LE PREMIER PE8CUEVR
Ceux, compaignon, mentent bien qui assurent
Qu*au temps d*Esté les nuicts courtes ne durent
Quand les Ions iours éclajrent aux humains :
Pay desia veu dix mille songes vains.
Et si encor celle là qui rameine
Le blond Soleil, d'Orient ^t lointaine.
O que des nuicts le cours est spacieux !
LE SECOND PESCHEVU UESPOND.
C'est le labeur qui te rend soucieux, Faisant sembler leur carrière plus lente :
Mais ie te pry, dy moy, qui te tourmente i
LE PHEMIER PBSCHEVR.
Sçais*tu iuger des songes, qui souuent
Viennent de nuict les hommes deceuant ?
le te voudrois faire part de ma ioye
Comme en peschant commune est notre proye.
Vn doux songer s'est à moy présenté,
Que ton esprit bien expérimenté
Sçajra soudain par bon aduis comprendre,
Pour en après ma fortune m'apprendre.
Celuy sçait bien des songes deuiner
Qui peut sçauant les faicts imaginer,
Qui ha l'esprit comme demi-Prophete
Pour discourir d'vne chose secrète,
Qui ha le chef pourveu d'entendement,
Le cœur colère et prompt à mouuement.
LE SECOND PBSCHEVR.
He, que feroit quelqu'vn auprès des ondes Couché dessus les feuilles vagabondes Sans receuoir le sommeil oublieux, Sinon iuger des Songes gracieux Nous deceuant par diuerses figures?
Malgré le sort des tempestes obscures Dans le Palais on trouue à trafiquer, Et le grand Cerf enseigne à pratiquer.
Mais, compagnon, dy moy quelle mensonge A pris tdS yeux au millieu de ton songe ?
LE PREMIER PESCHBVR.
Quand du trauail pesamment assommé le pris le somme en mon œil enfermé, le n'estois plein qu'à sobre suffisance :
(Car en soupant, si tu as souuenance.
Nous épargnons : ) Or^ en dormant ie vey Vn tel obiet que i'en fu tout rauy.
Il me sembloit que dessus vne roche l'estois assis auecques mon haim croche Pour épier les poissons dessous l'eau, Et qu'à mon haim s'en accrochoit vn beau.
Le chien dormant songe au pain bis qui entre A gros lopins de sa gueule en son ventre.
Et moy Fescheur ie songeois au poisson.
II me sembloit que pris à l'hameçon Pendilloit vn de la troupe nageante, Se debatant d'ecaille sautelante :
Son sang couloit, et de son battement Faisoit plier mon pescheur instrument.
Lors ie voulu tous mes efforts estendre :
Car ie craignois que ie ne peusse prendre Ce beau poisson, qui sautant se batoit Contre mon haim dont le fer l'emportoit.
Puis repensant en sa playe saigneuse le demandois : Plein de douleur ireuse Poisson blessé, me voudrois-tu happer?
Quand ie le vey ne pouuoir échapper, Pestends la main, ie le prens, ce me semble.
Et mets à fin le combat tout ensemble.
Dessus le bord ce poisson ie tiré Dont tout le corps sembloit estre doré.
Si que voyant son écaille dorée Feu peur qu'il fust vne chose sacrée A Amphitrite, ou que Neptune encor Le tinst sacré comme vn riche thresor.
Tout doucement, ma gauche main y touche.
Et au poisson i'osté Fhaim de la bouche A fin que Tor ne s'y tint accroché, Puis sur la riue en Pherbe le couché.
Lors ie iuré de iamais n'apparoistre Le pié sur mer, ains la terre connoistre Pour commander au métal radieux : Le doux Sommeil s'enuola de mes yeux.
De tel serment ie n'ay Tame assurée.
Craignant faulser ma promesse iurée ?
Assure donc, ie te pry, mon penser.
LE SECOND PESCHSVft.
Ah ! n'ayes peur, et ne pense ofiFenser Les puissans Dieux : Ta belle tantaisie Est chose vaine et pure tromperie :
Si tu n'as pris le beau poisson doré Par nul des Dieux aussi tu *^ls iucé.
Que si veillant tu ne fais l^ercice ( Dessus la mer de ton âge'fiourdce) Comme soulois : Tu seras ei> danger De n'auoir rien bien souucsnf que manger Auec tout l'or qui t'a frappé k ¥euë.
Mais si au vray ta dextre s'euertuê En ton mestier de faire son deuoir.
Espère alors force poisson auoir Pris en tes rets par véritable prise :
Voilà comment chaque Pescheur deuîse.
Souvent ainsi i'empogne vii songe vain, Mais le solide échappe de ma main.
Je te supply, fay que raoa i»nge sorte L'vn de ces iours par la certaine porte, Et mon espoir à la iin cont«rtt^ En lieu du feux trouue la vérité.
EN L'HON-NEVR DE BACCHVS
Au sieur de la Possonniere (i).
IL ne se faut esmerueiller Si l'on voit Marin batailler De pieds^ de bras et de ceruelle; C'est le Thebain, fils de Semele, Qui de son Thyrse raisineux A frappé son cerueau vineux.
Hé! mais qui pourroit résister Contre ce Dieu qui peut dointer Le cerueau des' hommes plus sages ?
C'est lûy qui hausse nos courages
(i) Claude de Ronsard, frère aîné du poète.
252 ŒUVRES POÉTIQU-ES
Qui les combats nous fait gaigner Et tous les hazards dédaigner.
L'effroy n'assault iamais le cœur Où se campe ce Dieu vaincueur :
O Bassare, domteur des Indes, Bien haut mon courage tu guindés!
le ne veux estre despité Contre toi comme fut Penthé.
le ne ressemble aux Nautonniers Qu'au milieu des flots mariniers Tu fis fendre les eaux marines Les vestant d'escailles Dauphines, Ains tousiours i'honore le vin Où gist vn mystère diuin.
Ce n'est moy qui mets à mespris Ceux qui de ta fureur épris Célèbrent tes sainctes Orgies :
le voy les Bacches estourdies Euan lach lach crier Et tes triomphes publier.
La Lune n'acheue le mois Qu'en ce fertile Vandomois
d'amadis JAMYN. 253
On ne te célèbre vne feste :
Chacun donne autour de sa teste Le Lierre et le Pampre aussi Et te nomme Chasse-soucy.
Aussi l'on dit que tu passas Le long du Loir, et que laissas Ton beau nom à la Denysiere (i) Voisine de la Possonniere, Et commandas que les raisins Chargeassent les couteaux voisins.
La Possonniere de Posson (2) Se surnomme, non du poisson Qui des Ronsards nomme la race :
Aussi l'on dit qu'en cesce place Tu beus tant que tu chancelois Et là demeurer tu voulois.
Posson, poinson tout bégayant Tu la nommois en tournoyant, Et c'est cela qui me fait croire
(i) Le château de la Denisière, qui se trouve à trois ou quatre kilomètres ouest de la Poissonnière, appartenait à une branche de la famille de Ronsard.
(2) Le posson ou poisson était une mesure pour les liqui Jef* Il variait de deux litres à un demi-litre. — > Le poinçon, très variable aussi, équivalait, en beaucoup de provinces, à un hectolitre environ.
254 ŒUVRES POÉTIQUES d'AMADIS JAMYN.
Que tel nom luy donnas de boire, De boire non les claires eaux Mais les vins et vieux et nouueaux.
Là, tout le camp qui te suiuoit Beuuoit sans fin et rebeuuoit, Tellement qu'il laissa respandre Tout le plant de la vigne tendre Qu'il portoit, et au desloger Oublia de s*en rechargar.
Pource meint cousteau reuestu S'y voit de ce bon plant tortu, Et en l'honneur du porte-lierre De Bacchus on vide meint verre.
Le louant d'estre Tinuenteur DVne si céleste liqueur.
Scmeleen, Thyoneen, O deux fois né Bœotien, Preste-nous à la proche année Plus grande et meilleure vinee^ Donne que d'icy à cent ans le gouste de tes doux prcscns.
SS^Si
POUR VN COCV
LE roux Chameau de bosses montueux Comme les flots bossus et tortueux, Fit autrefois cette folle demande A lupiter qui peut tout en commande.
Veuilles^ Seigneur, qui toute chose peux.
Me prester aide et entendre mes vœux : Fay moy sortir ainsi que droites bornes Dessus mon front, les pointes de deux cornes, Le Cerf léger qui n'est pas si puissant, En ha le chef superbe et menaçant :
Rien ne me sert ma taille belle et haute Si desarmé de ces cornes i'ay faute.
a56 ŒUVRES POÉTIQUES
Il dist ainsi : Mais, il fut débouté De sa requeste, et le Dieu despité, L'enlaidissant dauantage à merueilles Appetissa sa teste et ses oreilles Pour n*auoir pas en sa folle oraison (Content de soy) demandé la raison.
Braue Cocu» ta prière ordinaire
(A ce qu*on dit) est bien tout au contraire :
Te deffiant de ta femme & tous coups
Et de toy mesme, auec vn soin ialouz,
Tu ne permets reposer ny la Lune
Ny les Démons que le charme importune.
Le Ciel tousiours est trauaillé par toy
Pour t'asseurer de ta femme la foy,
Non cette foy qu'elle doit à PEglise
Mais pour ton lict qu'elle t'auoit promise.
Entre les Dieux Concile s*est teau Si tu deuois tousiours estre cornu.
Et chacun d'eux a dict en l'assemblée, Que ta ceruelle estoit bien fort troublée, Puisque ignorant tu ne demandois pas Vn bien permis à plusieurs d'ici-bas :
Pourtant qu'au double ils vouloyent que la Plante En cornichons sur ton chef renaissante Prist auantage, et qu'elle dureroit
Tant que ta femme aux yeux b«lle seroit.
lupiter nie«ne emprunta le plumage ETun beau Cocu, quand l'amoureuM rage Lu]r fit chercher le doux embrassement De sa lunon qu'il aimoit ardemment^
Soia donc Cocu, et ne cuide pas rompre L'antique loy qui ne se doit corrompre, - Tu es venu pour l'accomplir id.
Et ce qui doit modérer (on souci Cest qu'infinis sentent ta maladie.
< Moins fâche va mal souffert par compagnie, i