IX* PROPOSITION
Que tous les hommes changent de corps plusieurs fois pendant la vie.
Téandre vint, il y a quelques mois, rendre visite à Cléonce qu’il voit souvent depuis un temps. Celui-ci est un homme do condition qui a du goût pour les lettres; mais la faiblesse de sa santé l’empêche de s’appliquer à rien et de faire aucune étude. Pour y suppléer, il attire chez lui le plus qu’il est possible des gens d’esprit et de mérite , et il les écoute toujours avec plaisir. Comme il a lui-même de l’esprit et de la vivacité, il releva ingénieusement diverses propositions extraordinaires que Téandre avançait selon sa coutume. A force de parler il s’enroua, et la toux lui reprenant à diverses fois : L’im{)ortune chose que le corps par rapport à l’esprit , di-il , et qu’on serait heureux, quand on a une aussi mau-
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vaise constitution qu’est la mienne, do pouvoir changer de corps !
Connaissez donc votre bonheur, lui repartit Téandre ; vous avez non-seulement le pouvoir de changer de corps, mais le pouvoir passe à l’elTet , et vous avez encore toute espérance d’en changer bien des fois. Ah ! reprit Cléonce qui s’était tu quelques moments pour se reposer, dussé-je tousser toute la nuit, il faut que je parle encore pour vous engager {’i m’explicpier- un paradoxe de cette nature. Quel paradoxe donc, répliqua Téandre, et que dis-je ici qui doive vous paraître si surprenant? Sans doute, répliqua Cléonce en riant, j'ai grand tort d’étro surpris ; il ne me manque qu’une imagination de la trempe de la votre pour concevoir ceci clairement; mais par malheur je suis dans ces préjugés vulgaires que vous attaquez partout, et dans la persuasion que, jusqu’à la fin de ma vie , je demeurerai dans mon corps.
Vous y demeurerez , reprit Téandre , et pourtant vous en changerez. Comment donc l’entendez-vous? dit Cléonce. Le ciel m’a-t-il formé d’une autre sorte que les autres hommes? Je n’aimerais point ce prodige dans moi, et je craindrais qu’il n’approchût du monstre. Rassurez-vous , répliqua Téandre, tous les hommes sont autant de monstres ou de prodiges en ce point, et changent continuellement de corps aussi bien que vous. Je ne sais ce qu’éprouvent les autres, dit Cléonce, jamais je n’en ai rien senti jusqu’ici ; du moins m’avouerezvous que si je n’ai pas le corps de l’an passé, celui i|ue j’ai maintenant lui ressemble extrêmement.
Que jugez-vous , lui dit sur cela Téandre , de l’eau de la Seine qui passe sous le pont Royal? Y voyez-vous de la différence depuis huit jours? Nulle, répondit Cléonce ; mais où tend cette demande? Vous l’allez découvrir, répliqua Téandre; souffrez seulement encore une question qui n’est pas plus difficile à résoudre : l’eau qui passe aujourd’hui sous le pont Royal, pour ressembler à celle qui y passait il y a huit jours, est-elle la même eau , ou plutôt n’en est-ce pas une toute
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nouvelle? Ce que vous dites est évident, répondit Qéonc<?.
Il est donc évident, répliqua Téandre, que les yeux quelquefois ne voient nulle différence là où pourtant il s’en trouve une entière. Ainsi , vous pourriez bien avoir d’autres bras, d’autres mains, un autre visage et un autre corps que l’an passé, bien que vous ne voyiez nulle différence entre celui que vous aviez alors et celui que vous avez présentement.
Si vous jugez, dit Cléonce, qu’il en soit du corps des hommes comme de l’eau sous un pont , la conséquence sera un peu étrange; car, de même qu’à chaque instant il y vient de nouvelle eau, il viendrait aussi à tous moments un nou- * veau corps. Il ne resterait plus qu’à supputer combien il passe de lignes d’eau sous le pont, comme l’Académie des sciences suppute combien par an il tombe dé lignes de pluie sur la terre; pour savoir au juste la quantité do visages et de corps différents que chacun de nous aurait par jour; mais, à vue de pays , il me semble que nous n’en pourrions guère avoir moins de douze à quinze cents; c’est de quoi satisfaire ceux qui aiment la variété.
La satisfaction serait excessive, répliqua Téandre en riant de son côté , et l’âme n’en serait pas plus à son aise pour changer si fréquemment sa demeure ; elle ne s’y reconnaîtrait jamais. Elle et le corps sont destinés pour être ensemble; il faut au moins leur donner quelque temps pour faire habitude; mais au fond, le temps ne fait rien à la réalife du changement. Qu’un corps ne soit qu’un instant ou dix ans à clianger, il n’y aura de différence que d’un plus grand ou d’un plus petit nombre de fois. Car enfin , demanda Téandre , un homme de quatre-vingts ans a-t-il le même visage qu’il a eu à sept? est-ce même couleur, même teint, même embonpoint? Est-ce même tour, même étendue, même chair? Permettez-moi un moment de réflexion , dit Cléonce ; ce n'est ni même teint, ni même embonpoint, cela est clair; même tour , même étendue ; ce ne l’est pas non pdus , ajouta-t-il ,
cela change encore ; du moins dans quelques-uns , ne fût ce que dans un grand-oncle que j’ai , dont le visage est devenu depuis quelques années si rétréci et si ratatiné; jwur la chair, juger si c’est la même, je ne sais point trop qu’en dire ; mais enfin , c’est toujours au fond le même visage.
A vous permis , reprit Téandro , d’appeler les çlioses du nom qu’il vous plaira , pourvu que vous tombiez d’accord avec moi que, depuis le temps de sa jeunesse, il est le même, comme le serait un appartement après qu’on aurait changé entièrement toutes les parties qui le formaient auparavant , et qu’on y en aurait substitué d’autres. Cependant , si l’on ramassait d’un côté toutes celles dont le visage de votre oncle était composé quand il n’avait que cinq ou six ans, et d'un autre côté celles dont il est composé aujourd’hui , elles se trouveraient deux substances aussi différentes que les corps de deux hommes différents. En vérité, dit Cléonce, je ■ tremble qu’en métamorphosant son visage de la sorte vous ne le métamorphosiez lui-même tout entier, et que ce ne soit plus mon oncle ; cependant, s’il ne l’était pas, je ne serais plus son neveu et, ce qui est de plus important, son héritier. No craignez rien, répondit Téandre, vos intérêts ine touchent trop pour imaginer une métamorphose qui leur soit contraire : vous ne souffrirez pas de celle-ci plus que ces anciens philosophes qui se déclaraient hautement pour la vérité dont je tâche à vous convaincre.
Un homme de mauvaise humeur contre leur sentiment les invita à dîner pour huit jours après. Ils vinrent au temps marqué ; quand il les vit arriver il leur dit que comme ils n’avaient plus le même corps qui avait été invité, ils pourraient mener, où il leur plairait diner leur corps nouveau ; mais ceux-ci, sans trahir une vérité importante, ni sans perdre l’occasion d’un bon repas que n’ont pas toujours des philosophes, montrèrent par toutes les règles de la dia- It ;tique, et s’offrirent même de prouver en justice par les règles de la jurisprudence, que le corps nouveau entrait
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dans tous les droits du corps son j)rédécesseur qui avait été invité; et ils profitèrent de leur démonstration comme vous pouvez imaginer. Je leur sais bon gré, ditCléonce, d'avoir prévenu si sagement les conséquences fâcheuses qu’on voulait tirer de leur opinion; je voudrais seulement qu’ils en eussent aussi bien établi les preuves dont je suis plus en peine.
Il est aisé , reprit Téandre , de vous en tirer. N’est-il pas vrai que le corps se nourrit chaque jour? or, que devient la nourriture qu’il prend aujourd’hui ? elle devient chyle , comme vous savez, et de chyle sang, et do sang chair. Voilà donc aujourd’hui dans un même homme, nouveau chyle , nouveau sang, nouvelle chair; c’est-à-dire commencement d’un nouveau corps. Demain autre nourriture, c’est-à-dire autre chyle, autre sang, autre chair, autre commencement d’un nouveau corps; avancez ainsi do jbur en jour, ne trouverez-vous pas à la fin tout autre chyle , tout autre sang et ' tout autre chair, et par conséquent tout autre corps?
Vous me faites voir], dit Cléonce , que par le moyen de la nourriture, il arrive chaque jour quehjuo chose de nouveau au corps, mais non pas qu’il se change entièrement , et c’est ce que j’attendais de vous. Vous ne l’auriez" pas attendu longtemps , répliqua Téandre ; et ce que vous me dites est moins un reproche que vous me faites qu’une disposition à entrer davantage dans ma pensée; car si vous concevez que par la nourriture votre corps acquiert quelque chose de nouveau chaque jour, il faut que vous conceviez que, d’un autre côté, il perd quelque chose à mesure, et par conséquent qu’il change entièrement. En etîet, que serait-ce s’il ne se faisait daqs vous qu’un changement d’augmentation? il y paraîtrait bientôt à votre taille un peu plus que vous ne voudriez. Vous n’étes pas, je crois, grand mangeur, étant d’une constitution et d’une santé très-petite; mais fissiez-vous une diète aussi sévère que le fameu.\ Vénitien Cornaro, qui ne prenait au
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plus par jour que vingt ou vingt-cinq onces de nourriture ; c’est toujours d’un jour à l'autre plus d’une livre de poids d’augmentation; de manière qu’en moins d’un an vous pèseriez autant que trois ou quatre des plus épais Suisses ([ui soient dans les louables cantons. Du poids allez à la hauteur : la votre égalerait à peu près celle de deux soldats aux gardes qui seraient sur la tète l’un de l’autre; pour la grosseur, je n’en dis rien, elle serait proportionnée, et vous seriez, avec votre changement d’augmentation, une des personnes, non pas à la vérité des mieux faites, mais en récompense des plus rares et des plus propres à être montrées pour de l’argent à la foire Saint-Germain.
Cléonce* se mit à rire de cette imagination , et prenant la parole : Je ne m’attendais pas , dit-il , que ma difficulté dut me faire représenter sous une idée si jolie , et me fit découvrir d’une manière si sensible le défaut de mon raisonnement. 11 est évident que je ne pi^rlais pas juste, et que je devais m’exprimer mieux ; je vais donc essayer de le faire. Je tombe d’accord , continua-t-il , qu’il ne se fait pas seulement dans le corps un changement d’augmentation ; en effet , à certain âge, au lieu d’augmenter on diminue, mais je voulais dire que ce changement, quel qu’il soit, ne sert qu’à entretenir le même corps de l’homme , et que la nourriture se dissipe par les transpirations et par d’autres voies pareilles.
Il faudrait donc , repartit Téandre en riant, vivre de trans- * pirations, c’est-à-dire de fumées. Je ne sache, ajouta-t-il, (jue les sylphes et les autres habitants de l’air , mis au monde par le comte de Gabalis , qui pussent s’en accommoder. Au regard des hommes du commun, qui ne sont pas si subtilisés , il faut quelque chose de plus solide que des transpirations, et leur nourriture ne peut se dissiper par cette voie qu’après avoir été changée en leur substance. Autrement les aliments passeraient dans votre corps comme dans un crible , et no conliibueraient pas plus à son ciitre-
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lien et à sa vie, que de l’eau qui passe par un vase ne contribue à conserver la substance et la matière de ce vasci Cette comparaison ne m’accommode pas , dit Cléonce , et j’en cherche une autre, telle que serait l’eau qui tombe dans une prairie : elle entre dans la terre , l’arrose , l’humecte , et pourtant se dissipe ; ma comparaison n’est-elle pas juste, et n’ai-je pas raison de la substituer à la vôtre?
Vous avez sur ce point , repartit Téandre , plus de raison encore que vous ne croiriez bien ; votre comparaison est si juste , qu’elle montre tout ce que je veux montrer ici ; et l’eau dans la prairie fait la môme chose que l’aliment dans le corps humain. En effet, quand elle entre dans la terre, et qu’elle passe au travers, vous jugez bien que ce n’est pas pour la traverser tout entière et aller droit à nos antipodes. Ils seraient bien mal à leur aise , ajouta-t-il , nos pluies leur causeraient un déluge continuel ; sans compter que mille gens auraient assez de malice pour prendre plaisir à les inonder de gaieté de cœur. 11 s’en faut donc beaucoup que l’eau fasse tant do chemin; et en se dissipant à nos yeux, elle ne fait que se répandre dans la terre , s’attacher à chacune de ses petites parties , et leur donner le degré d’humidité qui leur convient, afin que cette terre humectée devienne ensuite l’herbe de la prairie. Je touche au doigt , reprit Cléonce en riant aussi , les accidents qu’il y aurait à craindre si l'eau passait jusqu’à nos antipodes. Il ne faut point de commerce avec ces gens-là ; ils pourraient fort bien être pour le moins aussi méchants que nous , et nous-jouer tous les tours que nous penserions à leur faire. Il me revient à l’esprit, ajouta-t-il, l’histoire de ce visionnaire, lequel, pour conquérir aisément un nouveau monde , proposait de percer la terre, d’aller fondre inopinément sur les antipodes, et de les prendre au dépourvu. Tout était disposé pour l’expédition , lorsqu’on lui demanda s’il avait des nouvelles sûres qu’ils n’eussent pas fait de leur côté une pareille entreprise, et ce qu’il adviendrait, si, les rencontrant vers le
centre de la terre , leurs troupes se trouvaient plus nombreuses que les siennes. Je ne m’imagine donc pas que l’eau de notre terre passe jusqu’à la leur , bien qu’au fond elle y pût passer plus commodément que l’armée de notre visionnaire ; mais je n’ai guère moins de peine à m’imaginer que de l’eau qui tombe dans la prairie se change toute en herbe. Un morceau de pain que l’on mange, reprit Téandre, ne se change pas tout entier en un bras ou en une jambe d’homme, mais cela n’empôche pas que les parcelles de pain les plus spiritueuses , devenues chyle et sang , ne se changent imperceptiblement en la substance du corps humain, comme les parcelles d’eau attachées à celles de la terre deviennent imperceptiblement, mais très-réellement, la substance de l’herbe.
Bien que je ne sois pas assez philosophe, dit Cléonce , pour voir aussi clairement que je le souhaiterais de quelle manière se fait le changement dont vous parlez, je vois suflisamment du moins qu’il doit se faire , mais enfin cela ne prouve pas encore que le -changement soit universel dans toutes les parties du corps et qu’il change entièrement. La comparaison d’un vaisseau radoubé fera peut-être mieux entendre ce que je veux dire : on ne le peut radouber sans en changer beaucoup de parties , et cependant il reste toujours la meilleure partie de la première substance du vaisseau; ou bien, si vous voulez, il en sera comme d’un tableau auquel l’on donnerait , de fois à autre , quelques coups de pinceau pour en retracer les figures , ou quelques couches de vernis pour en ranimer les couleurs; le fond du tableau demeurerait toujours le même.
Vous dites des choses si plausibles, reprit Téandre, que je ni’y rendrais volonliei-s , si ce n’est, ajouta-t-il, qu’elles me laissent un scrupule ; c’est que je ne vois pas bien pourquoi certaines parties du corps humain changeraient plutôt que d’autres. Le scrupule me parait facile à lever, dit Cléonce ; certaines parties changent ou ne changent pas, selon qu’el-
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los ont ou n’ont pas l)csoin d’èlro réparées. Vous levez les scrupules, (lit Téaiulro, mais c’est un peu selon la méthode de l’esprit malin , et vous ne les ôtez que pour en faire naître d’autres plus grands. Car je suis fort embarrassé à trouver pourquoi certaines parties du corps auraient besoin d’ètre ré[)arées plutôt que d’autres ; il faut donc en reconnaître de privilégiées; ce qui ne tend à rien moins qu’à renouveler cette guerre fameuse de la fable entre les membres du corps, et qui ne pourra être terminée comme elle lefut parles loisderéquité, en disant à chacun d’eux qu’ils servent également à l’économie de tout le corps. Car, .selon l’idée du poêle dont nous parlons, s’il y en avait un seul de privilégié, avec quel dédain ne traiterait-il pas h'S autres membres? Voilà de beaux associés que j’ai là, dirait-il ; aujourd’hui ils y sont, ils n’y. . seront pas demain ; moi seul je les vaux tous, ou plutôt je suis le corps, et tout le reste n’est que d’emprunt. Sur cela , que ne diraient ou que ne feraient pas les autres parties du corps ?
La fiction du poète ayant fait rire Cléonce ; Voilà , dit-il , dos désordres effroyables, et qui font extrêmement craindre d’accorder témérairement des privilèges; mais si le cœur était privilégié, les autres parties du corps pourraient-elles s’en prendre à lui , ou l’oseraient-elles ? Le pied, l’oeil, la main n’y pourraient rien du tout ; il n’y aurait que la tête avec ses projets; mais, ajouta-t-il, de simples projets ne font pas grand mal. D’ailleurs, tous les membres du corps pussent-ils le détruire, que gagneraient-ils à le faire? Le cœur ôté, que deviendraient-ils eux-mémes? Eh quoi! repartit ïéandre en continuant de rire, se possède-t-on soi-même dans un grand dépit? et dans un transport violent, se soucie-l-on de périr pourvu qu’on fasse périr son ennemi ?
Mais enfin, pour recommencer à parler un peu plus sérieusement , y a-t-il de la vraisemblance qu’une partie du corps humain ne change pas, tandis que les autres changent? Et foutes se nourrissant également, ne faut-il pas
aussi qu'elles changent également ? Quelle nécessité que les os se nourrissent? ciemanda Timagène. J’aimerais autant faire nourrir \in morceau de bois; car un os est-il beaucoup moins dur? Efl'ectivement, reprit Téandre, je n’y vois guère plus d’inconvénient, et la dureté n’empécbe rien ici de côté ni d'autre. Tout durs que sont les arbres, ils vivent et sont nourris comme nous; ce n’est pourtant que du bois; il en est de même des os, et s’ils no se nourrissent pas, comment augmentent-ils? ou comment croissent les hommes dont la grandeur, la hauteur, la grosseur n’est guère autre chose que la grandeur, la grosseur et la hauteur de leui’s os? Eh bien donc, interrompit Cléonce, que les os se nourrissent en croissant et en augmentant ; mais quand ils sont une fois parvenus à une certaine étendue, ils ne doivent plus être susceptibles de changement; car, ajputa-t-il, il faut absolument trouver quelque chose dans le corps des hommes qui ait de la consistance, et si je n’en trouve dans les os, où en chercher? Il faudra se ranger de votre opinion ou se désespérer.
Ah ! reprit Téandre, il vaut mieux encore souffrir que j’aie raison. Du reste, puisqu’à vue d'œil nous voyons rétrécir le visage et le corps des vieillards, ne devons-nous pas juger aussi que les os, (jui en sont tout le soutien, diminuent à proportion, et n’est-ce pas ce qui fait que les gens à certain lige deviennent plus petits? Leur dos courbr*, repartit Cléonce, potirrait bien leur tenir lieu de petitesse, et si je ne me trompe, cette raison n’est pas des plus convaincantes. Elle l’est autant que je le prétendais, reprit Téandre, et pas plus que vous ne le croyez. Je voulais suivre ici la maxime que j’ai aj)prisc de certains avocats, lesquels, en défendant leur cause, hasardent toutes sortes de raisons, et même celles (pi'ils jugent être les plus faibles. Sait-on, me disait un d’entre eux, en quelle disposition se trouvent les esprits? sont-èe toujours les meilleures raisons qui les persuadent? Il ne faut quelquefois qu’un sot pour donner un
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bon avis, dit Jupiter dans Lucien, en parlant de Momus; et il no faut quelquefois qu’une mauvaise raison jx)ur faire valoir un discours. Mais puisque cette maxime ne saurait avoir lieu à votre égard , et que vous ne pouvez être convaincu que par une preuve juste et solide, il faut nous en tenir à la comparaison que vous-méme m’avez suggérée des os avec un arbre dans la forêt.
Quelque dur qu’il puisse être, si quelqu’une de ses parties ne se nourrissait pas, elle cesserait d’être partie de cet arbre vivant, et ne serait plus qu’un morceau de bois mort qui s’en séparerait bientôt entièrement. Il en est de même des os ; s’ils ne se nourrissaient pas, ils cesseraient d’être les parties d’un corps vivant, et ne seraient plus que des ossements. Concevez-vous qu’un squelette i)ût servir commodément de ressort à toutes les attitudes et à tous les mouvements dont nous sommes capables? non , sans doute. Voici donc le point fixe d'où il faut regarder le sujet de notre entretien. 11 n’est nulle partie d’un corps vivant qui ne vive aussi ; c’est de quoi l’on ne peut disconvenir, pour peu qu’on y fasse attention. Or, dans tous les êtres corporels, vivre et se nourrir c’est une même chose ; d’où il s’ensuit, ce me semble, qu’il n’est aucune partie du corps humain , quelle qu’elle puisse être, qui ne se nourrisse et, par conséquent , qui ne change, puisque la nourriture, comme nous l’avons dit d’abord, ne consiste que dans de nouvelles parties que les aliments fournissent au corjis vivant en la place de celles qu’jl perd continuellement. C’est-à-dire, reprit Cléonce, qu’il en est comme d’un feu qu’on entretiendrait toujours en y mettant toujours du bois. Rien n’est plus juste que cette pensée , ditTéandre; et comme la matière qui entretiendrait ce feu , se consumant sans cesse, changerait d’un jour à l'autre, et que le feu d’hier ne serait pas le feu d’aujourd'hui, sinon j>ar certains rapports qui le feraient toujours appeler le même, bien que sa substance fût tout autre , aussi le corps 'que nous avons en certain temps n’est plus le corps que l'on a dans la suite, e4
n’est (lit le même que par rapport à la nu'mo àmo dont il est toujours l’organe.
Je commence, dit Cléonce, à entrer dans ce que vous dites; cependant, soit raison ou imagination (car ces deux choses se confondent souvent, comme vous savez, et se donnent assez plaisamment le change rime à l’autre); soit raison , dis-je , ou imagination , je crois voir encore de la difficulté à ce que vous m’avez prouvé d’ailleurs. Car, s’il en est du corps humain qui s’entretient par les aliments comme du feu qui s’entretient par le bois rpi’on y jette, le corps humain ne doit jamais déix'rir, pourvu qu’on le nourrisse toujours; de même que le feu ne s’éteint jamais, si l’on y fournit toujoui-s de la matière. A force de raisonner, ajoutat-il en riant , aurions-nous trouvé le secret de nous rendre immortels? Et ne serait-ce point là cette pierre philosophale que les souffleurs de profession cherchent à tant de frais, laquelle serait venue se présenter à nous sans qu’il nous en coûtât rien?
l\Ianger toujours pour vivre toujours, reprit Téandre, c’est là une pierre philosophale dont s’accommoderaient fort beaucoup de gens qui se mettent très-peu en peine de philosopher. Mais il en est de celle-ci comme de celle des souffleurs que vous citez, le secret est de l’attraper. Sans plaisanterie, interrompit Cléonce, ne faut-il pas concevoir que les parties du corps humain qui se perdent étant continuellement réparées, il devrait toujours être on bon état et ne dépérir jamais? En effet, poursuivit-il, je ne me suis pas toujours mal porté. Comment donc la nourriture dont j’ai usé n’a-t-elle pas pris la place des parties de mon corps qui rendaient autrefois ma constitution très-saine , et comment ne l’ont-elles pas toujours entretenu dans un état si avantageux ? Peut-être , dit Téandre en riant aussi , avez-vous usé un peu plus qu’il ne fallait de cette pierre philosophale dont • • nous parlions tout à l’heure ; l’exci's des meilleures choses ne vaut jamais rien , et celle dont l’exci's est indubitable-
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mont lo plus pornicicux à la santé, c’est la nourriture. Mais, sans nous y arrêter davantage , il est aisé de concevoir que la \oluptê, les fatigues, les veilles, le mauvais air et mille autres causes semblables, gâtent et corrompent entièrement la constitution. Que si elle est une fois viciée, la nourriture ne se changera plus aussi qu’en une corruption plus ou moins grande, à proportion de celle du corps qui sera nourri. Pour les autres didicultés qui pourraient naître à cette occasion , la meilleure réponse qu’il faudrait vous donner se tirerait peut-être d’un immense volume que doit imprimer un savant homme sous ce titre ; De ce qu’on sait et de ce qu’on ne sait jtas dans ta physique. Cette division est assez juste, comme vous voyez; mais les deux parties ne se trouvent pourtant pas tout à fait égales. La première ne contient guère que deux pages , et la seconde , tout le reste de l’immense volume; cependant, un des articles des deux pages est : que tous les hommes changent de corps pendant toute leur vie, parce qu’ils ne peuvent vivre sans que chacune des ])arties , même des plus imperceptibles de leur corps, se nourrisse , et qu’elles ne peuvent se nourrir que par un changement continuel.
Le moyen , dit ici Cléonce , de résister à une preuve si manifeste? Mais le moyen aussi de juger que l’on n’ait plus le même corps, et que cependant l’on demeure toujours la même personne? car il me semble que ces deux choses se touchent de bien près; même corps, même personne. De si près, repartit Téandre, qu’elles n’en font qu’une dans l’esju it de bien des gens. Et c’est jiourquoi la vérité que nous avons expliquée est si opposée aux prc'jiigés populaires; mais vous connaissez trop les prérogatives de votre âme, qui par elle-même est spirituelle, immortelle et immuable, pour la confondre de la sorte avec une substance grossière et matérielle , comme celle dont notre corps est composé. Il est vrai , dit Cléonce , que c’est une étrange chose que la •• confusion qui règne dans nos idées sur ce qui nous touche
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davantage et ce que nous devrions le plus connaître. Il ajouta beaucoup de réflexions judicieuses qui firent changer peu à peu , ainsi qu’il arrive d’ordinaire, le sujet de la conversation.
Analyse.
4 . L’eau qui passe dans la Seine paraît la même , et ce-, pendant elle change toujours; ainsi notre corps paraissant le même, n’est plus effeclivement le même après un long temps. 2. Le corps d'un homme do quatre-vingts ans n’a plus rien des parties dont était composé le corps du même homme dans son enfance. 3. La nourriture met en nous chaque jour nouveau chyle, nouveau sang, nouvelle chair. 4. Chaque jour le corps perd autant de son ancienne sulvstance qu’il en a acquis de nouvelle, sans quoi il deviendrait monstrueux en grosseur. 5. C’est comme la substance d’un vaisseau qu’on radouberait sans cesse ; à la fin il ne resterait plus rien de la substance du bois dont il a d’abord été formé. G. Chaque partie du corps a besoin d’être réparéo par une autre qui lui est substituée , même les plus dures , comme les os. 7. La nourriture fait dans le corps ce que fait dans un grand feu le bois qu’on y substitue; c’est le même feu de nom, et ce n’est plus la même substance, n’^tant plus le même bois ; cependant c’est le même homme , ]>arce que c’est la même Ame qui a toujours son corps formé à l>eu près sur le même moule.
TJsagc.
Cette vérité , qui révolte si fort l’imagination à la première vue, et qui est d’ailleurs si manifeste à la raison, nous fait reconnaître sensiblement do combien nous sommes remplis de fausses idées et de préjugés mal fondés; elle nous fait sentir d’ailleurs la prérogative de notre Ame, laquelle seule fait i)roprement ce qu’est le plus essentiellement cha-
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run de nous. Il est essentiel à l’homme d'avoir un corps et d’tMrc attaché à des parties de matière, mais non pas aux unes plutét qu’aux autres. Il no faut pas attendre que nous soyons devenus la proie de la mort pour que notre corps tombe en ruine. Nous verrions tous les jours cette humiliante métamorphose, si notre amour-propre nous permettait d’y faire attention. Cet article nous fait encore sentir la vérité d'un point im{K)rtant en métaphysique, démêlant l’équivoque du mol même, sur laquelle nous avons insisté au Traité des prevu'ères Vérités, II® part., chap. de l’Identité.