CHAPITRE I
Comment le um commun ne se trouve pas également dans Ions les
hommes.
72. On peut comparer le sentiment de la nature qui nous fait penser et juger, au sentiment qui nous fait aimer ou désirer. N’est-ce pas un sentiment naturel qui porte les jières et les mères à aimer leurs enfants et à leur désirer du bien ? Néanmoins , ce sentiment naturel est altéré ou éteint dan» quelques pères et quelques mères ; ct‘ qui n’empéclie j>a» que de lui-méme il ne soit inspiré de la nature. Ainsi quand il arrivera que quelques-uns ne penseront pas à l’égard des premières vérités comme tou» les autnvs hommes, cela n’empiVIiera pas que ce que pensent ceux-ci ne soit un sentiment qui li»s porte au vrai et qui vient de la nature.
73. Bien qu’elle soit régulière dans ses ouvrages, ils peuvent néanmoins S(i trouver défectueux ou imparfaits en certaine chose. Et comme dans la constitution extérieure on voit quelquefois des avortons et des monstrw, ainsi en voiton dans les dispositions de l’clme.
71. Après tout, il n’est pas à croire que la nature seule fasse de ces monstres ou avortons, par rapiK)rt aux dispositions de l’âme ; et que ce ne soit pas les hommes qui se défigurent eux-mèmes, en effaçant les traits de la nature, et en obscurcissant les lumières qu’elle avait mises dans etix ; cela, par le mauvais usage de la liberté qu’elle leur a donnée.
75. C’est ce qui peut arriver , et ce qui arrive ellectivement en diverses manières : tantôt par une curiosité outrée, qui , nous portant à connaître les choses au delà des bornes lie notre esprit et de l’étendue de nos lumières, fait que nous ne rencontrons plus que U'nèbres et obscurité : tantôt par une ridicule vaniti! qui nous inspire de nous distinguer des autri»» hommes, en pensant autrement qu’eux dans les clK)ses
OÙ ils sont natiirolloniont capabùs do pensor aussi bien que nous; de sorte (jue, renonçant à leurs sentiments, nous renonçons en mùme temps au sens commun : tantôt par la prévention d’un parti ou d’une st'cte qui fait illusion en certain pays, comme il est arrivé aux sceptiques et aux platoniciens, qui, æ flattant d’étre les beaux esprits de leur siècle, s’applaudissaient d’entendre seuls , ce qui au fond ne s’entend jmint par des esprits raisonnables ; de sorte qu’ils regardaient en pitié le reste du genre humain, qui, de son côté , avait une plus juste compassion de leur égarement ; tantôt par la suite brillante d’un grand nombre de vérités de conséquence , qui , les éblouissant , fait disparaître à leurs yeux la fausseté de leur principe : tantôt enfin par un intérêt secret qu’on trouve à embrouiller et à méconnaître les sentiments de la nature , afin de se délivrer des vérités qui incommoderaient ; car enfin la volonté a un tel empire sur l’esprit, qu’elle peut substituer les sentiments les plus étranges aux connaissances les plus avérées et les plus plausibles.
11 faut donc supposer que l’Auteur de la nature avait imprimé dans tous les hommes ce qu’il fallait pour atteindre à la vérité, autant que leur condition les en rend susceptibles. Mais d’un autre côté leur ayant donné la liberté , ils en ont ust> si mal , que par leurs divers excès ils ont altéré la justesse de leur tempérament et des organes de leurs sens. Or, l’expérience nous fait voir que de là dépendent les diverses opérations de l’esprit, et par conséquent la justesse de nos jugements. C’est apparemment de la sorte que les hommes se sont démentis eux-mémes , pour ainsi dire , l’un plus et l’autre moins ; celui-ci d’une façon , et celui-là d’une autre. De là seront venues les idées bizarres , les vaines préventions, les, fausses vues , les travers de l’esprit , et toutes hs atteintes diverses qu’a souffertes le sens commun en chacun de nous.