‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 99 sur 138 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Exposition d’une difficulté qui a occupé de grands esprits au sujet de la liberté.

138. Il ne me |)arail pas que rien puisse arrêter sur le sujet que je viens d’exposer, si ce n’est la question qui se fait : Pourquoi un homme sage ne saurait-il se déterminer à faire une action extérieure qui ne conviendrait pas, comme serait à un magistrat de faire le baladin en public? La raison la plus plausible qtt’on ait apportée de cette impossibilité morale, c’est que cet homme sage n’aurait alors aucun motif pour se déterminer ; au lieu que si la volonté trouve dans elle-même son motif, elle n’en manquera point dans l'occasion dont il s’agit, non plus (|ue dans nulle autre. Par là, il se trouvera nécessairement de deux choses l’une ; ou qu’alors cet homme sage pourra effectivement faire le baladin publiquement (ce qui ne peut jamais être, puisqu’on ne peut le supposer), ou bien qu’il sera dans une vraie iinl)ossibilité de faire le baladin; ce qui paraît faux, puisque c’est très-librement et avec un choix libre qu’il prend le parti de s’en abstenir, ayant d’ailleurs des jambes et des forces pour faire tous les mouvements qu’il lui plaira.

Cette diOiculté mérite d’autant plus notre attention, qu’après

TROISltME PARTIE. — CIIAP. V. 181

iT <iu'un ont dit M. de Fénelon et le P. Duniel, il semble (|ii'il reste encore sur ce j)oint quelque chose à démêler.

439. Tous deux avouent que l'homme sage dont il est question, t'St dans Vimp(mibililé morale de faire le baladin ; mais l’un prétend que l’iiupossibililé morale n'est qu'une diiriculté très-grande et compatilde quelquefois avec racle contraire; d'où il s’ensuivrait qu’un homme sage pourrait, du moins quel{[uefois, mais très-rarement, faire le baladin en public, et être supposé le faire en effet. L’autre prétend, au contraire, que cette impossibilité morale est incompatible avec l’acte contraire, cette impossibilité se tirant du défaut de motif; or, un homme sage ne peut avoir aucun motif pour faire le baladin en public. Quelles (pie puissent être ces difficultés, il me semble aisé de les éclaircir.

440. L’homme sage en question peut faire le baladin en })ublic, mais il ne saurait jamais être supposé le faire ; d’où vient ce mystère qui renferme et le pouvoir de faire, et l’impossibilité de la supposition du fait? Le voici. C’est qu’en sup- |K)sant qu’un homme sage en usât ainsi , ne fùl-ce qu'une fois, cette siqqwsitioii se détruirait elle-même. Car supjmst'r un homme sage qui fait le baladin en public, c’est supposen- un homme siige (pii est extravagant, et (pii dès- là même cesse d'être sage. Voilà tout le mystère. t>tte impossibilité ne se tire donc point, à jmrler précisément, ni de rim|Jossilnlit(i morale, laquelle, de l'aveu universel, n'est cpi’une trèsgrande diflliculté compatible absolument avec un acte contraire, et même avec la supposition de cet acte contraire, ni précisément d’un défaut de motif, jmiscpie la volonté, j)Our agir librement, ne tire, au moins (piehpiefois, son motif que d’elle-même, étant mue par elle-même. L'impossibilité se tire uniquement, comme on voit, de la supposition qui se détruit elle-nubne; admettant au même tenqis, et un .liomme sage (c’esl-à-diri? un homme qui ne veut point faire de folie), et un homme cpii n’est point sage (c'est-à-dire ipii veut faire une folie).

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4H . Que si l’on ne prend pas le lerine d'/im?ww saf/e dans sa pure |)rccision de sa<fc, mais dans sa signification vulgaire où il signifie seulement un homme qui jusqu’à ce moment a toujours été sage, ou qui la été dam ta suite la jdus marqwk' et la plus ordinaire de sa rie; alors il n'y aura nulle impossibilité que cet homme sagv puisse faire une folie, il n’y aura qu’une très-grande difficulté ; en sorte qu’il sera très-possible et qu’on pourra même supposer qu'un homme sage fasse quelque folie , puisqu’on effet tous les siècles en ont fourni des exemples.

C’est par là que V homme sage, considéré même dans la précision de la sagesse actuelle, bien (ju’il soit dans l’impossibilité actuelle de faire une folie, ne laisse pas d’étre très-libre à s’en abstenir, malgré cette impossibilité. Étant supposé sage actuellement, il ne peut pas être supposé faire une folie par laciuelle il cesserait d’être actuellement sage; mais il jieut au moins cesser actuellement d’être sage, et être supposé faire la folie; en un mot, il exerce sa liberté en voulant être sage. Or, vouloir avec liberté être sage actuellement, c’est actuellement vouloir a\ec lil)erlé éviter toute extravagance; il est donc libre en s’abstenant de faire une extra- X agance. Cependant il ne {H'ut pas la faire tant qu'il est supjK)sé être sage actuellement, puisque ce serait su pjwser qu’au même temps il est sage et qu’il ne l’est pas; mais c’est ce qui ne louche en rien à ce que j’ai voulu établir ici ; savoir, (|ue la volonté libre n'a pas besoin pour se déterminer d’autre motif que d’elle-même , ni d’autre acte de l’entendement que de celui (pii présente à la volonté ce qu’est en soi l’objet où elle se porte, et (pi’elle rend bon ou bien actuellement, jiar rapport à elle , en s’y portant en effet.

4i2. De la manière que j’ai exposé la (luestion, on trouvera singulière celle qu’on fait dans les écoles, quand on demande si la rolonté peut se porter au mal en tant qu’il est mal; car tout objet où elle se porte étant un bien pour elle, par rapi>ort au moment où elle s’y porte , il ne |ieut pas être

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