‹ Œuvres poétiques de Amadis JamynChapitre 6 sur 17 · D'VNE FONTAINE · texte numérisé non relu

D'VNE FONTAINE

Pour Marguerite d'Aquauiue (i)

QyicoNQVE sois, Amant^ que mesme Dieu vainqueur Tient comme moy vaincu dVneestrange rigueur, Preste l'oreille au son de ma langue plaintiue. Et entens comme vn feu m'attise en Tonde viue. Terrois parmi les monts, les fleuues et les champs^ le portois l'arc voûté : de cris longs et trenchans Les forests resonnoyent sous ma voix chasseresse,

(i) Cétait mademoiselle d'Atrie, qui fut depuis comtesse de Chasteauvillain. Charles IX en était épris. C'est lui qui parle dans cette pièce. — Ronsard a écrit sur le même sujet les vers d'Eurymedon et de Callirée qui se trouvent dans ses Amours. T. I, p 2 5o et suiv., de l'éd. donnée par Prosper Blanchemain. (Paris, Jannet, i856, in-i6.j Voy. aussi p 86, ci-dessus.

Et d'œies en courant s'emplumoit ma vitesse : Dans les manoirs fueilleux toutes les Deitez : Faunes, Satyres, Pans entournoyent mes costez : Et Diane iamais, qui les siens fauorise, N'aima tant Orion dont elle fut éprise^ Qu'elle me cherissoit : le brandissois les dards, Et reuerois le Dieu commandeur des soudars, , Bref, i'vsois ma ieunesse en tout braue exercice, Ennemi de paresse et de honte et de vice, Y mettant mon estude auec telle vigueur Que pour l'affection moindre estoit mon labeur.

Tandis d'ardant courroux Venus fut attisée Voyant qu'entre les Dieux ie l'auois méprisée, Et pour vanger ce tort vint à la chasse vn iour : Son espaule sonnoit sous le carquois d*Amour Rempli des meilleurs traits qu'il se met en réserue. Pour faire d'vn grand Dieu la raison toute serue. A fin de me tromper elle emprunta la voix De celle à qui par tout obéissent les bois, Et me vint rencontrer tout lassé de la Chasse, Et conduisit mes pas en vn plaisant espace, Espace bigarré de l'émail du Printemps Où Flore et les Zéphirs hebergeoyent en tout temps : Les prez y rousoyoyent de mainte goûte clore : Là s'habilloit de bleu l'Eclairé arondeliere, L*Adiante non moite,. et le Gramen noueux

d'amadis JAMYN. 2|3

Et le trèfle y croissoient par les pastis herbeux.

Vne source y estoit d'eau viuement coulante Jusqu'au fond sans limon comme argent sautelante lyodoraates couleurs ses bord« estoient garnis, Là sentoit bon la fleur du i^eaa sang d'Adonis : Là rougissoit la fleur du sang d'Aiax éclose : Là commando it le Lys, là boutonnoit la Rose, Là son pourpre odorant la Violette auoit, Et celle qui se tourne au soleil s'y trouuoit.

Sur toutes se haussoit la ronde Marguerite

Dont le blanc incarnat mieux qu'autre fleur mérite

A paroistre première en la prime saison,

Fleur qui m'a dérobé mes sens et ma raison.

Fleur qui guarist la playe estant prise en breuuage

Mais changeant sa vertu me naure dauantage.

Le rameau du Lierre en ceinture grimpé

Y tient le Myrte verd de nœuds envelopé.

Et la Vigne ioyeuse ambrasse de main torte

Le haut Orme branchu qui rien qu'ombre n'apporte

Au fond de la fontaine en lieu de blond grauois Luisoit le Diamant qui honore les doigs :

Le Saphyr azuré, l'Hyacinthe, et encore La pierre qui de verd sa robe recolore :

Agates et rubis, riches d'vn lustre beau

Et non pas les sablons iaillissoyent du cuisseau : Dessus tout m'y plaisoit mainte perle pesante, (i) Ronde, claire, polie^ à mes yeux reluisante, Qui ne cedoit en pris aux perles que l'enclos De la mer rougissante enfante dans ses flots. Perle fille du Ciel, fille de la rousee, Phis qu'autre ta beauté par moy sera prisée.

Les Feres ne troubloyent ce ruisseau voyager, Ny les troupeaux 'béllans, ny Toyseau passager, Ny l'homme qui conduit ses pas à l'auanture.

Sans plus les Déitez hantoyent cette verdure. Caliirée y estoit pour me faire mourir, Faisant la Marguerite outre saison fleurir.

Si tost que ie la vey flamboyante de grâce Et de rares beautez, vne frayeur embrasse Tous mes sens esperdus, et ie n'eu le pouuoir Tant ie fus estonné, presque de les r'avoin

Venus adonc qui veit l'heure bien opportune Banda son arc plié comme vn croissant de Lune, Me trauersa le cœur du trait le plus pointu Et le moins incertain à montrer sa vertu :

Contre les Immortels luy sert telle sagette

(i) Allusion au nom de Marguerite qui signifiait aussi perle.

d'amadis jamyn. 2i5

Que Tare obéissant de sa corde ne iette Qu*il ne rende soudain les blessez amoureux.

Apres qu'elle m'eut fait, dVn beau coup, langoureux, P'vn vol s'euanouit en l'aerine plaine, Comme se perd au vent vne fumeuse haleine, Et s'enuola dans Cypre aise de mon tourment.

Cependant ie senti vn mal plus véhément, Et logea dans mes os vn feu qui n'est pas moindre Que l'Etnean fourneau qui ne cesse de geindre : Vn grand ruisseau de flamme en mes veines boûiUoi^ Qui plus estoit contraint et plus me trauailloit.

Comme un peu de flameche vn chaume sec allume, De petit vn grand feu «'élargissant consume Ondeux comme vn torrent, tout le chaume léger : Il craquette en Tardeur qui le vient saccager. Ainsin en m moment la flamme commencée M'embrasa tout le corps, le cœur et la pensée*

Pour esteindre le feu qui m'alloit deuorânt Tout plat ie m'accoude sur le bord murmuratit. Et du creux de la main puisé Inonde azurée Pensant que ma chaleur en sefoit modérée, Pour le moins si du tout elle ne s'esteigtloit. Hélas ! mais comme en l'eau ma bouche se baigUoit Elle aualoit encor dauantage la flame, Qui| soufreuse, asprissoit la fieure de mon âme :

2i6 ŒUVRES POETIQUES

r.us ie humois de Ponde et plus ie me perdois : Non autrement que soufre en mes veines i'ardois, Soufre, lequel enduit sur les torches de cire La lumière prochaine incontinent attire.

Qjî e-jst pensé trouuer vn feu si véhément En Icau qui est contraire à ce chaud élément ? Lors ie pensois en moy : Cette argentine course Est-elle point semblable à l'Africaine source D'Ammon, qui à mi-iour gelle par sa froideur, Puis à l'aube et au vespre est bouillante d'ardeur ? Possible en autre temps elle sera gelée Et me refroidira comme elle m'a brulee.

Mais en vain i*attendois remède au mal d'aimer : Car soit que le Soleil se plongeast en la mer, Soit qu'il frapast le chef des Indiques montagnes, Soit qu'égal il partist le iour par les campagnes, L'eau viue me sembloit et de braise et de feu. Et ma soif s'augmentoit tant plus l'en avois beu. Ainsi le beau Narcisse amoureux de soymesir.e Pour estancher sa soit en sentit vne extrême, Vne soif amoureuse, et seulement la mort Luy fît perdre la soif et Tame sur le bord.

Abusé que i'estois ie tâché de comprendre La caus^ de mon mail Qui pourroit se défendre Des embûches d'Amour ? Par les veines de l'eau Il auoit respandu son souphre et son flambeau,

Sa fureur^ son désir, son plaisir, sa tristesse. Et tout ce qui guarist vn Amant ou le blesse : Si bien que dés le temps que Teau viue ie vy Autre bien, autre obiet, autre œil ne m'a rauy, Et ne me puis lasser de contempler sa face, Ny de la Nymphe aussi Déesse de la place.

Qui surmonte ses sœurs dVn maintien releué, Tel que TArbre à Cybele en vn mont eleué.

Hippolyte guidant l'escadron effroyable D'Amazones, portoit vne taille semblable, Quand Hommace guerrière elle alloit rauagcant Les nations de l'Ourse, où Bore va logeant, Ou quand du feu de gloire asprement allumée Terrassoit à ses pies vne Getique armée.

Dans le cristal de l'onde elle luisft à trauers.

Comme on voit entre-luire ou les blancs Lys couuers

DVn verre transparant, ou les images faites

D'îuoire bien poly, diuinement por traites :

Bref^ tant d'aise me poind que ne mt puis sàblilèr

De voir ce qui mon cûeur ne cesse d'affoler ;

Vy le soing de Cerés, ny le souci de prendre

Le repos de la nuict en ma paupière tendre,

Ny autre passetemps ne m'en peut retirer :

Mon soucy, mon plaisir est de me remirer

En l'eau viue tousiours d'vn lieu si derectial^îé,

Et regarder son cours d'vn œil insatilab'Gî.

2l8 ŒUVRES POÉTIQUES

Ce qu*on escrit d*Hylas par les Nymphes tiré, Qui eurent de son teint le cœur énamouré, Est qu'il sentit d'amour la peste bouillonnante Auprès d'vne fontaine : où la beauté luisante Des Naïades du lieu tellement le rauit, Qu'attaché par les yeux depuis il ne suiuit Hercule le domteur des Monstres de la terre : Et n*eut soing ny d^Ârt^on, ny de courir conquerre I^ toison Phryxeenne, estant comme ie suis, Si captif, qu'il ne peut s'en retirer depuis. O source d'onde viue, 6 gloire des fontaines, Source de mes plaisirs, et source de mes peines, Source de mes pensers, source de mes douleurs. D'où ie puise mon heur ensemble mes malheurs. L*ondc qui se dérobe es veines de la terre.

Qui par chemins cachez les riuieres desserre, Comparable à ce sang qui nos membres soutient. Coulant et recoulant à la source reuient D'où premier elle vint, et puis de là retourne Encore en l'Océan de tous fleuues la bourne, Pour recourir après en circulaires tours Sans repos à Tendroit où commence son cours» .

Ainsi tous mes Pensers de cette eau viue naissent Et l'écoulant en moy d'vn long ordre ne cessent De reeouler après à. leur commencement,

D AMÀDIS JAMVN.

pour retourner encore en mon entendement.

De mesme les vapeurs qui de terre s'eleuent Jusqu*nu milieu de l'air, incontinent se crcucnl En gresle et en pluye, e* d'en haut s'cco niant Pour âpres remonter : ce Penser qui domine, Ainsy de moy k vous, de tous à moy chemi:ie.

«V ne me plains <b la foible puiaiance 1 Que ma raison a eu pour ea défense :

Maie ie me plains du vol de mon Penser (jul veut si haut ses nies ai

le ne me plains de ma leunesse promte, Njr du corabai de l'Archer qui me domte :

Mais le me plains que ie ne suis égal A M grandeur, cause de tout mon mal.

la ne me plains que mon oeil i toute heure Noyé de pleun, gemist, lamente, et pleure : Mais ie me plains de ma langue qui veut Celer mon mal, et mon <eil ne le peut.

e me plains que mon coeur ha la playe, l'vn bien feint qu'il sent la douleur vraye :

ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN. 221

Mais ie me plains que son mal luy pl^ist tant Que ce seul mal le peut rendre contant.

le ne me plains que mon cœur las de viure Me veut laisser comme traistre, et la suiure : Mais ie me plains que mon cœur estant sien le ne diray que son cœur sera mien.

le ne me plains dVne si douce flame Que ses beaux yeux attisent eh mon ame :

Mais ie me plains que mon mal est venu De ses regards sans qu'il leur soit connu.

le ne me plains qu*il faut que ie souspire Et nuict et iour en si cruel martyre :

Mais ie me plains qu'Echo seule me plaint, Et de pitié comme moy se complaint.

le ne me plains que sa beauté si grande Me tient captif et qu'elle me commande :

Mais ie me plains , venant à l'approcher, Qu'elle est Méduse et ie suis un rocher.

le ne me plains que ma playe est mortelle, Et qu'en Taimant ie meurs pour l'amour d'elle : Mais ie me plains qu'elle ne sçaura pas Qu« son amour me cause le trespas.

CHANSON

Or' que le plaisant Auril Tout fertil Donne aux Plaines la verdure.

Et Jupiter à son tour Fait l'amour, le veux imiter nature.

Voicy les iours de Venus

Reuenas Où fait Tamour toute plante :

La terre grosse produit

Vn beau fruict :

Ores toute chose enfante.

ŒUVRES POÉTIQUES d'AMADIS JAMYN. '2'23

• Tout rit : iusqu'aû fonâ du cœur Vient l'ardeur Qu'en ce mois Venus élance.

LVniuers de bout en bout

Sent par tout Sa chatouilleuse puissance.

Mille espèces d'animaux

Inégaux Sur les campagnes bondissent, Ec de Cupidon poussez

Insensez De leurs femelles ioûissent.

Voyant le flambeau d'aimer

Enflamer Les ci eux, la mer, et la terre, Dois-le mettre à nonchaloir

Le vouloir Du Dieu qui me fait la guerre i

Bien que iamais ta beauté

N'a esté Moins de mon cœur esprouuee.

Si est-ce qu'à ce doux temps

le la sens rius en mon ame engrauee.

MÀn feu croist en ce beau mois,

Toutefois Quand THyuer nous viendra poindre De violente froideur,

Ma chaleur Ne se pourra faire moindre.

L'âge du Printemps défaut

Par le chaud, Et THiuer chasse i'Autonne; Mais i'ay en toute saison

La prison Où ta beauté m'enuironne.

Pour vn autre feu nouueau

Le flambeau Qui m'échauffe la poitrine Ne peut s'estaindre iamais :

le me pais DVne flamme trop diuine.

L'animal au feu naissant

Et croissant, Tout soudain cesse de viure S'il s'éloigne tant soit peu

De son feu :

Ainsi ie meurs sans te suiure.

En ce feu ie me nourris, C'est mon ris :

Ma brûlure c'est mon aise :

Mon plaisir^ mon aliment, Seulement

le respire en telle braise.

CHANSON

A blanche Violette En ce doux mois fleurist, Mainte fleur nouuelette De toutes pars blanchist.

Mais des printanières couleurs

Mon Immortelle Est la plus gentille et plus belle, La fleur des fleurs.

O belle fleur, cause de mes douleurs, Mon Immortelle, De ta beauté la fleur nouuelle Fais que ie meurs!

Maintenant la prairie Au soleil se fiant, Apparoist embellie D'vn émail variant :

Mais en yain, si le vermeil teint

Du beau visage Qui eleue au Ciel mon courage Les fleurs esteint.

O belle fleur, etc.

Pour tistre vne couronne A son chef vertueux, Où l'Amour m'emprisonne Au ret de ses cheueux, le veux les th resors butiner*

Qu'eâpand la terre, Qui ialoux se feront la guerre Pour s'y donner.

O belle fleur, etc.

Le blanc Lys et la Rose Voudront auoir l'honneur Que leur moisson repose Sur ce chef de bonheur :

Au dessus d'elle on pourra voir Comme vne nuë

Qui verse vne pluye menue,

Ces biens pleuuoir.

O belle fleur, etc.

Toute fleur amoureuse Voudra s'en approcher, S'estimant bien-heureuse Telle Nymphe toucher, Qui comme Aurore ha tousiours plein

De cent fleurettes, Où les amours font leurs cachettes, Son riche sein.

O belle fleur, etc.

En elle prenant vie On les verra fleurir.

Et si Flore d'enuie Les contraint y périr, Ainsi que moy languir leur plaist

Pour telle face, Qui le beau du Printemps efface Tant belle elle est.

O belle fleur, etc.

Le doux Printemps ne deire Sinon trois petits mois.

Et Testrange froidure Le plerd sbuuentefofs :

D AMADIS JAMYN. 22g

Mais iamais ne sera defaict

Par le Boree L'Auril de ma Nymphe admirée Tant est parfaict O belle fleur, etc.

Il fiiut que ie confesse, Faisant comparaison, Que ma belle Déesse Vainq d'Auril la saison, Bien qu'il aye le Rossignol

Qui son aimée Courtise dessous la ramee û'amour tout fol.

O belle fleur, etc.

Ce gay chantre rustique Qui dans vn verd buisson DVne douce Musique Découpe sa chanson, S^il oyoit Madame chanter Voudroit apprendre Au tuyau de Sa gorge tendre A l'imiter/ O belle fleur, etc.

Donc te Printemps s'en aille

23o ŒUVFE5 POÉTtQOES d'aUADI Au loin quand il voudra.

Le beau qui me trauaîlle lamais ne de&udra :

le voy le gracieui Printems

En sa présence, Lorsque i'endure son absence L'hyuer ie sens, O belle [leur, eic.

CHANSON

LE beau visage de ma Dame DVne si blanche neige est teint, Et d'vne si vermeille flame Qui tousiours flambe et ne s^esteint, Qu*Amour de ses beautez épris Doute qui emporté le prix, Et luy qui de tous est vainqueur Vaincu se connoist en son cœur.

La flame douce et amoureuse Esparse en son teint gracieux, Est dessus la branche espineuse Vne Rose éclatante aux yeux,

Qui découurc le paradis De ses boutons espanoûis, Quand le Soleil haussant le iour Laisse d'Orient le seiour.

Et sa blancheur estincelante Apparoist telle que de nuict, La Lune sur Teau non mouuante De ses rais tremblotans reluit, Scintillant à menus rayons Lors que plus serain nous voyons Le temps et le Ciel esclairci.

Chassant le nuage obscurci.

Ainsi la Beauté est si belle A qui ie me trouue soumis, Que ie ne la croy naturelle Tant les Dieux luy furent amis :

Et te reste qui précieux S'eitime en la terre et aux cieux, le pense sans estre deceu Que ce n*est rien, ou c'est bien peu .

^sS^

CHANSON

oici le iour commençant le Caresme, Fiere à qui plaist la tyrannie extresme, Allez au temple pour sçauoir Combien foible est nostre pouuoir.

Pour abaisser la mondaine arrogance On dit à tous : Ore ayez souuenance Que de cendre vous estes faicts.

Et qu'en cendre serez defaicts.

Si n'y croyez, vous le pouuez apprendre De moy réduit par vos beautez en cendre, Tant l'amoureux feu s*allumant M*a saisi pour son aliment.

';34 ŒUVRES POÉTIQUES d'amadis jamyn

Puis que la fin est si vile et si basse,

A quoy vous sert tant d'orgueil et d'auJjc^;

Que sert de vous fier en vain

A beauté qui coule soudaini

Beauté du corps n'est qu'vne orabre légère.

C'est de l'Auril vns fieur passagère.

Qui sur les arbres s'éUuant Tombe à l'assaut du premier vent.

Aime celuy qui l'aime, honore et prise :

C'est la grandeur d'vne ame bien apprise De mettre en mesme égalité (jC'douceur, grandeur, et beauté.

Ainsi se fait le grand Soleil parestre D'autant petit, que plus on le voit estre Hautement leué dans les cieux Pour éclairer en ces bas lieux.

CHANSON

1E veux mourir, le malheur m'y conuie :

Il est besoing qu'en mon esprit i'inuente Quelque moyen pour faire plus contente La Dame ingrate à qui desplaist ma vie.

O belle ingrate, il me faut satisfaire

A ton dédain qui me fait iniustice,

Et toutefois allant au précipice

Du règne obscur, moins de trauail i'espere.

Fespère auoir là-bas moins de souffrance :

Car à la fin ta beauté sans égale Viendra toucher à la butte fatale Pour y sentir du feu la violance.

a36 ŒUVRES POÉTIQUES

Là conuiendra que ton esprit descende

En la prison horrible et ténébreuse

Pour éprouuer la flamme dangereuse

Qui m'ard le cœur sans que rien me défende.

Tu ne pourras euiter cette braise Changeant de place, et lors toute suiette N'auras à ieu par subtile défaite Ce beau ijburment qui me change en fournaise

Lors bien-heureux, ô douceur amoureuse!

Tadouciray le tourment de ma peine^ Le tempérant de la douleur certaine Que souffrira ton ame dédaigneuse.

Double sera le rigoureux martyre, Double le mal et l'angoisse plus forte Qui te viendra de ma dépouille morte, Dont maintenant tu ne te fais que rire.

LVn pour autant que tu donnes, Cruelle, La mort, hélas 1 à celuy-là qui t'aime Plus ardemment que ses yeux, ny soymesme, Tout attrempé d'vne amour éternelle.

L'autre pourtant que tu seras sans cesse Auec celuy qui deplaist à cette heure.

Tant qu'il conuient pour te plaire qu'il roeu A fin qu'il vainque en mourant ta rudesse.

O que mon fsu, mes tourmens, et ma plainte Me seront douil que mon mal sera maindre Quand ie verray celle qui me ftit plaindre Eïire en ces lieux, où îc seray, contrainte!

CHANSON

LOIN de ta lumière, Themis mon amour, Viure ie n'espère Ny voir vn beau iour :

Les plaintes funèbres, Les noires ténèbres Seront ma clairté.

Bien ie me puis dire Enfer de martyre Loin de ta beauté.

La terre amoureuse Sa grâce destruit Q.uand la flamme heureuse De TEsté s'enfuit :

CËUVRËS POÉTIQUES D^ÀMADtS JAMYN. 239

Ainsi ton absence M'oste l'espérance De félicité.

Bien ie, etc.

Ces hautes pensées Qui viuoyent en moy Seront effacées.

Ainsi que ie voy Les fleurs et les herbes N'estre plus superbes Par l'obscurité.

Bien ie, etc.

Mon éclipse brune Sent Teffect pareil Que souffre la Lune Perdant le Soleil :

Car de l'opposite Qui mes yeux limite Ton iour m'est osté.

Bien ie, etc.

Aux antres où i'erre Je dy mes secrets.

Tant qu'il n'y a pierre Si dure aux regrets

340 ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN.

Qui mon dueil ne plaigne, Et pour moy ne daigne Rompre sa durté.

Bien ie, etc.

Mes larmes qui mouillent L'herbe en mon chemin, Tristement la souillent D'vn amer venin :

Le troupeau champestre Qui s'en vient repaistre De mort est domté.

Bien, le, etc.

Les plus tristes plaintes De tous les amans Sont parolles feintes Près de mes tourmens, Et rien ne sustente Mon ame mourante Que ton nom chanté.

Dont ie me puis dire Enfer de martyre Loin de ta beauté.

î&!fô^

DE LA RIGVEVR

CE n'est assez d'auoir la taille belle, Et ressembler à Venus Timmortelle, Comme elle vint sur le mont Ideen Pour estonner le pasteur Phrygien, Et conquérir cette pomme dorée Qui se deuoit à la plus honorée.

Ce n'est assez d'enflammer à Tentour Le Ciel ioyeux des rais de vostre iour :

Ce n'est assez de ietter mille fiâmes Et mille traits pour saccager nos âmes :

Ce n*est assez, Déesse^ de sçauoir Qu'on est heureux alors qu'on vous peut voir.

Toute beauté qui fièrement dedagn'e L'humanité pour fidelle compagne,

Reste inutile et demeure sans prix :

Par la douceur s'animent les esprits, Aucune fleur ne se trouue agréable, Bien qu'elle soit de couleur délectable, Si de sa force elle n'enuoye au cœur En respirant vAe douce senteur.

Aussi iamais vne Dame arrogante Fille d'orgueil, ne se monstre plaisante, Bien que toute autre elle excède en beauté S'elle n'y ioint l'humaine priuauté.

Lucrèce dit que la liqueur mielleuse, Comme le laict, est tousiours doucereuse Pour auoir pris d'Atomes ronds et doux Son Estre tel que nous sentons aux gousts :

Et que TAbsinthe ha contraire nature Rempli de forte et d'amere pointure, Pour estre fait d'atomes plus crochus Qui de leurs haims reuéches et fourchus Tranchent nos sens, et d'une rude entrée Vont efforçant la chose rencontrée.

Pareil reproche est conuenable aussi Pour la beauté reuéche à la merci :

C'est que le Ciel d'atomes Ta forgée Tels que sont ceux dont se forge une cspee, Atomes durs, aspres, hameçonnez,

d'amadis jamyn. 243

Qui pour tuer ont esté façonnez.

Autant qu'on voit la rigueur d'vne scie

Qui d'vn bruit aspre à nos oreilles crie,

Estre inégale aux accords et doux sons

Flatans nos cœurs d'agréables chansons :

Autant se voit vne parole douce

Qui touche aux sens^ qui les flate et les pousse,

Estre excellente, et du tout surpasser

Celle qui vient nostre oreille ofl'enser.

Donc rien de beau, n'est point beau, ce me semble

Si la douceur à beauté ne s'assemble.

Le doux Printemps est beau pour les soupirs Que doucement engendrent les Zéphyrs :

Et tousiours belle on nomme la iournee Où des grands vents la troupe mutinée Ne souffle point, et la terre ne seat L'eau qui de l'air sur elle redescend : Le marbre est beau pour sa superficie Douce au toucher, reluisante et polie :

La soye est belle, et se fait rechercher Pour estre prime et douillete à toucher :

Donc toute Dame à l'amitié rebelle N'a mérité louange d'estre belle. *

LE SOWGE D'VN PESCHEVR

A Monsieur de Souuré (i)

LE bon Démon qui au sommeil préside.

Par deux portaux hors de sa grotte humicle Fait ici bas tous les Songes sortir Que faux ou vrais il nous veut départir.

L'vn tout de corne est la secrette voye D'où ce Dieu lent les vrais Songes envoyé.

L'autre reluist d'iuoire blanchissant D'où le faux Songe en nos cœurs va glissant.

Ores ie veux te remettre en mémoire Vn Songe faulx de la porte d'iuoire,

(f) Mftttre de la garde-robe du Roi.

ŒUVRES POÉTIQUES d'aMADIS JAMYN. 245

Tel que souuent Morphée en fait auoir Aux sens trompez d'imaginé vouloir.

La Pauureté, soucieuse, reueille L'homme au trauail, et sage le conseille De ne donner aux membres ny aux os, Ny à l'esprit vn moment de repos.

Elle a trouué les arts et la science :

Elle est tousiours pleine de diligence :

Car le souci ne laisse sommeiller^ Mais importun nous presse de veiller :

Et tant soit peu si le dormir assomme Dessus ses yeux les paupières de l'homme, Incontinent ce soing qui le poursuit Le vient troubler : puis le Somme s'enfuit.

Deux bons Vieillards qui sur l'eau poissonneuse

Cherchoyent leur vie en peine souffreteuse.

Lors que Phebus ses rais alla cacher,

Firent des licts (afin de se coucher)

Âuec des ioncs et tentes de feuillage,

Dessus le bord du murmurant riuage.

Ils reposoyent sur les feuillars séchez :

Tous leurs labeurs près d'eux estoyent couchez,

Tous les outils» de leur mestier humide^

Tout ce qui sert dessus Tonde liquide :

Cannes, paniers, lignes, nasses, filets,

Prisons d'ozier, et labyrints de r«ts, Tramail quarré, plomb pesant, rouges tuiles, Cordes, liège, à ce trauail vtiles :

Bref, mille engins, couuertures et peaux.

Mantes, bonnets, vestements et chappeaux.

De ces Pescheurs tel estoit l'équipage, Et tel en tout leur plus riche héritage :

Entre eux logeoit la pauureté sans plus.

Ils n^auoyent rien qui leur fust superflus :

Et leur voisin c'est la mer qui repousse Leur dur taudis, d'ecumeuse secousse.

Le Chariot qui en ténèbres luit N'auoit attaint de son cours la minuit.

Quand le souci des peines coutumieres A ces Pescheurs déferma les paupières :

Ils s'exhorioyent Tvn l'autre pour chanter Quand Tvn des deux ainsi va raconter.

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