‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 133 sur 138 · X* PROPOSITION · texte numérisé non relu

X* PROPOSITION

Que c'est la nature et non point l’art qui fait les hommes véritablement éloquents, coiilrc la maxime et l'opinion commune qui dit : Xous miisoiis poêles, mais nous devenons orateurs.

Les exemples convainquent plus que les raisons ; cette première sorte de preuve est celle que nous voulons employer ici. Les morceaux d’éloquence où nous nous arrêterons sont tirés des Scythes d’autrefois et des peuples de Maroc d’aujourd’hui. Je no crois pas que les uns soient plus soupçonnés que les autres d’avoir étudié en rhétorique, ou d’avoir eu pour cet art des maîtres ,*des règles et des écoles. Cependant on verra , en jetant les yeux sur deux pièces remarquables , comment l'une et l’autre de ces deux nations a réussi dans l’éloquence. L’une est la harangue de l’ambassadeur de Maroc au roi Louis XIV ; l'autre la harangue des Scythes à Alexandre. La comparaison qu’on pourra faire ainsi de l’éloquence des anciens Barbares avec l’éloquence des Barbares modernes, ne saurait êfre qu’agréable; elle servira d’ailleurs à faire mieux sentir la vérité ijiie nous j)rojK)sons, puisque la pièce où la nature parlera davantage, se trouvera aussi, comme je pense, la plus éloquente. Au

reste , si l’on soupçonnait le traducteur d’y avoir mis du sien, c’est toujours d’après le génie de ces peuples , lequel n’y est point altéré.

Harangue de l’ambassadeur de Maroc.

Au Roi.

Très-haut, très-excellent, très-puissant, très-magnanime et toujours invincible empereur de France, Louis XIV, Dieu bénisse à jamais le règne de Votre Majesté Impériale. Après avoir rendu à Dieu les louanges qui lui sont dues, je dirai. Sire, que l'empereur Mouley Ismaël, mon maître , üls du chérif, qui dépend des princes de la très-haute maison d’Étachem , qui est empereur des deux Mauritanies , roi des vastes campagnes de l’impénétrable Afrique , prince de Bildulgerid et souverain d’une grande partie du pays des Nègres, ayant par une grâce spéciale de Dieu rétabli la religion musulmane dans les onze royaumes qu’il a conquis, et étendu son pouvoir souverain sur tous les peuples qui résident dans ce grand continent , il a fait consister le comble de sa gloire à acquérir l’amitié du plus grand et du plus puissant empereur de l’Europe. 11 m’a établi duns le port do Salé , pour y avoir la conduite do sa marine et de ses vaisseaux , et j’ai été assez heureux jx)ur profiter do l’occasion qui m’a été fournie par l’arrivée de vos navires de guerre, de donner à Votre Majesté Impériale des preuves du profond respect que j’ai toujours eu pour elle. Je me suis transporté à leur bord, et, de concert avec vos officiers, j’ai négocié un traité dans l’intention de contracter ensuite avec Votre Majesté une paix et une amitié indissoluble , et d’éteindre les feux de la guerre. Sur l’avis que j’en donnai à l’empereur mon maître , il me permit de le signer, et il m’a donné de-

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un

puis les pouvoirs nécessaires pour y meUre la derniere main. Celte amitié, Sire, sera toute pure et désintéressée. Les corupiétes de Votre Majesté Impériale ne sauraient donner de la jalousie à Mouley Ismaél , puisqu’il fait des vœux pour la prospérité de ses armes ; mais il fait en môme temps ses efforts pour imiter ses vertus héroïques. Car lorsque Votre Majesté Impériale châtiait ses ennemis par mer et par terre, mon maître faisait la guerre aux Turcs et aux Nègres , et il leur a accordé la paix aussitôt (jue Votre Majesté l’a donnée à l’Europe. C’est dans l’intention de mériter cette amitié que ce grand prince m’envoie aujourd’hui au pied de votre trône impérial , en qualité de son ambassadeur, pour présenter à Votre Majesté , toujours auguste , une lettre de sa part , (jui contient des expressions pleines de vénération pour le premier et le plus grand empereur de la chrétienté , lequel , à l’exemple de scs illustres ancêtres dont il tient le sceptre , a étendu bien loin par sa valeur les frontières de son vaste empire. Quoique je sois chargé’ de paroles très-secrètes et très-importantes pour Votre Majesté Impériale , je ne l’entretiendrai jamais que de ce qui- sera également utile et agréable aux maîtres et aux sujets de l’une et de l’autre nation: Je finis , Sire , en félicitant Votre Majesté, de la part de mon maître, de l’heureux succès d’une guerre si sanglante et si longue, dans laquelle, après avoir vaincu un nombre innombrable d’ennemis, elle a fait paraître une modération jusqu’alors inouïe , et en sacrifiant les avantages que lui promettait la continuation de la guerre à la gloire de donner la paix à tant de nations vaincues. Mouley Ismaël ne cesse de méditer sur une grandeur d’âme si digne du héros de l’Europe; et dans l’idée auguste qu’il s’en forme, il dit souvent, que l’on connaît bien que Votre Majesté soutient la bonne cause, puisque Dieu couronne toujours ses projets de la victoire et du succès qu’elle en attend. Il ne doute |)oint que, puisque Votre Majesté Impériale a établi la tranquillité et le re[îos parmi tant de peuples , elle ne donne les mains à

DES PRÉJUGÉS VULGAIRES. ' tl'6'6

ce que les pauvres captifs des deux partis, (jui sont les seuls (jui n’eu jouissent point, ressentent aussi l’ell'et de sa clémence. Ce sera le fondement d'une éternelle paix et de l’amitié parfaite que mon mailre désire; et comme il est le prince de toute l’Afrique le plus puissant, le plus grand et le plus redoutable , il ne peut faire une plus digne offrande que de donner la sienne au plus puissant , au plus grand et au plus redoutable empereur de l’Jîurope.

Harangue de l'ambassadeur des Scyibcs à Alcxaudrc.

Si les dieux t’avaient donné un corps proportionné à ton ambition, tout l’univers serait trop petit pour toi : d’une main, tu toucherais l’Orient et de l’autre l’Occident; et , non •. content de cela , tu vaudrais suivre le soleil et savoir où il se cache. Tel (jue tu es , tu ne laisses pas d’aspirer où tu ne saurais atteindre. De l’Europe tu passes dans l’Asie, et de l’Asie tu passes dans l’Europe ; et quand tu auras subjugué tout le genre humain , tu feras la guerre aux rivières , aux ' foi-éts et aux bêtes sauvages. Ne sais-tu pas que les grands arbres sont longtemps à croître, et qu’il ne faut qu’une heure jwur les arracher? C'est une folie d’en penser cueillir le fruit cl de n’en considérer pas la hauteur ; prends garde qu’en voulant monter jusqu’à la cime, tu ne tombes avec les branches où tu te seras pris. Le lion sert quelquefois de pâture aux plus petits oiseaux, et le fer est consumé par la rouille; enfin, il n’est rien de si fort que les choses les plus faibles ne puissent détruire. Et qu’avons-nous à démêler avec toi? .Tamais nous n’avons mis lo pied dans ton pays. N’est-il pas permis à ceux qui vivent dans les bois d’ignorer qui tu es et d’où tu viens ? Nous ne voulons ni obéir ni commander à personne ; et afin (lue tu saches (luelles gens ce sont que les fcjcythes, nous avons re\;u du ciel un joug de bœufs , un soc

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•de charrue, une llèche, un javelot et une coupe : c’est de quoi nous nous servons , et avec nos amis et contre nos ennemis. A nos amis , nous leur donnons du blé provenu du travail de nos bœufs ; avec eux, nous offrons du vin aux dieux dans la coupe ; et pour nos ennemis , nous les combattons de loin à coups de lléches , et do près avec le javelot. C’est avec quoi nous avons premièrement vaincu le roi de Syrie , puis celui de Perse et des Modes, et nqus nous sommes ouvert le chemin jusque dans l'Égypte. Mais toi , qui te vantes de venir pour exterminer les voleurs, tu es toi-mème le plus grand voleur do la terre; tu as pillé et saccagé toutes les nations que tu as vaincues; tu as pris la Lydie, envahi la Syrie, la Perse, la Bactriane; tu as pénétré jusqu’aux Indes, et tu viens encore ici jx)ur nous enlever nos troupeaux. Tes mains ont beau être ideines, elles cherchent toujours nouvelle proie ;

, et qu’as-tu que faire de tant de richesses, qui ne font. qu’accroître ta soif? Tu es le premier qui as trouvé lai disette dans l’abondance , comme si tout ce que tu as , ne servait qu’à te faire désirer plus ardemment ce que tu n’as pas. Ne ^ngestu point combien il y a que les Bactriens t’arrêtent ? Pendant ’ que tu domptes ceux-ci , les Sogdiens se révoltent, et la victoire n’est pour loi qu’une semence de nouvelle guerre ; car je veux que tu sois le plus puissant et le plus grand prince du monde , on n’est pas bien aise d’aVoir un étranger pour maître. Passe seulement le Tanaïs, et tu verras l’étendue de nos plaines ; tu as beau suivre les Scythes , je te défie de les atteindre : notre pauvreté sera toujours plus* agile que ton armée chargée des dépouilles de tant de nations; et quand tu nous penseras bien loin , tu nous verras à tes trousses : car c’est avec la même vitesse que nous poursuivons et que nous fuyons nos ennemis. Crois-moi, la fortune est glissante ; tiens-la bien qu’elle ne t’échappe; encore auras-tu de la peine à la retenir si elle a envie de te quitter. Au moins donne-lui un frein , de peur qu’elle ne t’emporte. Enfin, si tu es un dieu, tu dois faire du bien aux mortels, et non pas leur

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ravir co qu’ils ont ; mais si tu es homme , songe toujours à ce que tu es ; car c’est folie que tic ne penser qu’aux choses ' qui nous font nous oublier nous-mêmes.

Réllexions sur les deux harangues précédenles.

L’éloquence est de tous les temps et de toutes les nations du monde ; ce n’est qu’une vertu propre à faire bien sentir ce que l’on veut dire, pour en remplir l’esprit de ceux à qui l’on parle , et pour les y affectionner. Sur cette règle , qu’on juge de ces discours affectés que l’on apprend à faire dans les colleges, et que l’on entend prononcer dans la chaire. L’éloquence est essentiellement dans la nature, et l’art n’est qu’un singe qui la contrefait. Des singeries peuvent faire rire, mais ne jjeuvent faire prendre le" change. Lorsqu’on les aperçoit, ou même qu’on se les figure , peut-on être sérieusement touché? Mais elles sont si heureuses, dit-on, qu’elles ne se laissent pas seulement soupçonner, et le grand art est celui qui se cache entièrement ; et mpi je dis, que s’il réussit si bien à se cacher, il est confondu- avec la nature. Il la suppose toujours et ne la supplée jamais. C’est tout au plus un esclave qui porte un flambeau , dont la nature produit de son fonds et la lumière et l’ardeur. Combien de fois les plus excellents préceptes n’ont-ils formé que des pédants? Qu’on me donne l’exèmple d’un homme (fui ne soit pas éloquent , et qui , à force de lire la Rhétorique d’Aristote, de Cicéron et do Quintilien , ait trouvé le moyen de me frapper-, de me toucher, de * me pénétrer par ses discours. R a parlé pendant une heure ; mais il no m’a tout au plus que diverti,' souvent importimé , toujours fait perdre mon temps. Comment , au contraire , quelques-uns de nos sauvages font-ils sentir si Vivement tout ce ([u’ils disent? Ont-ils lu Quintilien ou Aristote? non , cer-, tainement ; tant mieux pour eux : moins ils ont d’art , plus ils ont de force. ■

EXAMEN

En cola les Rcy thP!« paraissent l’emporter sur ceux de Maroc , et les anciens Barbares sur les modernes. Ceux-là n'avaient eu encore nul commerce avec les Grecs, ils ne pensaient pôint à imiter leur (“loquencc ; ils ne cherchent point à leur plaire ; ils ne déguisent en rien la nature; elle exprime en eux ce qu’elle sent, tout ce qu’elle sent, et comme elle le sent. Ceux de Maroc ont déjà eu des liaisons avec les Français ; ils savent qu’on SC mêle en France de bien dire, qu’on regarde les gens par cet endroit ; ils veulent bien dire aussi , et , cherchant à plaire , ils laissent entrevoir quelque embarras où ils ne seraient point si leur discours n’était pas de commande, et s’ils avaient parlé uniquement pour faire entendre, comme les Scythes, ce qu’ils pensent, et non dans la vue de se faire entendre avec plaisir, comme les Français.

* Les Barbares anciens et les Barbares modernes ont également des manières de parler qui semblent ampoulées. L’élo-

' qiience est indépendante des termes. Si on ne lui en fournit elle s’en fait, et , au défaut des termes, elle ne demeure pas encore muette : elle s’exprime par les yeux, par les actions, par les regards , souvent par le silence même. Tout langage est également bon pour l’éloquence dès qu’il est entendu. Il sera quelquefois défectueux , et pourtant énergique ; il fera quelque peine à l’auditeur, et fera pourtant son effet sur lui ; bien éloigné de ces mots arrangés â quoi l’on applaudit, non par sentiment, mais par usage; et qui, ne signifiant rien, ne • produisent rien aussi dans fàme; à peine sont-ils capables do l’effleurer.

L’éloquence de cèux de Maroc est plus polie , plus soumise , plus respectueuse ; ce n’est pas que ceux de ce payslà soient moins. âpres, moins féroces, moins arrogants que les Scythes , mais c’est qu’ils craignaient plus le roi que les Scythes ne craignaient 'Alexandre. On ne peut bien voir déployer réloquence que quand l’esprit a tout son essor.

DES PRfiJUOÉS VULGAIRES.

S«^rait-ce mal conchiro, do j«"er qu'il no faut donc pas se niettrè en peine de tant rechercher la parfaite éloquence, et qu’elle est plus belle en elle-même que i>rofitable dans la société?

Analyse.

I. Éloquence; talent de faire sentir ce qu’on prétend. 2. Disposition de la nature que l’art contrefait et qu’il ne donne point. 3. Il la peut perfectionner, mais il ne la sup-‘ plée jamais. 4. Nul ne parvient à faire de vives impressions sur autrui simplement à force d’étude. 5. Un enfant, un sauvage sans étude en fait de merveilleuses, s’il est né éloquent. 6. On le voit par la différence des discours, selon qu’il y entre plus ou moins d’artifice.

Usage.

Le fruit qu’on doit tirer de ceci est de ne point prétendre forcer la 'nature pour devenir éloquent, quand elle n’en a point donné le talent. On ne s’avise point de la forcer pour devenir poète, quand naturellement on ne l’est pas. La poésie n’est qu’une espèce d’éloquence (on le verra dans les traités philosophiques et pratiques de poésie et d’éloquence). Quand on a de la raison on peut toujours parler raisonnablement ; il ne s’ensuit pas qu’on puisse parler éloquemment. Il ne faut point perdre le temps à obtenir un talent qu’a refus(î la nature , ni le faire perdre à de jeunes gens qu’on instruit; on peut leur apprendre à mettre de l’ordre, des preuves,, des conclusions dans un discours, et on le doit; mais ce n’est pas là de l’éloquence. Au lieu d’entreprendre d’y former ceux qui n’y sont pas nés, il vaut mieux reconnaître à quoi ils sont propres et les y aiiplicpier.

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