‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 19 sur 138 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Que la cerliliide des premières vérités n’est point alTaiblic par des subtilités qu'on y voudrait opposer.

63. 11 s’est proposé, sur le sujet dont nous parlons, des objections qui ont pani difficiles à développer ; mais comme elks tombent sur des points dont on ne jieut sérieusement douter, elles montrent seulement les bornes de l’esprit humain avec la faiblesse de notre imagination , sans altérer la vérité que j’ai établie. Combien nous propose-t-on de raisonnements qui confondent les nôtres, et qui cependant ne font et ne doivent faire aucune impression sur le sens commun, parce que ce sont des illusions dont nous pouvons bien apercevoir la fausseté par un sentiment irréprochable de la nature, mais non pas toujours la démontrer par une exacte analyse de nos pensées? En. voici ce me semble la raison , que j’ai déjà insinuée : c’est que de semblables difficultés enveloppent toujours quelque chose de l’idée ù' infini où notre esprit se perd et où il doit naturellement se perdre. Rien n’est plus ridicule que la vaine confiance de certains esprits, qui se prévalent de ce que nous ne pouvons rien répondre à des objections où nous devons être persuadés , si nous soram(»s sensés, que nous ne pouvons rien comprendre. Ainsi n’a-t-on jamais pu répondre avec précision et netteté à l’anrien argument que faisait Zénon , pour prouver qu’un espace d’un pied , étant composé de parties tju’on peut assigner à l'infini , demanderait un temps infini jx)ur être parcouru. Il se trouve au fond de notre âme. une disposition de sentiment

et d'expérience qui nous fait porter un jugement évident sur ce point, malgré toutes les subtilités qui sembleraient devoir le suspendre. Une chose donc ne laisse pas d’ètre certaine , quoiqu’on y oppose des difficultés embarrassantes.

64. Les sceptiques ne voulaient pas convenir que l’on sût rien , ni que l’on fût certain de quoi que ce soit, ni même de sa propre existence. Douterons-nous pour cela si nous existons? si nous pensons? si nous avons de la joie ou de la douleur? Épicure soutenait qu’il n’était pas nécessaire que de deux propositions contradictoires, l’une fût vraie, et l’autre fausse. La chose en est-elle moins évidente? Que dirionsnous à celui qui voudrait nous prouver que nous n’existons point , iHiisqu’il nous est impossible de concevoir comment nous avons pu exister ? Tel est à peu près l’argument de quelques philosophes de notre temps , contre les vérités les plus avérées par le sens commun.

65. Je vois disputer si je suis évidemment certain qu’il existe d’autres êtres que moi ; si je suis entouré de corps ; si line horloge qui montre les heures très-régulièrement , ou si la machine de l’univers , et celle de chacun des animaux qui y subsistent , ne pourraient point être l’ouvrage du hasard ; si je n’ai point existé tel que je suis pendant un long espace de siècles dont j’aurais perdu le souvenir : je vois discuter ces points-là par des philosophes; mais tout philosophes qu’ils sont, après qu’ils ont apporté et fait valoir la raison do leurs doutes, je me réponds quelquefois à moi-même, que je ne sais que dire à leurs subtilités ; maisquej’ai vu enfermer, à titre de démence, des hommes qui avaient ta tète remplie de pensées moins bizarres.

J’interroge les autres hommes de divers âges, de divers pays , de divers tempéraments , et je les vois également persuadés qu’il faut n’être pas raisonnable pour former sérieusement les doutes que j’ai rapportés. Je consulte la conduite et les actions de tous les hommes , et de ceux mêmes qui par leurs discours semblent combattre le sentiment du genre hu-

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main ; et je n’en vois aiieiin qui ait jamais été arrêté dans les affaires les pkis importantes , j)ar le doute s’il existait d’autres êtres que lui ; s’il avait un corps ou non ; si l’on ne pourrait pas ajouter foi à un homme qui rapporterait qu’en certain pays il a vu une horloge formée par le pur effet du hasard. Je ne vois nulle part dans la société humaine penser ni agir conformément à l’opinion que débite cette espèce particulière de philosophes ; je ne puis donc juger qu’ils la débitent sérieusement , mais seulement pour le plaisir d’avancer de nouvelles subtilités ; car après que leurs raisons prétendues ont été examinées et pénétrées, le genre humain n’a j>as changé de sentiment sur le point en question.

66. Cependant tous les hommes, par rapport du moins à quelques premiei's j)i incipes , sont aussi philosophes et aussi croyables que Platon et Descartes. 11 ne s’agit point alors de raisonner, mais de se rendre témoignage à soi-même [d’un simple fait : savoir, de la nécessité qu’ils éprouvent nature'lement. déjuger clairement telle chose sur tel sujet.

67. Aristote avec tous ses raisonnements n’est pas plus parfaitement convaincu qu’il existe et qu’il pense, que l’es- ])rit le plus médiocre et que l’homme le plus simple ; et il n’est pas plus convaincu , qu’il n’est pas l’unique être qui soit au monde , etc. Dans les choses où il faut des connaissances acquises par le raisonnement et des réflexions particulières qui supposent certaines expériences que tous ne font pas, un philosophe est plus croyable qu’un autre homme ; mais dans une chose d’une expérience manifeste et d’un sentiment commun à tous les hommes , tous à cet égard deviennent philosophes , ou du moins rendent à la vérité un témoignage aussi bien fondé que s’ils l’étaient ; de sorte que dans les premiers principes de la nature et du sens commun, un philosophe opposé au reste du genre humain, est un philosophe op[)Osé à cent mille autres philosophes; parce qu’ils sont aussi bien que lui instruits des premiers principes de nos sentiments communs.

68. Jo (lis plus : l’ordinairo d(^ liommos est plus croyable en certaines clioses, que plusieure philosophes; parce que ceux-là n’ont point eherclu' à forcer ou à défigurer les sentiments et les jugements que la nature inspire universellement à tous les homnu's.

Gy. C’est donc ce (|ue tout philosophe doit bien peser, cpie cette force du sentiment de la nature , pour en faire la hase et la rt^gle générale de toute vérité : car il est également impossible de Juger que le sentiment de la nature soit oppose' à aucune règle de vérité, ou qu'aucune règle de vériU' n’ait pas pour racine et pour fondement le sentiment même de la nature.

70. Au reste, bien que les différentes sortes de premières vérités soient d’une é\idence ou un j>eu plus ou un peu moins vive en nous l’iine (jue l’autre, elUs ne laissent pas d’ètre toutes xéritahlement évidentes; puisqu’elles entassez de clarté pour détenniner notre raison naturellement , infailliblement, et nécessairement, à penser telle chose sur tel sujet qui est également à la j>ortée de tout le genre humain.

En effet, la première règle de vérité reconnue universellement de tous , savoir le sentiment intime de notre propre j)erception, tirant toute sa force de la nature ; partout où se trouvera le sentiment de la nature , il se trouvera aussi une vraie évidence et une règle nécessaire de vérité : en .sorte qu’une plus grande vivaciUî de lumière, fera bien connaître une vérité plus \ivement, mais non pas plus réellement.

71. C’est donc la nature et le sentiment de la nature que nous devons reconnaître pour la source et l’origine de toutes les vérités de principe ; soit qu’elles se trouvent accompagnées d’une plus grande ou d’une moindre vivacité de clarté : car d’imaginer (|ue la nature peut nous guider mal , quand elle nous détermine à un jugement dont la clarté est moins vive, ce serait soupçonner cpi’elle j>eut nous guider à la fausseté de manière ou d’autre ; et ce serait alors ne plus savoir ce que nous sommes nous-mêmes , et ce que nous devons penser.

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