‹ Œuvres; poésie, poèmes en proseChapitre 49 sur 59 · LA CAPTIVE · texte numérisé non relu

LA CAPTIVE

L^ C^TTIVE

E ne sais pour quel superbe et inexpiable péché la froide princesse est captive dans la salle aux \^^\ murs de cuivre. Immobile et comme enorgueillie par des regards d'invisibles foules, assise sur un trône, entre deux chimères d*or, elle s'est alanguie et sans doute elle contemple dans le miroir des murailles son insolente beauté.

Pourtant, voici qu'elle se lève, et, les yeux ardents encore de rêves que la veille n'a point

chassés, elle marche vers les murs métalliques. Danç leur transparence elle voit, comme en un lumineux brouillard d'aurore, venir une forme vague, une forme voluptueuse de femme aux cheveux épars. Tressaillante d'amour surnaturel, murmurant des paroles de bienvenue, elle court en ouvrant les bras vers la royale vision. Mais elle a reconnu sa propre splendeur et ses narines sentent dans la salle l'unique parfum de sa chair. Alors, triste et lasse, dans sa robe de pourpre dégrafée, elle revient s'asseoir et pleurer entre les chimères ironiques : « Moi, dit-elle, encore moi ! » Autour d'elle, la salle élève ses implacables murailles polies : ni fleurs amies, ni armes anciennes; partout réfléchie par les cuivres, la captive seule orne sa prison.

Voilà bien des heures qu'elle s'ennuie et qu'elle souffre, la froide princesse gardée par son image. Maintenant, elle se hait; maintenant, elle voudrait couvrir de voiles les grands miroirs qui la font sa geôlière éternelle. Cependant une fenêtre est ouverte : si elle pouvait par cette fenêtre voir les vendangeurs errants dans les vignes, ou les moissonneuses plongeant leurs bras dans la toison des blés, ou

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de visage, elle est — mieux qu'une sœur — pareille à la princesse. D'ailleurs elle est bonne et douce, et parle un rauque langage d'Orient, qui fait ressembler les paroles d'amitié à des râles de colombe.

Mais dans la beauté de l'envoyée la captive ne retrouve que sa beauté, et les paroles consolatrices ne la font songer qu'à sa propre voix. Et c'est pourquoi la princesse douloureuse chasse avec colère la belle esclave aimante, plus cruelle que les miroirs.

3^I%^ACLES

'est dans une ville ancienne et riche, au bord d'un Océan céruléen, dans une ville étrange où parmi les obélisques et les pylônes, grouillent et grondent des machines. Du haut d'une longue terrasse de marbre, le poète Azahel contemple dans le port un fourmillement de voiles ambitieuses. Dans le crépuscule heureux, sous le ciel vibrant de vols d'hirondelles, il songe à l'inutilité des heures. Mais il sait qu'en cette cité où vivent des

savants et des sages et des docteurs de la Loi, lui seul a connu Tinfirmité de la Raison, et il pense aux hommes qui portent à travers les âges, comme un précieux et pesant reliquaire, le ridicule sens commun, et parce qu'il l'a dédaigné il se glorifie en son cœur.

Or, parmi la foule du port, apparaît un étranger vêtu d'un manteau de laine d'une forme noble et surannée. Ses yeux, pareils à des gemmes antiques^ semblent garder des souvenirs de visions primordiales, et sous ses pieds les dalles frémissent respectueusement.

Au moment où le poète Azahel est descendu parmi la foule, l'étranger a levé les bras au ciel et maintenant il s'écrie, avec une voix qui retentit comme les clairons, des temples : a Hommes, je suis un prophète de Dieu. Je suis venu pour vous faire entendre la Parole, et ceux qui voudront me suivre, je les mènerai, en marchant sur les flots de la mer, dans la véritable Terre Promise. » Alors s'éleva dans la foule une rumeur de désappointement. Des jeunes gens, après avoir regardé alternativement le prophète et le ciel où s'épaissit le brouillard vespéral, s'en vont d'un pas négligent. Des savants observent silencieusement, et des mar-

chands, ayant jeté un dernier regard sur leurs bons vaisseaux à Tancre dans le port pacifique, s'éloignent en haussant les épaules. Pourtant un docteur de la Loi a dit avec un sourire :

« Maître, si tu es l'Envoyé de Dieu, montrenous quelque signe. En vérité, ne pourrais-tu pas, selon le rite des prophètes, guérir les muets et les aveugles ? »

Il y avait sur le port un aveugle et un muet. Le prophète imposa ses mains sur leur front, et l'aveugle ouvrit les yeux, et le muet parla d'un voix claire. Le prophète demanda: «Est-ce un signe suffisant et voulez -vous me suivre ? » Mais la foule demeure immobile, l'aveugle hoche la tête et le muet s'écrie avec sa voix nouvelle : « Je ne te crois pas ! »

C'est pourquoi l'étranger étend sa droite confiante vers l'horizon maintenant plein de nuit et répète les mots sacrés de la Genèse : « Que la lumière soit! » Et voici que dans l'Orient éclate une aurore printanière.

Inquiets, lés docteurs de la Loi se rapprochent des savants. Cependant il n'y a pas un homme qui s'avance de la mer.

Alors, avec une tristesse d'ange vaincu. Je grand étranger va s'asseoir rêveusement sur

les marches d'un temple ancien, devant les portes qui sont closes depuis des milliers d'années. La foule, peu à peu, se disperse, les savants et les docteurs désertent le port, et comme ils s'en reviennent ils se sentent moins troublés parce que la nuit naturelle est revenue. Seul Azahel est resté près du temple fermé et il contemple l'homme d'au delà. Si c'était vraiment l'Envoyé? Oh! le reconnaître, le saluer, le suivre vers la terre d'élection!... Mais l'esprit d 'Azahel s'obscurcit de terrestres idées, et il peut seulement penser que cet homme est très beau à cause de sa haute taille et de ses regards de dieu.

Soudain le vieillard se lève et marche vers le poète : (c Azahel, tu as aimé une vierge qui est morte. Je vais te la rendre. » Aussitôt, vêtue d'une robe funéraire, et sortant toute rose de la mort comme des fraîcheurs d'une mer matinale, une jeune femme apparaît.

Rieuse et oublieuse des choses divines de la tombe, elle tend ses bras vers l'aimé.

Mais lui s'enfuit avec terreur à travers les rues silencieuses ; parmi les pylônes et les obélisques et les simulacres des dieux oubliés, il s'enfuit offusqué par le miracle comme un

oiseau de nuit qu'épouvantent des flambeaux.

Et c'est seulement lorsqu'il est revenu sur la paisible terrasse de marbre qu'il ose tourner ses regards vers le port hanté de prodiges.

En ce moment une lumière mystérieuse brille du côté de l'Orient. Sur l'Océan aplani le grand vieillard biblique passe avec tranquillité, et des reflets d'étoiles dans l'eau font à sa route une double bordure de diamants. Maintenant Azahel voudrait se lever et s'en aller aussi sur les vagues miraculeuses. Mais il se sent si lourd de raison qu'il ne peut même pas lever ses mains honteuses vers l'Envoyé qui s'en revient.

VÈVOC^TEU%

OMME l'armée du conquérant sortait, de la forêt, les archers barbares chevauchant à Tavant-garde crièrent qu'ils voyaient au loin une immense et bizarre ville. Là-bas, dans les brumes rousses de l'Occident, montaient de hautes tours de marbre, et le sang du soir tombait comme en des patènes sacrées sur des terrasses pavées d'or.

Mais, lorsque l'armée se fut approchée, on reconnut que la ville était — depuis des siècles

l'évocateur 151

sans doute — silencieuse et déserte. Alors les soldats, abaissant leurs piques, entrèrent paisiblement, et ils marchèrent longtemps près des murailles herbeuses et des portes closes, le long des rues solennelles. A la fin, sur une place, devant un temple colossal, un vieillard s'avança : « Étrangers, dit-il, vous êtes venus dans un lieu austère. Si vous êtes impurs et avides, allez-vous-en vers les fastueuses cités de l'Asie. Vous ne trouverez ici ni des trésors à piller, ni des vierges à violer. Allez-vous-en; car c'est ici la ville des dieux. Pourtant s'il vous reste encore, ô guerriers des pays heureux, quelque souci du ciel lointain, venez vers les lampes que nul vent terrestre n'éteindra, dans le sanctuaire où, comme un auguste lion captif, la Divinité consent aux regards des hommes. »

Les soldats lassés et surpris murmurèrent.

Cependant, à cause des longues marches accomplies, ils se décidèrent à passer la nuit auprès des feux allumés dans la cité surnaturelle. Mais ils ne purent dormir parce que la pensée du dieu prochain les troublait.

C'est pourquoi, peu à peu, le temple s'emplit de foule insolente attendant la vision di-

vine. Et il y avait là des gens de toute sorte : des soldats impérieux, de timides valets d'armée, des scribes ironiques, un sage des bords du Gange, émacié par des jeûnes effroyables, dévêtu par d'éternelles aumônes et que le conquérant traînait à sa suite, par vanité.

Lorsque le jour parut, tous ces hommes sortirent du temple, frissonnant d'avoir médité; et sur la place ils se questionnèrent entre eux, anxieusement. Les uns avaient vu d'étranges figures grimaçantes et cruelles, mivoilées de brouillards sanglants; d'autres annoncèrent des dieux grotesques aux ventres énormes, aux stupides faces joyeuses. Quelques-uns aussi parlèrent d'un dieu souriant qui de sa main désignait le monde et agitait ensuite les bras comme pour s'excuser.

Mais le sage silencieux rentra dans le temple et demanda au vieillard : « Pourquoi donc, ô montreur de dieux, n'as-tu pas donné à tous ces hommes la même vision. J'ai veillé avec eux et, parmi des musiques de paradis, j'ai vu éclore et grandir une ineffable aurore de splendeur et de bonté. Pourquoi donc leur as-tu menti, pourquoi mes frères de l'armée n'ont-ils pas connu le rêve de Dieu? » — « Étranger,

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