‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 27 sur 138 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. XUL · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. XUL

ter dans la vraie proportion des parties du visage) n’était fondée sur ce qui est de plus commun parmi les honunes ; sur quoi aurait-on pris, dans la peinture et dans la sculpture, les règles de la proportion à l’égard des parties du corps ? Sur quoi aurait-on jugé que le front devait être de telle hauteur, de telle largeur, de telle éminence , si une autre proportion que la véritable se fût trouvée la plus commune? Lœ règles de la pieinture n’auraient-elles pas été purement arbitraires, ou plutôt auraient-elles jamais été règles? La taille ou stature de l’homme, pour être belle, doit, selon les règles, avoir tant de hauteur, cinq pieds et demi , par exemple , ou six pieds; en sorte que si l’on prescrit à un peintre habile de faire la plus belle figure d’homme qui soit possible et de hauteur naturelle , il s’arrêtera à la hauteur de six pieds, que je suppose prescrite par son art. Or, l’expérience fera voir que de cinquante personnes il s’en trouvera un plus grand nombre de la hauteur approchante de six pieds que de la hauteur approchante de sept ou huit pieds , et de la hauteur de cinq ou quatre pieds. Ainsi la proportion des parties du corps se tirant primitivement de la hauteur de la taille , en sorte que telle hauteur de taille comporte tant de hauteur pour le visage, tant pour les bras, tant pour les jambes, etc., la difformité augmentera en s’éloignant de la mesure la plus commune, et diminuera en s’approchant de cette même mesure , qui aura servi de modèle aux règles mêmes.

<00. Si l’on dit que les règles auraient toujours été établies sur ce qui a coutume de plaire aux yeux , on trouvera que c'est justement la disposition la plus commune dont je parle qui a coutume de plaire aux yeux. Si l’on ajoute que la vraie beauté est celle qui se trouve au goût des connaisseurs, je demanderai que l’on convienne dans le genre humain quels sont les connaisseurs : ce ne sera {)eut-être pas sitôt fait. Mais quand on en sera une fois convenu , le goût et le sentiment des connaisseurs se trouvera toujours réuni à la disposition que nous avons dite , savoir ; la plus commune parmi

les autres dispositions [Mrliculiéres; ce qui me ferait sou|>- »;onner que la disjtosition (|ui fait la teauU^ est celle , au fond , à la<]uelle nos yeux sont le plus accoutumés. Si l’on venait à en conclure que la beauté tiendrait par là beaucoup de l’arbitraire , je doute (|ue la conclusion fût une erreur ; du moins nous dispenserait-elle de chercher un caractère essentiel et réel de beauté qu’on n’a pu trouver jusqu’ici.

toi . Quoi (ju’il en soit , si dans le genre humain les sentiments se trouvaient à peu près partagés sur un objet que les uns trouveraient beau et les autres laid, il me semble qji’il n’y aurait pas plus d’un côté que de l'autre de beauté ou do laideur véritable , et <pi’il devrait absolument passer pour une teauté relative au goût do quelques-uns, mais arbiUaire en soi et par rap|X)rt au total du genre humain.

Ainsi, quand tous les hommes semblent partagés entre ceux qui ont le teint blanc et ceux qui ont le teint noir, et que chacun des deux partis croit sa couleur la plus belle, sans qu’apres y avoir bien pensé et avoir fait toutes les obser- .vations possibles, les uns et les autres se réunissent au même parti , il faut dire en ce cas qu’il n’y a pas plus de beauté véritable et réelle dans un teint fort blanc que dans un teint fort noir, ni dans les visages d’Europe (jue dans ceux d’Éthiopie, si ce n’est une beauté relative à chacun des deux partis ou pays.

102. Par ces principes, quand on trouvera des lèvres belles à cause qu’elles sont petites, ou un nez bien fait parce qu’il n’est ni large ni écrasé, il faut dire (si l’on veut juger exactement) ; Voilà de belles lèvres pour VEurope, mais non l>as |K)ur V Ethiopie, où les lèvres, afin d’être belles, doivent être extrêmement grosses , et où le nez , pour être beau , doit être extrêmement camus, plat, large et écrasé. Que si nous préUmdons nous moquer de la beauté des Éthiopiens, eux et tous les Noirs, qui seraient en aussi grand nombre que nous, se mo(|ueront à leur tour de notri' genre de beauté.

103. Mais s’il était \ rai , comme le prétendent quelquesuns, (jue les Noirs n’ont point pour le teint blanc l’aversion

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