existence de Dieu fût hors de notre esprit et dans la réalité , U'ile qu’elle est dans notre esprit et dans notre idée; et c’est néanmoins ce qu’il s’agit uniquement de prouver, quand on est en peine de démontrer l’existence de Dieu aux athées. Certains philosophes confondent ainsi mille autres vérités internes avec autant de vérités externes, ne faisant des unes et des autres qu’une sorte do vérités. Cependant on les entend s’écrier quelquefois : J’ai une idée claire de cette chose! 1m vérité est dans tout son jour! Qui peut méconnaflre ici la vérité? Mais quelle vérité? une vérité purement interne et vérité d’idée, laquelle, si l'on n’y prend garde, conduit souvent à 1 illusion et à l’erreur, en nous faisant prendre imperceptiblement des idées pour des réalités, des abstractions pour des existences de choses, et des systèmes jK)ur des effets.

Les inconvénients que vous marquez, dit Eugène en riant ,

ne sont pcut-(Hre pas si considérables, et quand ces philosophes n’auraient. bâti des systèmes de métiq)hysique que sur d'ingénieuses illusions, ne vaudraient-elles ]>as bien d’ennuyeuses réalités? D’ailleurs, à parler sérieusement, les. vérités qu’ils ont établies n’en forment pas moins une science solide, et vous me permettrez d’en croire des i>ersonnes dont l’équité et l’habileté n’ont rien de suspect. Ils m’oht assuré plus. d’une fois que les vérités établies par ces illustres auteurs ne cèdent en rien aux démonstrations mêmes de la géométrie , et qu’y a-t-il de plus certain que les vérités de la géométrie? Rien ne l’est davantage, répondit Téandre , et je vous avoue que c’est l’évidence la plus forte et la plus vive dont l’esprit humain soit susceptible. Je tomberai même d’accord avec vous, que la suite de certaines vérités . cartésiennes sont des vérités aussi évidentes que les géométriques ; mais il faut que vous tombiez auisi d’accord avec moi , que tes vérités mêmes de la géométrie ne sont très-souvent que dos vérités internes. Il est démontré en géométrie , par e.\emple, qu’un globe parfait, fùt-il immense comme celui do l’univers, tiendra sur un corps aussi menu que la pointe d’une aiguille; mais les démonstrations les plus claires qui prouvent cette vérité ont-elles jamais fait tenir , depuis que de monde est monde, un globe de la sorte? La métaphysique de nos philosophes est ainsi un globe qui tient sur la pointe d’une aiguille ; ce sont des démonstrations de géométrie et non pas des choses effectives, des si>éculationset non des réalités , des vérités internes et non des vérités externes.

Mais, reprit Eugène, si les spéculations ne s’accordaient pas avec les réalités, les démonstrations géométriques n’auraient pas contribué autant (pi’elles ont fait à perfectionnèr la mécanit(ue et les arts, qui sont des pratiques effectives de pures réalités. Il no tient pas à vous, reprit ïéandre, que je ne me trouve à mon tour embarrassé; le plus habile sophiste ne s’y prendrait ])as mieux <à me le faire craindre. Vous

suppose* une incompatibilité entre la spéculation et la pratique, et ce n’est point ce que j’ai voulu .dire. Au contraire, toute connaissance de réalité et de pratique supposera spéculation et s’y accorde très-bien; mais toute connaissance do spéculation ne suppose pas la pratique et la réalité. Le globe sur l’aiguille en est une preuve. Dans les principes de métaphysique, ‘il faut s’attacher d’abord à distinguer les vérités purement internes d’avec les vérités externes, qui supposent toujours les internes. D’ailleurs, comme les vrais métaphysiciens n’ont jamais de difficulté sur les vérités internes, je voudrais qu’on s’attachât principalement à établir lés vérités externes, afin de rechercher celles que nous devons admettre pour incontestables sur les choses qui existent hors de notre pensée et . hors de nous.

On n’aurait jamais fait, reprit Eugène, s’il fallait exami-, ner la réalité de tout ce qui existe hors de nous, puisque l’univers entier s’y trouve compris. Il est vrai, répondit Téandre ; aussi ne faut-il s’attacher d’abord qu’à ce qu’on peut api>eler les premières vérités, qui sont la Source et le princi|)0 de toutes les vériU's que l’on peut établir sur l’existence réelle des objets hors de nous; en sorte que toute vérité qui ne serait pas une conséquence nécessaire de ces premières vérités serait déclarée, par là même, une vérité purement interne et de spéculation.

Le dessein que vous proposez, dit Eugène, me paraît utile; maison vous attachant aux premières vérités externes, je ne voudrais pas que vous traitassiez les vérités internes avec tant d’inditîérence que vous ne daignassiez pas en parler. Si je les méprisais, dit Téandre, je n’aurais pas eu à cœur d’en faire l’analyse avec tout le soin dont j’ai été capable ; si jamais vous vouliez .bien jeter les yeux sur le livre intitulé : Ijes principes du raisonnement , vous trouveriez que la seconde partie n’est qu’une exjwsition de la nature des vériU^ internes et de ce qui leur sert de principe ; c’est en ce jwintlà seul (jiie consiste essentiellement tout ce qui s’appelle Io~

<jk/ue : en sorte qu’une vérité loi^ique n’est qu’une vérité interne; mais tout ce que la logique enseigne ne saurait jamais parvenir, sans (juclques autres secours, à nous faire découvrir ou reconnaître une seule des vérités extérieures ; donc, quand il vous plaira, nous en rechercherons les fondements.

Eugène et Téandre convinrent d’un jour pour ce nouvel entretien; Eugène, prenant le chemin de son logis, fit rencontre d’fln autre philosophe à qui il en parla ; ce dernier, ayant depuis longtemps pensé à ces matières, communiqua à Eugène plusieurs réflexions pour les proposer à Téandre. On les reconnaîtra aisément dans l’entretien qui suit.

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