‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 121 sur 138 · V' ENTRETIEN · texte numérisé non relu

V' ENTRETIEN

Eugène ne manqua pas de joindre Téandre dans un jardin où ils étaient convenus de se rendre. Afin de se mieux préparer à l’entretien, non-seulement il avait roulé dans sa tète tes réflexions (pte lui avait inspirées le philosophe qu’il avait rencx)ntré, mais encore il avait lu avec attention la seconde partie du livre des Princiiics du raisonmmenl. Il commença par remercier Téandre de lui avoir indiqué un ouvrage si proportionné, disait-il, à son impatience naturelle, laquelle ne lui avait jamais permis de lire un livre ou troj) long ou trop difficile à comprendre. Si je suis bien aise, ajouta-t-il , do vous en répéter ici le précis , c’est moins pour vous en demander aucun éclaircissement sur les vérités que vous appelez logiques on inkrneit, que j>our nous conduire avec plus de facilité à l’examen des vérités externes.

Une vérité interne n’est donc que la liaison d’une idée avec une autre idée, toutes deux présentes à notre esprit, qui en ai>erçoit le rapport et la liaiso7i, mais sans qu’il soit besoin qu'il existe hors de nous rien qui soit réellement tel que ce que nous avons présent acluelleincnt à la pensée. Ces vérités

sont colles de la géométrie et de toutes les démonstrations des sciences; mais toutes ces démonstrations n’étant qu’uno liaison d’idées, no forment qu’une science idéale , à moins qu’il no se trouve quelque objet réel qui, existant hors do nous, corresponde à ce que nous avons actuellement présent à l'esprit. Voilà ce que vous avez eu à cœur, ce me semble, do me faire entendre, et ce qu’il me semble aussi que j’ent(*nds clairement. Que prétendez-vous donc aujourd’hui me découvrir de plus? Je me proposais, dit Téandrê, devons marquer les j)iincipes généraux, f)Our nous assurer que ce ■qui est présent à notre pensée existe elfectivement hors de nous tel qu’il est présent dans notre esprit et à notre pensée, c’est-à-dire qu’il nous reste à examiner quelles sont les vérités qui servent de principes à tout ce que nous pouvons savoir de certain et d'évident touchant ce qui existe hors de nous.

Eugène, se rappelant alors ce que lui avait dit le philosophe qu’il avait rencontré, dit à Téandre : Ne seriez-vous point ici d’humeur à faire imperceptiblement ce qu’ont fait sans façon d’illustres philosophes de notre temps, qui est de mettre pour principe le sujet même de la question , afin de me conduire ensuite avec méthode à un labyrinthe de conséquences où , à leur exem[)le , je pourrais m’applaudir dans une brillante suite de vérités internes, mais qui n’auraient qu’un fondement incertain ou ruineux? Vous voulez me montrer quelles sont les vérités de principe sur les objets qui existent hors de nous; mais si j’étais de caractère à douter qu’il y eût aucune de ces vérités, vous paraîtrais-je si étrange et si peu philosophe? Vous me paraîtriez, répondit Téandre en riant, un philosophe étrange; mais vous ne seriez pas le seul , et , pour peu que vous prissiez l'avis de quelques personnes qui se mêlent de philosopher à perte de vue, elles vous diraient que nous n’avons d’autre évidence que celle qu’elles apj>ellent mélaphijsiquc : c'est celle qu’ils font uniquement consister dans la perception intime des

pensées ou sentiments que nous éprouvons actuellement en nous-mêmes, et dans les conséquences qui s’en peuvent tirer par voie do démonstration géométrique et par le moyen de ce que nous appelons des vérités internes.

Puisque je me trouve ainsi d’accord avec tant de personnes d’esprit, reprit Eugène, mon doute n’est donc pas si mal fondé , et je vous supplierais volontiers de commencer à le détruire. Je vous supplierais, de mon côté, dit Téandre, de commencer à examiner si ce doute est en vous? Si je \ousdis que OUI, et que je le suppose ainsi , répliqua Eugène, ne devez-vous pas m’en croire? Si je \ous disais, repartit Téandre, et si je supjwsais que je doute de ma propre existence, m’en devriez-vous croire, ou le pourriez-vous?

Ce n’est pas, ce me, semble, tout à fait de même, reprit Eugène ; notre propre existence nous est évidente , et tout le monde en convient ; mais tous ne conviennent pas que chacun ait l’évidence qu’il existe aucun autre être que soi. Tous n'en conviennent pas de bouche , dit Téandre, mais tous, au fond de l'dme , ont là-dessus le sentiment et la pensée que nous avons vous et moi. Or, je vous le demande , si , actuellement que vous y faites réflexion , il vous est possible de l>enser sérieusement qu’il n’y a nul être hoi-s de vous, que je ne sois pas avec vous, que vous ne voyez et n’entendiez pas actuellement quelque chose qui ne soit pas vous?

A parler franchement, répondit Eugène, je suis accoutumé depuis si longtemps à juger qu’il y a quelque chose hors de moi, que l’habitude l’emjxirte, et que je ne puis guère actuellement la contredire. Mais, reprit Téandre , vous figurez-vous qu’il vous ait jamais été possible de contrarier de bonne foi cette habitude, ou que quelque homme au monde que ce soit ait eu jamais sur ce ce {X)iut plus de force que vous?

Je croirais assez, dit Eugène, que si quelqu’un a ou cette force, c'est on lui un peu d’extravagance. Vous l'on quiltoz à bon maiché, reprit Téandre ; je suis bien assuré (pTactuel-

leinent encore il vous serait impossible de rencontrer un homme qui doutAt sérieusement s’il n’est pas le seul qui existe dans l’univers, sans juger qu’il a tout à fait perdu l’esprit, tant il est évident à chacun de nous qu’il existe d’autres êtres quo lui.

Cependant, dit Eugène, à parler aussi sérieusement quo vous le pouvez souhaiter, je vous dirai qu’il ne me paraît pas quo j’aie la même évidence de l’existence d’un autre que j’en ai de ma propre existence , et je trouve que celle-ci me touche encore beaucoup plus vivement et plus intimement. Lorsque je regarde un objet en j)lein midi et par un grand soleil , dit Téandre , je le vois avec une clarté plus grande et plus lumineuse que quand le soleil ne fait que de s’élever, mais je n’en vois pas plus véritablement cet objet ; de sorte qu’il m’est impossible , de côté ou d’autre , de juger que je ne le vois pas. Il en est à peu près de même à l’égard do l’évidence sur mon existence propre et sur l’existence d’autrui: l’une, comme vous avez dit, me frappe plus vivement, mais l'autre ne me frappe pas moins certainement. Que ce ne soit pas , si vous voulez , la même sorte ou espèce particulière d’évidence , c’est toujours une évidence incontestable, à moins que nous ne voulions disputer sur le mot d’éi'jdence; mais, afin de prévenir une dispute de nom si frivole, j’appelle pour moi évidence ce qui est tellement imprimé dans l’esprit de tous les hommes qu'il leur est impossible de juyer autrement, et telle est la vérité par laquelle nous jugeons nécessairement qu’il existe quelque chose hors de nous.

J’avoue , reprit Eugène , que par voie de sentiment vous m’avez amené au vôtre; mais les philosophes n’en demeurent pas là : ils veulent être conduits par voie de raisonnement, et c’est une démonstration que je vous prie de mo fournir contre eux pour les réduire à votre opinion. Vous me demandez pour eux , répondit Téandre , ce que vous n’obtiendrez pas , et ce que j’avoue qu’il m’est impossible de leur fournir.

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Avouez donc, interrompit Eugène avec vivacité, qu’ils n’onl pas si grand tort, ou plutôt qu’ils se montrent véritables philosophes de ne se point laisser convaincre là où il ne se trouve point de preuve démonstrative.

H no se peut trouver ici de démonstration , reprit Téandre, et c'est par là qu’ils doivent être plus convaincus du point en question. Attendent-ils une démonstration pour être convaincus de leur propre existence , ou est-il possible de leur en faire là-dessus ? Nullement ; en voici la raison : je vous supplie de la bien prendre, pour être en état d’arrêter tout à coup une infinité de mauvais raisonneurs et de plus mauvais raisonnements.

Une démonstration n’est autre chose qu’une suite ou enchaînement de propositions, en vertu desquelles on oblige son adversaire d’avouer la conséquence d’un principe ou d’une vérité qu’il a admise : il faut donc qu’il ait admis un principe ou une vérité pour qu’il soit possible de lui faire une démonstration. Or, dans le point dont il s’agit, il no peut pas avoir admis aucune première vérité , puisque la proposition dont il s’agit, il existe d'autres êtres que moi, est elle-même une première vérité.

Mais, répliqua Eugène, c’est là aussi de quoi ils no conviendront pas, que ce soit une première vérité, qu’il existe quelque chose hors de nous. Avouez du moins, reprit Téandre, que si je la propose comme une première vérité, il sera entièrement déraisonnable d’exiger que je la prouve, puisqu’un premier principe ne se prouve point; car je définis une première vérité , celle qui est si claire quelle ne saurait être prouvée, ni attaquée par aucune proposition qui soit plus claire et plus immédiate à la lumière naturelle de l'esprit : ainsi entreprendre de prouver une première vérité, c’est entreprendre d’éclaircir ce qui est plus clair que ce qu’on ' voudrait éclaircir.

Si la chose qu’on veut prouver, dit Eugène, n’est pas claire à l'égard des autres, stTonl-ils obligés d’admettre

pour première vérité celle que vous admettez? Si une première vérité , répondit Téandre , n’(*sl pas claire par rapport à moi, il faut nous dispenser de raisonner ensemble; car enfin tout raisonnement suppose un principe connu ; or, un principe, en tant que connu à tous les hommes, est ce que nous appelons première t'èritè. Il faut donc que celui qui refuse de l’admettre avoue qu’il est impossible au genre humain de raisonner jamais avec lui ; et , s’il admet quelque première vérité, qu’il dise quelle elle est, afin que nous puissions on former des démonstrations.

Il dira toujours , reprit Eugène , que la première et unique vérité qu’il admet est celle de sa propre existence, sans en admettre aucune autre ; et un écrivain écossais * a publié , dit-on , un ouvrage pour prouver qu’il n’avait aucune évidence de l’existence d’aucun être que de lui , et encore de lui en tant qu’cspriï, mais non de lui en tant que corps, n’ayant aucune démonstration véritable de l’existence d’aucun corps. Croyez-vous, dit Téandre, que l’écrivain écossais ait trouvé quelques sectateurs de bonne foi? Pourquoi non? dit Eugène en souriant. En effet , reprit Téandre en riant de son côté , pourquoi les hommes n’useraient-ils pas du droit incontestable qu’ils ont de dire ou d’imaginer autant d’extravagances qu’il leur plaît? Il ne faut pas se contraindre, rien n'est moins au goût de notre siècle. Cependant voici une alternative à laquelle j’aurais recours si l’écrivain écossais méritait qu’on le réfutât. Ou bien il y a quelque chose de vrai , ou bien il n’y a rien de vrai touchant l’existence des choses hors de nous ; s’il n’y a rien de vrai , toutes les pensées et les raisonnements des hommes sur toutes les choses du monde se trouveront autant de faussetés et d’illusions, auquel c-as on pourrait toujours demander comment ce principe illusoire est venu si universellement dans la tête de tous les hommes? D’ailleurs s’il y a quelque chose de vrai touchant

' Borkeipy.

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l’existence (les êtres hors (le nous, qn’on le dise; et ce qu’on dira alors se trouvera une première vérité sur laquelle il serait extravagant de demander une démonstration.

Quelques-uns, reprit Eugène, ne pourraient-ils pas dire que nous sommes assurés de l’existence des corps ou des êtres hors de nous par la foi , ou du moins par l’assurance où nous sommes que Dieu ne peut nous tromper? Mais, réjwndit Téandre, pour être instruit par la foi, laquelle suppose un Dieu , et pour être assuré que Dieu ne peut nous tromper, il faut auparavant être assuré qu’il existe quelque autre être que moi ; puisque Dieu et moi ne sommes pas la même substance , ou bien moi-même je serais substantiellement Dieu : ce qui est à peu près l’impie absurdité de S|)inosa, qui par là tend à détruire nos premières idées les plus claires et les notions primitives les plus distinctes. Aussi l’ap(^tre saint Paul, qui s’y connaissait mieux que nos philosophes, loin de prouver l'existence des corps par celle de Dieu, prouve au contraire r('xistence de Dieu par celle des corps; tant il est vrai (|ue l’existence et l’ordre des choses visibles sont une première vériU», qui, selon ra|«itre saint Paul , précède même la vérité ou la connaissance de l’existence de Dieu.

Ce que vous venez de m’exposer, reprit Eugène, me fait naître une pensée sur laquelle je vous supplie de me dire la vôtre : si on demandait à un homme qui prétend qu’on ne lui saurait démontrer qu’il existe au monde d’autres êtres que lui, si, dis-je, on lui demandait d’où il a pris l’idéo d'autre, ne serait-il point embarrassé à ré|>ondre? Votre rciilexion, réfiondit Téandre, me parait non-seulement subtile, mais encore judicieuse ; car enfin cette idée d'autre que de soi, ((ui est dans chacun de nous, est ou naturelle en nous, ou reçue et venue d’ailleurs. Si elle vient d’ailleurs que de nous, il existe donc quelque autre chose que nous; et si elle est naturelle en nous, c’est donc la nature qui nous porte à l’admettre ; et à juger qu’cdle est vraie sans quoi il est iin-

possible d’imaginer comment et pourquoi chacun de nous étant nécessairement le seul être, l’idée d’un autre être nous serait venue à l’esprit. Mais c’est employer à pure perte de la subtilité et de la solidité que de vouloir raisonner contre un homme qui ferait une objection aussi folle que celle dont nous parlons.

Le raisonnement , dit Eugène , ne serait peut-être pas si mal employé que vous le supposez, puisque l’objection se propose par des philosophes mêmes qui ont de l’esprit et de la réputation; et, pour vous l’avouer ingénument, c’est un d’eux qui m’a récemment donné quelque embarras à lui répondre sur ce point. Votre embarras, dit Téandre, est la chose du monde qui devait le moins vous inquiéter; au contraire , vous deviez plutôt vous en savoir gré à vous-même, car plus on a de sens, plus on doit être content de no pouvoir répondre à des choses qui n’en ont point.

C’était néanmoins, dit Eugène, un philosophe de grand nom. Philosophe tant qu’il vous plaira, dit Téandre, j’en respecte le nom; mais, séparé de la chose qu’il signifia, je le méprise ou j’en ris. Au reste, il n’est pas rare de rencontrer des gens d’esprit qui sur certains articles sont excellents philosophes , mais qui sur d'autres articles sont des esprits frivoles, et qui parlent plutôt pour intriguer la raison que pour l’éclairer. Philosophes qui rejettent de bouche (car ils ne le peuvent faire dans l’àme) les notions et les principes les plus intimes à notre intelligence, pour se faire une intelligence à leur mode, qu’ils appellent métaphysique , et que le reste du genre humain appelle extravagance. La vraie métaphysique ne cherche point à détruire la nature des choses, mais à les considérer telles qu’elles sont par leurs différentes faces. Or, dans la nature des hommes , il est un principe qui se fait sentir malgré toutes les vaines subtilités , et qui répond à tous les faux raisonnements, ou plutôt qui est évidemment au-dessus de tous les raisonnements, savoir : que chacun de nous existe, de manière que d'autres

hommes el d'autres êtres existent avec lui. Si quelqu’un dit le contraire, c'est qu’il veut plaisanter; et alors on peut lui répondre des plaisanteries. Que s’il prétendait q)arler sérieusement, c’est qu’alors très-sérieusement il aurait perdu l’esprit; outre que si lui ou chacun de nous est le seul être au monde, il ne faut point penser à l’entretenir; car, pour un entretien , il faut être au moins deux en ce monde.

J’admire avec vous , dit Eugène , comment on heurte le sens commun, quand on se met en tète d’en passer les l)ornes; et, s’il était possible, je voudrais qu’il vînt à la mode de contraindre tous les philosophes et ceux qui s’en donnent le relief à reconnaître juridiquement le sens commun pour premier et universel principe de philosophie. Vous embarrasseriez beaucoup certaines gens , ditTéandre, et à meilleur titre qu’ils ne vous ont embarrassé. Au reste je serais fort de votre avis; et que, avant que de se mêler de philosopher, l’on demandât d’abord ; F a-t-il du sens commun parmi les hommes? 2“. Qu est-ce que le sens commun?

Je crois assez, dit Eugène, que nos philosophes voudraient bien convenir du premier point, mais conviendraient-ils du second? Ne pas convenir du second, reprit Téandre, ce serait anéantir le premier; s’il est du sens commun, c’est quelque chose de réel ; et tout ce qui a de la réalité peut se définir par des philosophes; mais plusieurs semblent craindre d’éclaircir la question, pour n’ètre pas amenés au point qu’ils ne veulent pas; et pour n’être pas contraints d’avouer que leurs réflexions profondes se terminent à des idées creuses.

Cependant, dit Eugène en riant, comme au fond ils n'ont pas contre le sens commun des droits bien autorist's, ne pourriez-vous pas, à leur défaut, me donner une notion précise de ce qu’on peut appeler sens commun, par rapport aux premières vérités dont il s’agit principalement ici? Il me parait, ditTéandre, qu’on peut découvrir cette notion dans le terme même de sens commun ;ol je la définirais volon-

tiers : /«• stentiment qui est commun aux hommes de tous les temps et de tous les pays, quand ils ont atteint l'usage de la raison. Je suis ))ersaa(lc qu’en appliquant avec quelque attention cette règle aux premières vérités , on trouvera celles qu’il faut établir, touchant l’existence des objets hors de nous : c’est ce que nous examinerons dans la suite. En parlant de la sorte , Téandre aperçut une compagnie qui , entrant dans le jardin où ils s’étaient retirés, vint les interrompre et les fil changer de discours.

VP ENTRETIEN.

Vous m’a^ ez si fort mis en goût de métaphysique , dit Eugène à Téandre dans un nouvel entretien qu’ils eurent ensemble , que, à force de considérer les choses de près et par toutes leui’s différentes faces. Je commence à m’en repentir. Pourquoi donc? dit Téandre. C’est, répondit Eugène, que, trouvant bien des gens dans un goût tout opposé. Je suis tenu* quelquefois, voyant le peu de discernement qu’ils font des choses, de ne les pas trouver trop raisonnables, ce qui ne convient pas; et même de le leur faire remarquer, ce (pii convient encore moins.

Je vous avoue, dit Téandre , que c’est une peine que J’ai souvent éprouvée de mon côté , d’avoir à essuyer le raisonnement d’un grand nombre de personnes qui paraissent assez raisonnables dans la société civile , et qui d’ailleurs ne raisonnent qu’à demi dans les matières qui demandent de la Justesse et de la précision d’esprit; parce que, faute d’attention et de méUiphysique, ils ne conçoivent point assez les choses dont ils parlent : en sorte même qu’ils n’ont pas le discernement nécessaire pour apercevoir qu’ils n’entendent pas ce qu'ils disent. Mais notre métaphysique, qui d’un côté nous expose à cet incoqvénient , nous décomre d’un autre côté (jne les hommes étant faits de la sorte indépendamment

do nous, et malgré tous nos soins, le nôtre doit être de ne nous en pas inquiéter, et de les laisser pour ce qu’ils sont; quitte à ne nous point engager avec eux en des discussions dont ils seraient incapables, et où ils s’imagineraient avoir raison en dépit de la raison même. Pour nous dédommager, ajouta Téandre , tâchons l’un et l’autre à nous i)réserver do la confusion qui règne ordinairement dans leurs discours et dans leurs idées ; et, par le secours d’une juste métaphysique, essayons aujourd’hui de connaître exactement la nature du sens commun qui est si souvent méconnue.

Je n’en suis pas surpris, dit Eugène, puisiiue son nom même le fait méconnaître, et semble contrarier sa nature; car, à dire vrai, le sens commun n’est guère commun. En effet, la diversité parmi les sentiments des hommes étant â j)eu près aussi grande que parmi leurs visages et leurs tempéraments , à peine se trouvera-t-il deux hommes qui aient, sur le même sujet, tout à fait le même sentiment; dans une variéU' si générale, où se trouvera le sens commun?

La comparaison, dit Téandre, qui rend votre objection ])lausible, rendra la réponse que j’y dois faire également palpable. Au même temps que tous les visages des hommes diffèrent en quelque chose, ils ont néanmoins quelque chose de semblable ; tous ont une bouche, des yeux, un front et le visage d’une certaine étendue ; en sorte que ceux qui n’auraient pas à peu près cette conformation, passeraient pour des monstres , et le seraient en effet. Tous les tempt^raments ont ainsi quelque chose de commun; ))ar' exemple de désirer le bonheur, de n’aimer point à être trompés, d’avoir besoin de se nourrir, etc.; voilà, dis-je, ce qui est commun ou semblable en tous, malgré leur diversité. Il n’est pas essentiel à l’homme d’avoir le visage d’une manière qui convienne à un homme particulier; plutôt qu’à un autre particulier; mais la conformité de visage ou de tempérament qui est dans tous les hommes leur est essentielle. Il en est ainsi de leurs sentiments : en sorle

qu’un homme qui , dans ses sentiments et ses pensées n’au> rait rien do semblable aux autres hommes, passerait pour un véritable monstre , et il le serait effectivement.

Nos philosophes, dit Eugène, ne demanderont-ils pas s’il est ainsi quelques sentiments communs à tous les hommes? Du moins, repartit Téandre , ils seront obligés d’avouer que, s’il en est do la sorte, ce sont autant de premières vérités, sans quoi il n’y aurait plus (ainsi que nous l’avons déjà remarqué) aucune vérité dont les hommes pussent jamais convenir. Ils ne conviennent que par voie de raisonnement ou de principe. Le raisonnement suppose toujours un principe ; et comme il ne resterait plus de principe commun , le genre humain ne serait qu’un amas de visionnaires qui, chacun de leur cété , regarderaient les autres hommes comme autant de fanatiques. Trouvez-vous le raisonnement plausible? ajouta Téandre. Si plausible , répondit Eugène , et j’en suis si content, que je ne vois pas comment on y peut répondre.

Je ne le voyais pas non plus que vous, dit Téandre; mais un jour, le proposant à un philosophe , je fus surpris de le lui entendre improuver par l’endroit même qui vous le fait approuver : cette preuve, disait-il, n'esl que plausible; elle n’atteint pas jusqu’à la sagacité philosophique; cependant, comme le plausible n’est au fond que ce qui touche 1a raison humaine par voie de sentiment , je conclus que lui et ses semblables admettaient pour sagacité philosophique des pen- 'sées opposées au sentiment de la raison humaine. Et lorsqu’ils se regardaient par là comme les héros de la métaphysique , je fus persuadé qu’ils en étaient plutôt le jouet; puisqu’elle n’est elle-même que la perfection de la raison, répandue dans tous les hommes et dans les premiers sentiments communs à tous les hommes. Ainsi, ne pas convenir de ce point, c’est, ce me semble, ne pas trop entendre ce qu’on dit , ni ce qu’on veut dire : c’est étourdir les autres en s’étourdissant soi-même.

Jo suis ravi , dit Eugène , que vous rendiez cette sagacité philosophique aussi ridicule que je Taurais crue redoutable. Les raisonnements forcés n’ont jamais été de mon goût , et vous m’avez permis de regarder pour tels les subtilités qui, avec toute l’attention de l’esprit humain, ne peuvent jamais lui devenir plausibles. C’est là , reprit Téandre , une maxime qu’on ne peut trop suivre dans les connaissances les plus essentielles à l’homme. Car enfin il est des connaissances de sentiments très-certaines et très-évidentes, auxquelles on peut opposer des subtilités épineuses et des sj>éculations outrées dont on ne doit faire aucun cas. Ne vous souvient-il point , continua-t-il , de cet ancien sophiste qui voulait prouver par la divisibilité à l’infini des parties de la matière, qu’il fallait un temps infini pour parcourir l’esimce d’un pouce? Que fit alors un philosophe sensé, qui était d’abord embarrassé à lui répondre par voie de raisonnement? Il lui répondit par voie d’expérience; et, marchant au moment môme , il dit au sophiste ; Raisonnez à l'infini, je viens de faire mon pas en un instant.

Y |)ensez-vous assez, interrompit Eugène? Savez-vous que le raisonnement du sophiste que vous méprisez est adopté par un des métaphysiciens du monde que je vous ai vu estimer davantage , et qui est peut-être le plus estimable de nos jours ? N’en faisons point à deux fois , poursuivit Eugène, c’est l’illustre M. Bayle. Il dit nettement, d’après le raisonnement que vous avez cité , qu’il est douteux si l’on peut juger le mouvement possible; et c’est ce qu’on m’a fait voir, si je ne me trompe , dans son Dictionnaire critique.

Vous ne vous trompez point, répondit Téandre , et c’est ce qui me rappelle une pensée que j’ai lue dans les Principes du raisonn.^ 4 leg., 3® lettre : qu’<7 ne faut pas toujours s'en rapporter à l’autorité d’un seul homme, fût-il le plus judicieux et le plus habile; car en esHl un au monde si sensé à qui il ne puisse échapper une sottise? Quelque grand génie que fût M. Bayle, il

serait heureux d’en être quitte pour une ; et, dans un besoin, je joindrais à celle que vous veuez de rapporter de lui celle qu’il débite ailleurs : « (jue par rapjwrt aux conséquences et à la conduite de la vie, la créance d’une divinité et le système de l’athéisme sont indifférents. » Il avait jugé à propos do vouloir rendre tout problématique et de trouver partout du }H)ur et du contre. C’est à quoi ne pensent pas une foule d’esprits médiocres qui lisent si familièrement les écrits de cet auteur sans être capables d’en apercevoir ni le danger ni les bévues. Le soin de les relever occuperait avec succès et avec utilité la plume d’un homme qui penserait avec moins de licence , mais avec plus de justesse et de solidité ; car enfin , a\ ec l’estime que je fais de la beauté et de la pénétration d'esprit de M. Bayle , je le donnerais volontiers, par divers endroits de ses écrits , pour exempte d’un de ces raisonneurs qui s’amusent à chercher au delà de la raison ce qu’ils imaginent , au lieu de se renfermer dans son enceinte pour y trouver ce qu’ils doivent.

Sortirais-je de cette enceinte de la raison, reprit Eugène , do vous faire une question particulière? car je n’insiste plus sur l’article de M. Bayle, que vous traitez trop sérieusement pour te temps où nous sommes , et qui nous mènerait trop loin. Dites-moi donc , je vous prie, comment on peut s’assurer qu’un sentiment est dans tous les hommes quand on ne les a pas vus tous et qu’on n’en connaît, comme vouset moi, que la plus petite partie ?

Je vous le demande à vous-mème, répliqua Téandre, comment sommes-nous assurés que tous les hommes dans l’état naturel ont besoin de nourriture pour vivre , quoique ni vous ni moi n’ayons pas vu tous les hommes qui sont au monde ?

Quand on ne peut former que des doutes bizarres , dont la proposition seule excite la risée ou l’indignation , la difficulté i>orte avec elle-même sa réponse. Il est des impressions de la nature en chacun de nous qu'il ne nous est pas possible cio démentir, et qui se trouvent confirmées par tout ce ipie nous

avons pu acquérir d’expérience , sans que nous les ayons vues contredites , et sans avoir pu soupçonner qu’on les puisse sérieusement contredire.

Quelles que soient, reprit Eugène , ces impressions de la nature et de l’expérience, vous me permettrez néanmoins d’avouer qu’elles ne sont point encore aussi fortes dans moi que celle qui s’y fait quand je ^lense que deux et deux font quatre : elles n’ont donc pas encore toute l’évidence dont la vérité est susceptible. Vous me permettrez aussi , répliqua Téandre, de vous dire que vous semblez oublier de quelle vérité nous parlons ici ; c’est des vérités externes. Nous avons établi d’autres fois qu’elles n’avaient pas la même vivacité d’évidence que les vérités internes; mais qu’elles n’en étaient pas moins réellement et véritablement évidentes.

J’ai mérité le reproche que vous me faites, dit Eugène, et, pour m’en punir, je vous en fais l’aveu. Je ne suis pas néanmoins fâché tout à fait de me l’être attiré ; je me remets j)ar là au point où vous pouvez souhaiter i>our m’instruire sur le sujet des premières vérités externes; cependant me tromperais-je de juger que vous trouverez bien [wu de ces vérités qui soient des sentiments communs à tous les hommes?

Quelque petit qu’en soit le nombre , reprit Téandre, il en est toujours quelques-uns ; et ce que nous pouvons faire en faveur de ceux qui exigeraient ici le plus de circonsiwction , c’est de n’admettre d’abord que. les vérités (jui seront le i)lus incontestables. Marquez-m’en , Je vous prie, auxquelles vous jugez qu’on se puisse tenir, dit Eugène, et, comme la bonne foi no me permettra pas de les rejeter, elle vous engagera aussi à écouter les difficultés qui pourraient me survenir. Vous en surviendra-t-il , demanda Téandre , sur les propositions suivantes?

I. Il est quelque chose qui existe hors de moi, et ce qui existe hors de moi est autre que moi.

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