CHAPITRE XXI
Des règles et des espèces du vraisemblable qui supplée aux premières vérités dans la conduite de la vie.
156. La vérité est quelque chose de si important pour l’homme , qu’il doit toujours chercher des moyens sûrs pour y arriver, et quand il ne le peut, il doit s’en dédommager en
s’aitachant à ce qui eu approche le plus, qui est ce qu’on appelle l'ruisemhlable.
Io7. Au reste, une opinion n'approche du vrai que par certains endroits; car approcher du l'rai c'est ressembler au vrai, c’est-à-dire être propre à former ou à rappeler dans l’esprit l’idée du vrai. Or, si une opinion, par tous les endroits par lesquels on la peut considérer, formait également les idées du vrai, il n’y paraîtrait rien que de vrai, on ne pourrait juger la chose que vraie, et par là ce serait effectivement le vrai ou la vérité même.
158. D’ailleurs, comme ce qui n’est pas vrai est faux, et que ce qui ne ressemble pas au vrai ressemble au faux, il se trouve en tout ce qui s’appelle simplement vraisemblable quelques endroits qui ressemblent au faux, tandis que d’autres endroits ressemblent au vrai. Il faut donc faire la balance de ces endroits 0]>posés ])Our reconnaître lesquels l’emportent les uns sur les autres, afin d’attrîbuer à une opinion la qualiW de vraisemblable, sans quoi , au même temps, elle serait vraisemblable et ne le serait pas.
159. En effet, quelle raison y aurait-il d’appeler semblable au vrai ce qui ressemble autant au faux qu’au vrai ? Si l’on nous demandait à quelle couleur ressemble une étoffe tachetée également de blanc et de noir, répondrions-nous qu’elle ressemble au blanc parce qu’il s’y trouve du blanc? On
■ nous demanderait en même temps pourquoi ne pas dire aussi qu’elle ressemble au noir, puisqu’elle tient autant de l’un que de l’autre? A plus forte raison ne pourrait-on pas dire que la couleur de cette étoffe ressemble au blanc, s’il s’y trouvait plus de noir que de blanc. .\u contraire, si le blanc y dominait beaucoup plus que le noir, en sorte qu’elle rappelât tant d’idée du blanc, que le noir en comparaison ne fit qu’une impression peu sensible , on dirait que cette couleur approche du blanc et ressemble à du blanc.
160. Ainsi, dans les occasions où l’on ne parle pas avec une si grande exactitude , dés qu’il paraît un peu plus d’en-
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droits vrais que de faux, ou appelle la choüe vraisemblable; mais pour être absolument vraisemblable, il faut qu’il se trouve manifestement et sensiblement beaueoiq) plus d’endroits vrais que de faux, sans quoi la ressemblance demeure indéterminée, n’approchant pas phts de l’un que de l’autre. Ce (pie je dis de la vraisemblance s’entend aussi de la probabilité; puisque la probabilité ne tomlie que sur ce que l’esprit approuve à cause de sa ressemblance avec le vrai, se portant du côté où sont les [>lus grandes apparences de vérité, plutôt que du contraire, supposé qu’il veuille se déterminer.
161. Je dis, supposé qu’il veuille se déterminer, car l’esprit ne se portant nécessairement qu’au vrai, dès qu’il ne l’aperçoit point dans tout son jour, il peut suspendre sa détermination; mais supposé qu’il ne la suspende pas, il ne saurait pencher que du côté de la plus grande apparence de vrai.
162. L’esprit ne pourrait-il pas se déterminer pour une opinion vraisemblable en ne la regardant ([ue par les endroits qui approcheraient du vrai , quoiqu’elle en eût beaucoup davantage qui ajiprocheraient du faux, auxquels on ne ferait point actuellement attention? Tel est le mobile sur lequel roule la fameuse question de Voplnion probable dont tout le monde parle et que peu de gens entendent bi(>n.
Je réponds (pie l’esprit pourrait alors se déterminer pour les endroits qui approchent du vrai dans cette opinion , mais non pas pour cette opinion même ; car une opinion moins vraisemblable est celle qui présente à l’esprit lieaucoup [dus d’apparence de faux que d’apparence de vrai. Si donc, quand on se détermine, on n’a pas présenh's à l’esprit les apjiarences de faux qui sont dans cette opinion , ce n’est pas pour cette ojiinion même qu’on se dét(‘imine, mais seulement pour les a|)parcnces du ^rai qu’on y découvre, et (|iii seules ne sont pas cette opinion, puisqu’elle résulte d’une plus grande ajqiarence de faux et d'une moindre apparence de
vrai. Ainsi , demander si Von peut se déterminer pour une opinion moins rraisemblahle en ne la regardant que par les endroits qui approcheraient du vrai, c’est demander si l’on peut se déterminer jK)ur une opinion moins l'raisemhlahle , en tant qu’elle n’est plus une opinion moins vraisemblable, ce qui est une sorte do verbiage
463. On |)eut demander avec plus de raison si, dans une opinion , il ne pourrait pas y avoir des endroits mitoyens entre le vrai et le faux , qui seraient dos endroiLs où l’esprit ne saurait (jue penser. Ainsi , dans l'opinion de quelquesuns, qu’il y a des habitants dans la lune, je trouve quelque lueur de vrai à dire que la matière étant supjwsée partout de mémo nature, si elle peut avoir des habitants dans un des globes de l’univers, elle en peut avoir dans un autre. Je vois, au contraire, quoique apparence de faux à dire que parce qu’elle a des habitants dans un de ses globes, il s’ensuive qu’elle en ait dans tous les autres. Mais de savoir s'il a été convenable à la magnificence de Dieu de placer des habitants dans tous les globes de l’univers, c’est ce que je no saurais juger ni vrai ni faux , parce que c’est un point où l’esprit se perd comme dans un objet au-dessus de sa jiortée. Je parle ici do ce qui se passe naturellement dans mon esprit, et non pas de ce que la religion peut m’ensi'igner.
46i. Or, dans les hypothèses pareilles, on doit regarder ce qui est mitoyen entre la vérité et la fausseU- comme s’il n’était rien du tout, puisqu’en effet il est incapable de faire aucune impression sur un esprit raisonnable.
I6.">. Au reste, puisque l’usage, dans les occasions mêmes où il se trouve de côté et d’autre des raisons de juger, autorise le mot de vraisemblable, nous consentirons à le voir employer ; ixmrvu qu’on se souvienne que le vraisemblable,
‘ Lo P. RiifTier fait ici allusion aux opinions de quelques casiiisles •ou ordre, si cfoquemmcni combaltucs par Pascal dans les Vrovincinles-
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en ce sens-là, ressemble autant au mensonge (|u’à la vérité. Cc|)endant j’aimerais mieux l’appeler par cet endroit, douteux, quo tiraisemblabk ou probtible; mais le langage ordinaire ne se réformera pas sur ma rétlexion , ni sur les prt^ cisions de la métaphysique.