PREMIÈRE PARTIE. — CIIAP. III
20. Une autre conséquence également juste, est que nous n’avons aucune certitude é\idente de ce qu’liier il nous arriva ou ne nous arri\a pas , ni même si nous existions ou si nous n’existions pas. Je crois bien être évidemment certain qu'hier J’étais au monde; mais c’est un jugement qui peut se trouver sujet à erreur, selon les philosophes dont nous parlons. Car, selon eux , je ne puis avoir d’évidence ([ue par une perception intime qui est toujours actuelle : or, actuellement, j'ai bien la perception du souvenir de ce qui m’arriva hier; mais ce souvenir n’est qu’une perception intime de ce que je pense présentement, c’est-à-dire d’une pensé'c actuelle, laquelle n’est pas la même chose que ce qui se passa hier et qui n’est plus aujourd’hui. Par la même raison, je serai encore moins certain si je ne suis pas en ce monde depuis deux ou trois mille ans, et si je n’ai point animé le corps d’un crocodile ou d’un moineau. 11 est très-évident que je n’en ai aucune mémoire; mais tout cela s’est pu faire, sans que je m’en souvienne actuellement : comme il arrive etfectivement que chacun de nous est demeuré plusieurs mois dans le sein de sa mère, sans en avoir conservé le moindre souvenir. Le manque de mémoire n’est donc pas une certitude évidente contre ce qu’on voudrait supposer de l’ancienneU' de mon existence , et des situations différentes où je me serais trouvé , dans le système de la métempsycose.
21 . Avec la même réflexion , chacun de nous doit être persuadé qu’il n’a aucune certitude évidente s’il n’a point éternellement sulwisté; puisqu’il pourrait avoir subsisté de la sorte sans (pi’il s’en ressouvienne. Que si on lui représente qu’il a été produit, il pourra répondre qu’il n’»‘ii a point de certitude évidente. Car avoir été ])roduit est une chose passt'e, et n’est pas la perception ni le sentiment intime de ce (|ui se passe actuellement en nous. Je n’ai que la perception actuelle de la pensée par laquelle je crois avoir existé avant le moment où je me trouve présentement.