DEUXIEME PARTIE. — CHAP. XXVIII
Or, l’idéo d’animal convenant à d’autres litres que I hommo, me donne occasion, si je la veux prendre, de penser à tout autre animal que l’homme. Chaque chose de la sorte a donc, une relation à d’autres , mais ce n'est pas là une de ces relations qui se fassent toujours apercevoir; aussi appelle-t-on communément d'animal, et autres semblables, absolues et non relatives, quoiqu’elles soient accidentellement ou occasionnellement relatives. Au lieu qu’une idée proprement et essentiellement relative est celle d’un objet qui fait penser toujours et nécessairement à un autre objet : comme les idées de père, de maître, de Créateur, qui sont par elles-mêmes relatives, enfermant dans leur idée distinctive l’idée d'enfarit , do disciple , de créatures, puisrpie l’idée distinctive de père est d'avoir des enfants; l’idée de maitre, d’avoir quehpie disciple ; de Créateur, etc.
381. Outre ces deux sortes de relations, on en peut observer une troisième sorte , que nous appellerons arbitraire , laquelle , pour dépendre en quelque sorte de la fantaisie, n’en est que plus difiicile et plus importante à démêler. Elle consiste dans l’occasion que nous donne une idée formée arbitrairement de nous rappeler une autre idée. Ceci a besoin, po\ir être mieux entendu, du secours d’un exemple, tel que le suivant ; Si l’on n’a jamais eu l’idée d’aucune montagne qui fût plus haute que d’un demi-quart de lieue, une montagne d’une demi-lieue sera pour nous une très-grande montagne ; mais pour les habitants des Alpes , qui sont accoutumés à voir des montagnes hautes d’une lieue et plus, celle de Tarare, qui est moindre, n’est nullement grande; au contraire, elle est médiocre. Telles sont les relations fondées sur une idée arbitraire; elles sont formées par le hasard ou par notre pure fantaisie, comme si je me suis mis en tête que les perles ont d’ordinaire un pouce de diamètre , je mi trouverai grande aucune des perles qu’on voit communément en France.
38*2. Ce que nous disons ici de la grandeur convient ma-
nifestement à toutes les autres qualités de long, large, heureux , malheureux , commode , incommode , facile , difficile , riche, pauvre, bon, mauvais, excellent, et à mille autres semblables, qui n’ont aucun sens bien déterminé que par une relation fondée sur une idée formée en nous arbitrairement et fortuitement. Un homme se trouvait malheureux d’avoir un simple mal de tète; il est pris d’une migraine violente, et la première pensée qui lui vient est ; Que j'étais heureux quand je n’avais que mon premier mal de tête l On voit que l’idée arbitraire , fondement de la comparaison et de la relation, a fait changer comme de nature à la qualité d'heureux et de malheureux.
383. C’est ce qui peut faire apercevoir l’illusion de certains philosophes, tels que l’auteur de la Logique, dite l’Art de jKnser, ou de Port-Royal , quand ils prononcent que dans tous les hommes il se trouve une idée d'excellence. Cela , réduit à sa juste valeur, signifie que chaque homme se fait une idée arbitraire d’excellence , selon que le hasard ou l’imagination lui ont mis dans la tète le plus haut degré que chacun d’eux s’est formé d’une qualité utile ou agréable; mais ce plus haut degré étant arbitraire et diversifié dans tous les hommes, tous les hommes aussi , selon différentes conjonctures, ont différentes idées d’excellence.
384. Enfin, ce qui mérite encore notre attention , et ce qui a échappé à celle de M. Locke , c’est que dans les exemples qu’il a donnés d’idées aôso/ues, c’est-à-dire non relatives, comme de blanc, noir, heureux, doux, etc., ces idées mêmes ne sont pas entièrement absolues, mais relatives, dans l’usage ordinaire qu’en fait notre esprit. Par exemple , nous n’appliquons guère l’idée de blanc ou de doux que par rapport à un certain degré de blancheur et de douceur que nous formons actuellement par comparaison à une idée arbitraire que nous avons dans l’esprit. Au pays des Maures , on voit un teint jaunâtre ou olivâtre ; on trouve ce teint blanc. Ce même feint, vu par la même personne, au pays