‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 43 sur 138 · Je suppose qu’un auteur digne de foi , a écrit d’abord · texte numérisé non relu

Je suppose qu’un auteur digne de foi , a écrit d’abord

qu’un monarque nommé Cyrus avait conquis un grand empire dans l’Asie , et qu’il a régné sur les Perses ; si un second auteur également digne de foi , nous témoigne ce fait d’après le ])remier écrivain , puis un troisième d'après le second , et ainsi des autres jusqu’au centième, en sorte que chacun des cent soit également digue de foi ; je dis que , dans cette supposition, le centième Umoignage, pour être éloigné de la vérité originale, n’en sera point affaibli. La raison que j’ai d’ajouter foi au premier témoignage , qui fonde un degré de vraisemblance , est la même qui fonde un égal degré de vraisemblance au centième témoignage ; puisque , selon la supposition, je trouve également partout des témoins dignes de foi, qui, de main en main, ou de bouche en bouche, ont fait passer jusqu’à moi la même vérité; sans que j’aj>erçoive ou que j’aie sujet de soupçonner qu’elle ait été altén^e. ' ,

179. Aussi ne juge-t-on pas que nous soyons moins asstirés aujourd’hui que Cyrus a régné sur les Perses, qu’on l'était il y a cent ans; et on ne l’était pas moins il y a cent ans, qu’il y a deux cents ans; ni moins il y a deux cents ans, que mille ans auparavant; ni moins il y a mille ans , qu’environ cent ans après la mort de Cyrus.

Il paraît donc que M. Locke se méprend, en jugeant que la vraisemblance s’affaiblit après une suite de témoins dont l'autorité eut également digne de foi. Ce qui est vrai, c'est que la 8up}X)sition ne se trouve guère exactement conforme à la réalité, par rapport aux faits qui ne sont ni publics ni int<'*ressants. Car le moyen que tant de témoins se trouvetvt également dignes de /"oj l-* c'est-à-dire, également sincères,

76 TRAirt DES PRF.MltRF.S VÉRITÉS.

jii(lici(Mix, oxacts à rap|»ort<‘r fidèlement et pn'>ei»ément ce «lu'ils ont vu ou enletulu ; sans y ajouter ou diminuer les moindres circonstances, soit dans le sens des choses, soit dans les expressions, qui d’une bouche à l'autre altèrent imperceptiblement le sens?

480. Au reste il faut faire une grande distinction entre les dilférentes vérités transmises par une longue suite de témoignages successifs et par la voie qu’on appelle com~ munément l'oie de tradition.

18t. Si elles se trouvent chargées d’un nombre do motifs ou de circonstances particulières , qui peuvent aisément échapper à l’esprit , à la mémoire , et à l'inexactitude du langage humain ; si elles sont de nature à pouvoir être al- U'îrées , soit par des endroits qu'on ne saurait vérifier , ou par rinU'rèt que l'on pourrait avoir de les déguiser ; alors la voie de tradition peut ou doit u’étre pas facilement admise.

482. Mais s’il ne se rencontre rien de semblable, une tradition ancienne en est plus croyable. Non pas que les témoignages qui lui sont rendus après une longue suite d’années , aient au fond plus de force que les premiers témoignages (jui ont commencé la tradition , mais parce que , ayant passé par beaucoup d’esprits (si ce sont des esprits clairvoyants, judicieux, habiles, et surtout qui aient eu un puissant intérêt dans tous les temps à examiner et à vérifier le premier témoignage qui a commencé la tradition), il est évident que ce premier témoignage en devient moins suspect et plus assuré. En effet on jwurrait imaginer qu’on y aurait d'abord ajouté foi sur des préjugés et des intérêts qui ne sauraient demeurer les mêmes dans tous les temps ; et par conséquent la suite dos temps et des témoignages nous rend le premier témoignage moins suspect , et pour mieux dire, ])lus irréprochable.

48.4. Par là il i»st des opinions qui acquièrent des preuves et des forces en .vieillissant ; sans quoi il s’ensuivrait une

PBEMlftRE PARTIE. — CHAP. XXIV.

chose bizarre, savoir , ([ii'ii II titre aufhenliiine vitrifié par lin {îrand nombre d’arriMs ou de t('‘inoi}j;nages porb'S en const'qiience les uns des autres dans tous lt‘s temps, en deviendrait plus douteux ; et ce ijui se trouve ainsi de plus respectable et de plus autorisé dans la société civile, se trouverait le plus méprisable et le moins judicieux.

CHAPITRK XXIV.

De l'usago du vrnhemhhtbU',

I8i. Quoique cet article semble regarder des pratiques qui ne conviennent point à une science de siiéculation , il ne sera pas néanmoins mal à pro|ios de nous y afréter un moment. Comme la spéculation sert ordinairement de princijie à la pratique, la pratique servira ici d’interprète à la sp<'îculalion.

185. L’usage le plus naturel et le plus général du vraisemblable, est de suppléer pour le vrai : en sorte que là où notre esprit ne saurait atteindre le vrai , il atteigne du moins le vraisemblable, pour s’y reposer comme dans la situation la plus voisine du vrai.

■186. A l’égard des choses de pure spéculation, il est Iwn d’être réservé à ne porter son jugement dans les choses vraisemblables, qu’après une grande attention. Pourquoi? jiarce (jue l’apparence du vrai subsiste alors avec une apparence de faux, qui peut suspendre notre jugement jusqu’à ce que la volonté le détermine.

4 87. Je dis le susjmidre ; car elle n’a pas la faculté de déterminer l’esprit à ce qui parait le moins vrai.

188. Ainsi dans les choses de pure sj)éculation , c’est très-bien fait de ne permettre à la volonté de déterminer l’cnteudement , que lorsque les degrés de vraisemblable

sont très-considérables , et qu’ils font presque dispnraitro les apparences de faux et le danger de se tromper.

En effet, dans les choses de pure spéculation, il ne se rencontre nid inconvénient à ne pas porter son jugement , si l’on court quelque hasard de se tromper. Or, pourquoi juger, quand d’un côté on peut s’en dispenser ; et que d’un autre côté, en jugeant, on s’exjiose à donner dans le faux.

189. 11 faudrait donc s’abstenir déjuger sur la plupart des choses ; n’est-ce pas le caractère d’un stupide? Tout au contraire, c’est le caractère d’un esprit sensé et d’un vrai j)hilosophe de ne juger des objets que par leur évidence, quand il no se trouve nulle raison d’en user autrement. Or, il ne s’en trouve aucune de juger dans les choses de pure spéculation, quand elles ne sont que vraisemblables. ConU'utez-vous donc de juger alors sur ce qui sera évident ; savoir, que telle opinion est vraisemblable, ou la plus vrai.semblable ; mais ne jugez pas absolument pour cela que l’opinion la plus vraisemblable est vraie. Cette pratique fomenterait un penchant de la volonté qui n’est déjà que trop grand : qui est de porter l’esprit à juger vrai ce qu’il plait à la volonté qu’il le soit.

190. Quelques-uns ne verront peut-être pas d’abord la différence qui se trouve, entre juger véritablement qu’une chose est vraisemblable, et juger que cette chose vraisemblable est vraie : mais pour peu (ju’on y fasse attention , on y trouvera une différence essentielle.

191. ('.ependaut cette règle, si judicieuse dans les choses de pure spéculation , n’est plus la même dans les chosi's de jiratique et de conduite ; où il faut par nécessité agir ou ne pas agir. Quoiipie la volonté no doive pas déterminer l’entendement à prendre le vrai pour le vraisemblable, elle doit néanmoins le déterminer , par rapport aux choses do pratique , à s’on contenter comme du vrai ; n’arrêtant les yeux de l'esprit que sur les apparences de vérité , qui dans le vraisemblable surpassent les apparences de faux.

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