CHAPITRE XIII
Application tie la règle du sens commun pour découvrir on quoi consiste
la beauté
Les notions que je vais donner auront besoin , pour être goûtées, du détail des exemples dont elles seront suivies : c'est ce qui les rendra plus intelligibles qu’elles ne le paraîtront d’abord.
'ûi. Ce qu’on appelle beau ou beauté me semble donc consister en ce qui est au même temps de plus commun et de plus rare, dans les choses de même espèce, ou, pour m’exprimer d’une autre manière, c’est la disposition particulière la plus commune parmi les autres dispositions particulières qui se rencontrent dans une même espèce de choses.
9.'). Prenons ici pour exemple de choses d’une même espèce les visages humains. Il est évident qu’il se trouve dans cette esjièce un nombre comme infini do différentes disfiosjtions particulières une desquelles fait la beauté; tandis qite les autres, quelque nombreuses qu’elles soient, font la non beauté, autrement la difformité ou la laideur. Or, je dis (jue
' Cette théorie du P. Fuffler sur la nature de la beauté ne manque pas d’originalité , mais manque de vérité; elle ne tient nul compte de l'expression ni de l'idéal. La plus belle figure , d'apres cette théorie, serait (implement celle dont les proportions seraient le plus régulières, et le plus bel homme, l'hummo de l liistoiie naturelle. Cepeinlant, quelle que soit la régularité des traits, lü où il n'y a pas ü'evpressiun , chacun juge qu'il n'y a pas de véritable beauté; donc la Ibéorie du P. buffier est feuose. . ,
])armi ors (liÿix).silioiH particuhôres si nombroiisos de difforiniU', aiicunc ne renferme tant de visa£;es humains formés sur un môme modèle . que la disposition particulière qui fait la beauté en renferme sur un môme modèle. Ainsi , dans une cinquantaine de visages il y aura peut-être quinze ou vingt disj)Ositions particulières différentes, parmi lesquelles il n’y en aura qu’une qui fasse la beauté ; et voilà ce qui fait que la beauté est la disposition la plus rare , étant une seule contre quinze ou vingt : mais cette disposition particulière aura huit ou dix visages formés entièrement ou presque entièrement sur son modèle, au lieu que chacune des douze ou quinze autres dispositions particulières n’aura sur son modèle particulier que trois ou deux visages , ou peut-être un seul de telle ditformité ; et voilà ce qui rend la beauté la disposition la plus commune.
Le même principe se vérifie et devient peut-être encore plus sensible en considérant la beauté de chaque partie du visage. Si donc l’on considère le front ou le nez dans une cinquantaine de personnes, il s’en trouvera peut-être dix de bien faits et quarante de mal faits ; les dix bien faits se trouveront comme sur un même modèle , au lieu que des quarante mal faits il ne s’en trouvera pas deux ou trois sur le même ; mais ils feront presque autant de modèles différents, l’un trop grand, l’autre trop i>etit; l’un bossu , l’autre plat; l’un bossu en haut et l’autre bossu en bas ; l’un retrouss<'- , l’autre abattu ; l’un trop large , l’autre trop étroit , etc. En sorte, comme j’ai dit, que sur quarante fronts ou nez mal faits, à peine en trouvera-t-on qui soient mal faits de la même manière , ou qui aient la même sorte de ditformité ; au lieu que dans les dix fronts ou nez que je suppose bien faits, on y trouvera la même sorte de conformité et de proportion. Aussi, en observant l’endrôit qui fait une difformité |)articulièro, on trouvera que c’est ce qui se rencontre rarement dans les visages humains, et plus cet endroit se rencontre rarement , plus la difformité est grande. Au contraire,
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l’endroit qui fera une beauté sera incomparablement plus commun que quelque endroit particulier que ce soit qui fasse une diH’ormiU*.
On dira peut-être qu'il s’ensuivrait de ces principes que tous les visages qui sont beaux se ressembleraient, quoiqu’il y ait certainement des beauU’*s différentes et qui ne se ressemblent pas. Sur cela , il faut remarquer que, quelque beau que soit un visage , ses parties ne sont jamais également et parfaitement belles; que si elles l’étaient toutes jusqu’aux plus petites, alors tous les beaux visages se ressembleraient en effet. Aussi , de toutes les dispositions particulières , il n’en est point qui fasse plus ressembler les hommes entre eux que la beauté ; et les personnes que l’on est sujet , par leur ressemblance , à prendre souvent l’ime pour l’autre, approchent plus de la disposition qui fait la beauté que de la disposition qui fait la difformité. On ne se méprend point à discerner deux visages difformes ou deux hommes contrefaits. Les peintres n’ont jamais moins de peine à faire ressembler leurs portraits que quand ils peignent des gens laids; et jamais ils n’y ont plus de peine qu’en peignant des personnes très-belles et très-jeunes ; pourquoi ? c’est que le teint alors étant plus uni et plus beau , et convenant à un plus grand nombre de j)ersonnes, il est plus malaisé d’attraper dans un portrait ce qui distingue l’une d’avec l’autre : au lieu qu’avec l’àge, les visages s’allongeant ou se rétrécissant , se desséchant ou se ridant en mille manières différentes, à mesure qu’ils s’éloignent de la disposition de la beauté, ces différences, qui font la laideur, donnent aussi la facilité aux peintres de faire leurs portraits plus caractérisés et plus ressemblants.
96. Si on suppose qu’il est des beautés parfaites, quoiqu’avec des dispositions entièrement différentes ; il se trouvera ou que lu supposition n’est pas vraie , ou que ces dispositions différentes de beauté ont toujours plus de rapport entre elles que chacune d’elles n’en a avec aucune des dispositions qui font la difformité. D’ailleurs, parmi ces beautés parfaites, l’une
ne sera préférée à l’autre que par l’endroit qui est en même temps le plus commun et le plus rare, au sens que je l’ai dit; ou bien la préférence serait arbitraire, ainsi qu’il arrive en divers temps et en divers pays. Nous regardons aujourd’hui la couleur bleue comme la plus belle pour les yeux ; les Romains étaient pour la couleur noire : upectandum nigris oculis, dit Horace.
97. Pour faire sentir davantage ce que nous voulons éta* blir ici , examinons ce qu’on dit ordinairement, que la beauté consiste dans la proj)oriion : je demande quelle est cette proportion, et de quelle mesure se tire-t-elle? Quelques-uns croient satisfaire à la difficulté, en disant que la proportion qui fait la beauté se tire du besoin et de l’usage auquel est destinée chaque partie du corps. Bien que cette pensée ait quelque chose d’ingénieux et peut-être de vrai, elle demeure encore sujette à beaucoup de discussions et de règles qui pourraient se trouver arbitraires. Par exemple, une bouche fort grande est , de notre propre aveu , une difformité dans le visage ; je ne vois pas néanmoins qu'elle soit en rien contraire au besoin et à l’usage auquel la bouche est destinée : on parle et l’on mange pour le moins aussi bien avec une fort grande bouche qu’avec une bouche petite ou médiocre.
Pour trouver donc quelque chose de fixe dans ce qu’on appelle la beauté, il me parait qu’il faut en revenir à ce que j’ai avancé , que la beauU* consiste dans la disposition particulière qui est la plus commune parmi les autres dispositions particulières qui se trouvent dans les choses do même espèce.
98. Rien n’est plus horrible qu’un monstre. D’ailleurs il n’est monstre que parce qu’il n’a rien de commun avec la figura humaine ; donc aussi , par la raison des contraires, ce qui est le plus commun dans la forme et la figure humaine est ce qui fait la beauté, disposition la plus opposée qui puisse être à la disposition qui fait les monstres.