‹ Œuvres poétiques de Amadis JamynChapitre 11 sur 17 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

PROSOPOPŒE DE LA FORTVNE

IB suis Reine et Déesse en tous humains afTaîres, De moy viennent les dons qui vous sont ordinaires, lupiter ne les donne aueq ses deux tonneaux ; le suprime les vieux, i'exalte les nouueaux, le suis la tout-puissante, assez, assez connue^ Qui selon mon plaisir bien et mal distribue : rhabille les seigneurs d'or, de soye et d'argent, Et i'habille de toille et de gris l'indigent : Par moy l'vn est réduit à la cape et Fespée, Par moy l'autre se voit honoré dVn trofée.

Ces enseignes et dons et tableaux de valeur Que dans la nef dVn temple, à l'autel, ou au chœur Quelqu'vn va dédiant, ayant sauué sa vie D'vn naufrage ou danger, ou d'vne maladie.

ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN. I77

Se deuroient dédier à moy le plus souuent

Par qui le plus souuent l'homme se va sauuant;

£t comme l'on m'impute à tous coups les misères

On deiiroit m'imputer les fortunes prospères.

Diagore entendoit de moy la vérité,

Car voyant des tableaux en grand diuersité

Dédiez en vn temple aueq les portraitures

De plusieurs garantis de tristes auentures,

Dist tout incontinent : — On en verroit bien plus

Si ceux qui sont enclos dans le tombeau reclus,

Ou noyez en la mer, non sauuez par prières,

Y eussent dédié leurs misères dernières.

le suis celle qui fais et qui défais aussy, Et de tout on me doibt rendre le grand mercy, Mais esleuant quelqu'vn dans vne charge haute Il doibt bien regarder à ne me faire faute^ Il doibt bien regarder à vser comme il faut Des faueurs qu'il reçoit estant mis en lieu haut, De peur que loing de luy mes biens ie ne retire,

Et qu'il ne soit contraint à la parfîn de dire

Ce quedisoit Denis pendant sa royauté:

— Bienheureux qui tousiours malheureux a esté.

Ce mesme Roy connut quelle estoit ma puissance, Quand il dist à Philippe vne telle sentence : Philippe demandoit : — Comment n'as-tu gardé

Vn royaume si grand par les tiens possédé ?

Soudain il respondit : — Ce n'est point de meruciïle Si tu ne me vois plus en dignité pareille.

Mon père me laissant Tempire qu'il auoit, Il ne m'a pas laissé ce qui plus y pouuoit.

Il ne m'a pas laissé son heureuse fortune Qui pour se maintenir lui fut tant oportune ! Donques c'est moy qui peux acquérir et garder, C'est moy qui fais seruir et qui fais commander; Et ie permets longtems que de mes biens on v^e Quand ils tombent es mains d'vn qui point n'en abuse. fl Ce qui est violent ne peut longtemps durer, ff Et qui me violente est pour ne demeurer. » le n'aime ces hautains qui contrefont les Princes Comme s'ils estoient Ducs ou Seigneurs de prouinces. Ne se connoissant pas et ne se mesurant. Longtemps sans les punir ie m'en vais endurant. D'Otus et d'Ephialte ils doiuent tous aprendre Qu'à la fin on se perd de trop haut entreprendre : Ces deux frères estoient des plus beaux et plus grans Que la terre nourrist superbes se monstrans : A neuf ans ils auoient de largeur neuf coudées^ Ils auoient de longueur neuf aulnes mesurées; Si bien qu'enflez d^orgueil ilz menaçoient les Dieux, Et vouloient escheler la demeure des Cieux, Assemblant mont sur mont, mais le Dieu du tonnerre Par son fils Apollon mist fin à telle guerre;

Qui les tuanl tous deux les logea chez Pluton Deuant qu'vn poil folet cotonast leur menton.

Ainsi dist U Fortune, et secouant sa boule Fit trembler tout cela qui souz la lune coule. Comme celle icy-bas par qui tout s'accomplit. Par qui dea deux costez le feuillet se remplit.

Page 1