‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 97 sur 138 · TROISII-ME PARTIE. — CHAP. IV · texte numérisé non relu

TROISII-ME PARTIE. — CHAP. IV

vants, où l’on so dirait d’un côti : Il est bon de gagner le ciel; or, pour gagner le ciel, il ne faut pas suivre mon ressentiment; donc il est bon de ni abstenir de le suivre; puis, d’un autre côté : Il est bon et agréable de suivre actuellement mon inclination ; or, elle me porte à suivre mon ressentiment ; donc il est bon de ne m’abstenir pas de le suivre. Entre ces deux bons ou biens, disent les pliilosoplies, la volonté exerce sa liberté, s’attachant à la sorU> de bonté qu'il lui plaît au moment qu’elle se détermine.

123. Mais voici une nouvelle difficulté. Comme la volonté ne |)eut se porter qu’à ce qui est Ixm , et non à ce qui est mauvais, elle ne peut se porter qu’à ce qui est meilleur, et non à ce qiii est moins bon ; le moins bon par rapport au meilleur étant véritablement mauvais. Par là , dans la nécessité de choisir une grande ou une moindre douleur, la moindre est un bien et la grande est un mal. Or, l’entendement, dans nos délibérations, rej)r(^ente (comme on le suppose) ce qui est le meilleur; donc la volonté no peut pas no s’y point conformer.

124. Ainsi, dit-on, un homme sage et de condition, à qui la pensée vient de faire le baladin en public pour se divertir, peut faire ces deux jugements praticpies . Il est bon de me réjouir l’imagination; or, de faire le baladin en public me, réjouira l’imagination , donc il est bon de le faire; d’un autre cété ; Il est bon de ménager sa réputation ; or, je la ménagerai si je m’abstiens de faire le baladin , donc il est bon de m’en abstenir. Dans ces deux sortes de bontés, l’entendement, ai>ercevant le meilleur d’un côté , q\u est de s’abstenir de faire le baladin, il est inqmssiblo, dit-on, (pril ne s’en abstienne l>as, et par conséquent cet homme sage n’est pas libre, lorsque tout le monde suppose (ju’il l’est en effet.

123. A ces difficultés, plusieui’s répondent que l’entendement, à la vérité, représente nécessairement l’objet (|u’il considère; mais qu’il dépend de la volonté de l’appliquer à un objet plutôt qu’à un autre, ou du moins de l’empèchcr de

s’y appli(|iior; do roUo sorlo, disonl-ils, la volontô ost toujours inaitresso. Bien (ju’c'llo no puisso a"ir contre la lumière do rontondomonl , il no lient pourtant qu'à elle do remi)échor d’a\ oir cotlo limiioro , le détournant do penser à certaine vérité.

•i26. Cotte réponse no fait que reculer la difficulté sans la résoudre; car enfin, si la volonté se détermine à détourner l'entendement de considérer une vérité, il faut que quelque lumière de rentendement ait montré à la volonté que le meilleur est de détourner la pensée de cette vérité-là. D’ailleurs, la volonté ne pouvant s’abstenir de suivre le meilleur qui lui est montré par rentendement, il se trouvera ainsi (lu’elle s’est déterminée, par nécessité, à détourner la pensée de la vérité en question.

Ces difficultés font craindre que divers philosophes, à force de vouloir expliquer la nature de la liberté et de la volonté, ne fassent que l’obscurcir par leur explication même.

427. Ils supposent donc qu’il appartient à l’entendement de montrer à la volonté le meilleur, avant la détermination de la volonté; mais le meilleur très-souvent, dans le point dont il s’agit, n’est tel que par la disposition même de la volonté, laquelle fait le meilleur purement à son gré, par la détermination qu’elle prend d’elle-même.

428. Il est vrai que quand la volonté se détermine, l’entendement, (le son côté, juge au même temps que tel est le nunlleur actuellement; mais, sans qu’il ait précédé la volonté, si cen’(>st pour lui dé’couvrir ce qu’est l’objet en soi dans sa nature réelle , indépendamment de notre entendement ou de notre volonté , ou des impressions que nous en pouvons prendre. Si l’on prétend que sous divers regards l’entendement représente un meilleur de chaque côté , il est toujours vrai que la volonté choisit un côté plutôt que l’autre, et par conséquent un meilleur préférablement à un autre meilleur. .Mors celui au(}uel elle se détermine devient, par rapport à son choix , et actuellement, le meilleur ahttoln

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- dans les circonstances. Or l’entendcmenl ne lui a point rcpri'senté ce meilleur absolu avant sa propre et libiv détermination; c’est donc la volonté seule qui se détermino entre deux meilleurs { pour dire ainsi) , et qui fait le meilleur absolu par son choix. Parlons juste : l’àme alors choisit, et par un même mouvement elle juge meilleur ce qu’elle choisit. Or, en tant qu’elle le choisit et qu’elle s’y porte , cela s’apj)elle volonté; eatant qu’elle le juge meilleur, cela s’appelle entendement : ces différences qu’on apporte entre l’entendement et la volonté n’étant que divers regards d’un mouvement de l’àme, qui est le même réellement, et qui sous di- \erses faces reçoit divers noms.

429. Le hon ou le bien en général se prend donc pour un objet quel qu’il puisse être, où se porte la volonté piéférablement à un autre objet; et, dans ce sens-là , on dit que la volonté se porte toujours nécessairement au bien ou à ce qui est l>on.

Plus communément le mot bon ou bien se prend pour l’objet auquel la volonté a coutume de se porter ; mais faisant abstraction si elle s’y porte actuellement ou ne s’y porte pas. Ainsi les plaisirs des sens sont-ils appelés bons et des biens, et quand un philosophe chrétien y renonce, les mondains le regardent comme un homme qui a la simplicité de quitter ce qui est bon.

430. Mais cette seconde notion du bon ou du bien paraît . défectueuse, puisque , même indépendamment de la philosophie ou du christianisme , ce qui est bon pour la plupart ne l'est pas pour quelques-uns. Le vin de Champagne est bon , et if ne l’est point pour moi qui ne l’aime pas; la musique est un bien , c’est à dire un extrême plaisir pour les uns , et c’est un mal , c’est-à-dire un ennui pour quelques autres. Cependant la dénomination du bon ou du bien se donne aux choses auxquelles on a vu que la volonté humaine se portait le plus fréquemment ; mais elle peut ne s'y porter ]ias, et elle se porte (piehjuefois ailleurs qu'aux objets (jui ,

dans l’usage ordinaire, s’appellent bonft. Nul de ces objets n’(»st donc le bien absolu aucpiel la volonté se porte t jujours nécessairement.

431. Mais Dieu n’est-il pas un bien absolu? Oui, sans doute , en tant qu’il est le seul objet aucpiel nous devons nous porter, et cpii puisse satisfaire la volonté quand elle voudra s’y porter; mais il n’est pas le bien ou le bon absolu, en tant que le bon ou le bien est l’objet auquel la volonté se porte actuellement et nécessairement, piiiscjue la volonté ne se porte ni nécessairement ni toujours à Dieu, et qu’en cela même est son crime.

432. Dans ce sens-là encore nos inclinations les plus naturelles ne sont pas précisément notre bien , parce que nous ne les suivons pas toujours , et (pi’il est très-raisonnable souvent de ne les pas suivre ou d’y résister. Lors donc que l’on dit que la volonté libre se porte toujours et nécessairement au bien ou à ce qui est bon, je ne vois pas que cela doive signifier autre chose, sinon qu’el/e .se porte toujours à l'objet où elle se porte; en sorte que l’action par laquelle elle s’y porte préférablement à un autre objet est dite choix , et cet objet , en tant que la volonté s’y porte , est dit bon ou bien.

433. J’ai dit la volonté libre; car il est en nous un penchant qu’on appelle aussi volonté, qui est nécessaire en nous, et qui nécessairement nous fait désirer en général d’ètre heureux. 11 ne le faut pas confondre avec nos inclinations particulières qui nous portent à tel ou à tel objet en particulier, auquel la volonté se porte ou ne se porte pas, selon qu’il lui plaît et à sa liberté.

434. Par ces réflexions il demeurera constant que l’acte d’entendement ne fait et ne met rien au bien , pris dans sa précision formelle, c’est-à-dire dans la précision de cette préférence cpie donne la volonté à un objet plutôt qu’à un autre. Or, comme la volonté se porte tantôt à l’un et tantôt à l’autre , ces objets sont appelés et censés le bon et le bien.

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