‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 52 sur 138 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Des propriétés.

2Î6. Les philosophes ont coutume d’appeler propriété d’une chose, ce qui n’est pas son essence, mais ce qui cottle et est déduit de, son essence. Tâchons à démêler exactement le sens de cette définition , pour y découvrir de nouveau une première vérité qtii est souvent méconnue.

O qu’on marque dans la définition de la propriété^ qu'elle est ce qui coule ou se déduit de l'essence , ne peut s’entendre de l’essence réelle et jdiysique. Supposé; par exemple, te qu’on dit d’ordinaire , que d’étre capable d’admirer soit uné propriété, de l’homme ; cette capacité d'admirer est atissi intinn* et nécessaire à •l’homme dans sa constitution physique et

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rtelle que son essence même, qui i»st d’ètre animal raisonnable : en sorte que réellement il n’est pas plutôt ni ))lus véritablement animal raisonnable, qu’il est capabk d'admirer; et autant que vous détruisez réellement de cette qualité capable d'admirer, autant à mesure détruisez-vous réelleinent de celle-ci , animal raisonnable : puisque réellement tout ce qui est animal raisonnable est nécessairement cai>alAe d'admirer; et tout ce qui est capable d’admirer est nécessairement animal raisonnable.

227. La différence de la propriété d’avec l'essence n'est donc point dans la constitution réelle des êtres, mais dans la manière dont nous concevons leurs qualités nécessaires. Celle qui se présente d’abord et la première à notre esprit , nous la regardons comme l’cssencc; et celle qui ne s’y présente pas si tôt ni si aisément, nous la regardons comme proprièlê.

De savoir si par divers rapi)orts, ou du moins par rapport à divers esprits, ce qui est regardé comme l’esscncc ne j)Ourrait pas être regardé comme propriété, c’est de quoi je ne voudrais pas réj)ondre. Il se i)out faire aisément que, parmi diverses qualités également nécessaires et unies ensemble dans un môme être, l’une se présente la j)remière à certains esprits, et l'autre la première à d'autres esi)rits : en ce cas, ce qui est essence pour les uns no sera que propriété iK)ur les autres ; ce qui fera dans le fond une distinction ou une dispute assez inutile. En effet, puisque la qualité qui fait la propriété et celle qui fait l'essence se trouvent nécessairement unies, je trouverai également, et que l'essence se conclut de la i)ropriélé , et que la ])ropriété se conclut de l’essence : le reste ne vaut donc pas la peine d’arrêter des esprits raisonnables. En voici un exemple :

Si l'on veut donner j)Our essence au diamant d'être extraordiHairement dur, et pour propriété de pouvoir résister à de violents coups de marteau, je ne m'y opjwsc'rai point ; mais s'il me vient à l'esprit de lui mettre pqur essence de ré-

DEÜXlfcME PARTIE. — CIIAP. IX. 97

sislpr à de violents cotips de marteau , et pour propriété d’être extrêmement dur, quel droit aura-t-on de s’y opposer? On me dira que c’est qu'on conçoit la dureUî dans le diamant avant la disposition de résister au marteau ; et moi je dirai que j’ai exix>rimenté d’abord , et par cons«'‘(juent que j’ai conçu en premier lieu dans le diamant la dis|K)sition de résister aux coups de marteau, et que par là j’en ai conclu sa dureté, laquelle, sous ce rapjwrt, n’est connue qu’en second lieu. Dans cette curieuse dis|)ute, je demande qui aura ]>lus de raison de mon adversaire ou de moi? De part et d’autre, ce sera une dissertation qui ne peut sc^ terminer sensément qu’en reconnaissant cpie la propriété est l’essence et l’essence est la propriété; puisqu’ au fond être dur et être j)ropre à résister à des coups de marteau sont absolument la même chose sous deux regards différents : l’un n’a de prérogatives par rapjiort à l’autre, que celle qu’il plait au hasard ou à mon imagination de lui attribuer; et c’est tout ce qui suffit pour discerner l’e-ssence d’avec la propriété. Mais si ce discernement est aussi peu important que nous le disons, valait-il la peine de nous arrêter? oui ; l’occupation la plus judicieuse d’une vraie philosophie est de dissiper les embarras et les frivoles difficultés d’une partie des philosophes.

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