LE SILLAGE I
étrange gémissement, mon Esprit reconnaît — ainsi que les sens séparent deux odeurs mêlées — l'ennui et l'épouvante. Car la Jonque depuis des heures est lasse de voir éternellement derrière elle ce sillage de la couleur des linceuls. Hle voudrait s'enfuir de lui, pour aller reposer là-bas près des magiques palais de cuivre rouge que bâtit le soleil couchant; ou bien s'arrêter silencieusement afin que le lac ne soit plus autour d'elle qu'une plaine de marbre vert.
Mais un vent impérieux enfle sans trêve ses voiles, et c'est elle-même qui creuse avec sa lourde carène le sillage qui l'ennuie et l'épouvante.
Alors une voix tellement mystérieuse et tellement intime que je ne sais si elle vient de la Jonque ou de mon âme, murmure dans l'air violet du soir : « Oh ! ne plus voir derrière moi, sur le lac de l'Éternité, l'implacable Sillage du Temps. »
%,OY^UTÈ
ORsau'oN lui mit en main le glaive et qu'on plaça sur sa tête la couronne aux dix fleurons d'or, lorsque les hérauts vêtus de dalmatiques rouges crièrent au peuple son nom, le Prince s'attrista. Dans l'orgueil de sa royauté nouvelle, il gardait cette pensée que d'innombrables générations de rois avaient bien avant lui reçu la couronne et le glaive. Tout enfant il avait rêvé des joies inconnues, des gloires
KOTAUTÉ 15;
inviolées, et voici qu'on lui jetait sur les épaules le banal manteau des Souverains.
Il régna sur les peuples. Des armées couvertes de fer gagnèrent pour lui des batailles et il savait que sa mémoire flamboierait dans Tavenir comme une clarté d'incendie. Pourtant il s'affligeait parce que ses pensées ressemblaient aux pensées des hommes et qu'elles venaient seulement se poser en son âme, pareilles aux tourterelles étrangères qui hantent tous les colombiers. Et comme il avait entendu des moines proclamer la vanité des joies, il se prit à songer : « La douleur seule est infinie. J'aurai une douleur plus grande que les douleurs humaines, une douleur que nul n'ait connue. »
Alors il fit sonner par la ville les clairons de ses hommes d'armes, et sur la place publique on dressa un échafaud tendu de velours noir.
Quand le peuple fut assemblé, les valets du bourreau couverts de tuniques sanglantes amenèrent sur Téchafaud la petite amie du Roi, son amie la mieux aimée. Elle pleurait et appelait son Seigneur, et elle était si belle en son divin désespoir qu'elle se sentit pendant un instant adorée par des milliers d'hommes. Mais le Roi parut sur la place publique et monta les degrés
de Téchafaud en son manteau couleur de ciel où des broderies d'or faisaient resplendir le vol des aigles héraldiques. Implacable et silencieux, il agenouilla sur le velours la chère condamnée et, prenant dans sa main royale la hache des châtiments, il trancha d'un coup la tète bien aimée.
Tous les jours et toutes les nuits, dans l'Oratoire du Palais, le front contre les marches de l'autel, il implorait la Reine des Anges :
« Notre-Dame des Affligés, faites que ma douleur soit visible comme est visible en vos images votre cœur percé de sept glaives mystiques. Et ce sera là le signe d'expiation. » Or la Vierge l'entendit.
Il parcourait les contrées de la terre et partout sur son passage les arbres prenaient la couleur des arbres d'automne. D'elles-mêmes les cloches des églises sonnaient le glas, et les murailles des villes se revêtaient de draps mortuaires. Et ce n'était pas là un vain fracas de funérailles ; mais à chaque bruit de cloche, à chaque couleur funèbre, correspondait dans l'âme du Roi une pensée triste. C'était sa douleur qui transparaissait selon son vœu, et, devenue matérielle, emplissait l'univers.
comme un idél. it-
il passait U 2^ e Thr^s:. I :r^-v i-s^ :r:i
grande pUiae bixîré i jtî^:; --P-^":^ '- --^^
vieillards étaient ïiÊs t= ::£rrii. ini::.:.^!.^ ;-i leurs sièges de pier:* e ^^zxn irrr^nt e. n^ tues qui gardent les tj^i--c£.::L. I^ • .', : >— to-
avant de mourir C£.z ;: s ::' — :■- '.=it ^'j: leur nouvelle. ■
Mais les vieillards se '.ercri^ -^ils îr^.tr:^ en poussant de griadï tzis e; .'^^ - r^j '; pondit au Roi : ■ Hoa:^^ '. ns tî; tl::*^ r; devant nous de sendr ;e c\^ zS. ^'ï sr^:
Car nous sommes les Mois de i'.tizje; c: .
Maiire nous a établis pour châder ci:;;i ;: :r. dédaigné le bonheur des foS.ti. Fjiîcue T-i : péché par orgueil, tu ne seras point aSricr!
de la Vie. Mais, torturé par l'ineSarle hon d'ignorer l'inconnu, m demeureras ]'■ = -■■■■•■ tin des âges notre prisonuier, le priso Mois de l'Année. »
Alors, tandis que dans le ciel lointain retentissaient des buccins d'archanges, le Roi sentit choir sa couronne et sa volonté mourir, et il entra dans le cercle des douze Geôliers éternels.